entretien avec Mahmoud Zemmouri, réalisateur de « Beur Blanc Rouge »

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Pourquoi avez-vous choisi de prendre le match FRANCE ALGÉRIE d’octobre 2001 comme point de départ de cette comédie « Beur Blanc Rouge »?
Ce n’est pas un film sur le football, c’est une comédie sur l’identité. Il faut bien se rappeler que ce match, c’était un événement extraordinaire pour tous ceux qui avaient un lien avec l’Algérie. C’était la première fois depuis l’indépendance de l’Algérie que se rencontraient sur un terrain deux pays avec une histoire commune si lourde. C’est normal que cela ait tourné au vinaigre.
Mais en même temps, vous en avez profité pour donner votre point de vue sur l’envahissement du terrain et l’arrêt du match ?
Ce match m’a permis de faire toute une analyse sur ces jeunes, pourquoi ils ont envahi le terrain, pourquoi ils sont contre la France, pourquoi ils se reconnaissent plus dans leur pays d’origine que dans le pays qui les a vu naître. Les politiques et certains médias se sont arrêtés aux sifflements de la Marseillaise et ont condamné l’envahissement sans voir ce qu’il y avait derrière. Cela n’a rien à voir avec du hooliganisme. C’est l’expression d’un problème identitaire, de jeunes qui ne savent pas où se situer. D’ailleurs les Corses et les Bretons ont eux aussi sifflé la Marseillaise lors de la finale de la coupe de France.
Vous voulez dire que vous avez fait la synthèse de tout ça pour dessiner les personnages de cette fiction ?
Oui, j’ai voulu faire la genèse de toute cette jeunesse française issue de l’immigration, qu’on appelle aujourd’hui hypocritement « minorité visible ». Beaucoup de Beurs n’ont pas coupé le cordon ombilical et adoptent par mimétisme les valeurs de leurs parents qui ont une toute autre histoire. Les ghettos créés par les gouvernements Français qui se sont succédés y sont pour beaucoup. Parquées dans des quartiers ou des cités, ces populations ne s’ouvrent pas sur l’extérieur et à fortiori pas sur la culture française Les familles sont restés campées dans leurs traditions, leurs moeurs.
Mais qui est Brahim dans le film ?
Brahim est un personnage de 24 ans qui vit avec ses parents, des immigrés première génération, qui ont élevé leurs enfants dans le culte de l’Algérie, le nationalisme aveugle né de l’indépendance. Les études, le travail, intégration dans la société française, pour Brahim c’est un échec total.
Comment avez-vous découvert cet excellent comédien qu’est Yasmine Belmadi ?
Je l’ai découvert dans « Un dérangement considérable » de Bernard Stora à côté de Jalil Lespert. Il a tout à la fois ce côté excité, attachant, et beau que je cherchais pour mon rôle principal.
Il y a pourtant une certaine mixité sociale dans ce quartier de Belleville, décor principal de « Beur Blanc Rouge »? Vous n’avez justement pas choisi de camper l’action du film dans un de ces ghettos de banlieues ?
Même dans les villes, il y a des quartiers ghetto. À Paris, c’est Belleville et Barbès, à Marseille, il y a le quartier du Panier, à Lyon, la place des deux ponts … Je ne voulais pas camper la famille de Brahim dans une banlieue pour ne pas alimenter le préjugé Beur égal banlieue. On peut avoir un problème identitaire même à Paris quand on ne trouve pas sa place dans la société.
Parlez-moi du personnage de Mouloud. C’est son copain mais en même temps il est à l’opposé de Brahim ?
Oui parce que Mouloud est plus en phase avec la réalité. Comme Brahim, il n’a pas fait d’études, mais le fait qu’il ne soit pas dans le giron familial l’oblige à réagir. Il est plus mature et quand Gaby le pousse à faire le stage de plomberie, il l’écoute.
Donc on a l’impression qu’il y en a un, Mouloud, qui a réglé son problème d’identité, et l’autre, Brahim, qui ne l’a pas réglé ?
Oui. Mouloud a choisi la France et doit se battre pour y trouver sa place.
Il y a un troisième personnage important c’est leur copain Gaby, un jeune Français Breton? C’est un peu leur ouverture sur la France ?
Non. Gaby ne leur a justement pas appris à se sentir Français, c’est plutôt Brahim et Mouloud qui l’ont contaminé. C’est ce qu’il se passe dans les quartiers où les « minorités visibles » sont majoritaires. J’ai entendu beaucoup de jeunes Français comme Gaby, jurer sur le Coran !
Comment avez-vous choisi les comédiens algériens, en particulier le père et la mère de Brahim ?
La mère, Fatima Hellilou est connue en Algérie. Elle a joué dans de nombreux feuilletons algériens pour la télévision. Au cinéma, elle n’a pas eu encore sa chance parce que la production cinématographique a été quasi inexistante pendant les années noires. Le père, Bouzida, est un comédien de théâtre que j’ai découvert en Algérie et il avait exactement le physique du vieil émigré première génération que je cherchais. Chafia Boudrâa est elle très connue et c’est la seule de sa génération, excellente comédienne.
Et qu’est-ce qui vous a fait penser à des personnages comme le marieur ou l’épicier ?
Lors de mes tournées avec « 100%arabica « , j’ai découvert des agences matrimoniales comme celle du film, particulièrement dans le Nord, vers Roubaix, Tourcoing, Haras, dont le fond de commerce est justement cette crise identitaire des jeunes. Pour répondre à ce repli sur les traditions, ces marieurs leur proposent des épouses qu’ils vont chercher au bled, en profitant de leur désir de connaître la France et de chercher une certaine liberté en Europe. Ils les vendent littéralement sur catalogue. Leur cible, c’est d’ailleurs plutôt les religieux, en jouant sur la virginité des femmes de là-bas. Ils appellent ça des « filles propres ». En France, les Beurettes ont la réputation d’être plus émancipées, pour être poli. J’admire beaucoup le travail de « Ni putes ni soumises ».
Ça vient d’une demande des jeunes ici ? Bien sûr, beaucoup ! C’est inquiétant ça …
Hé ! C’est le mythe de l’Algérie. C’est un pays que la plupart des jeunes Beurs ne connaissent pas. Alors on est en plein fantasme. Pour eux, l’Algérie est un pays où les filles sont propres, alors que l’émancipation des femmes dans les grandes villes est la même qu’ici, grâce à la parabole. C’est aussi un pays où il y a le pétrole, où on peut investir et gagner de l’argent, tout ça parce que leurs parents ne leur renvoient pas une image valorisante d’eux-mêmes alors ils s’inventent un ailleurs où l’herbe est plus verte. On a fait un sondage pour la promotion du film. On voulait connaître le pourcentage de Beurs qui se sentiraient plus Français s’ils avaient une situation sociale : 75% nous ont répondu que s’ils travaillaient, ce serait pour ramasser un maximum d’argent et l’investir au bled. C’est nouveau ça. C’est un peu l’Eldorado à l’envers.
C’est pour ça que le personnage du cousin qui vient d’Alger remet un peu les pendules à l’heure ?
Saïd, c’est ma voix. Maintenant c’est un pays où l’économie est libre et il y a beaucoup de concurrence. Les jeunes d’ici n’ont aucune idée de la difficulté à créer quelque chose en Algérie.
Aussi, vous mettez en parallèle un personnage de beurette et le personnage de Brahim, et on a l’impression que l’une est bien dans ses baskets et bien intégrée, et lui est effectivement en crise d’identité. Pourquoi ?
Dans la jeunesse issue de l’immigration, les femmes ont vite compris qu’il faut couper le cordon ombilical, et quitter la pression parentale. Elles font tout pour s’en sortir, s’investissent dans leurs études, pour pouvoir acquérir leur liberté. Les jeunes Beurettes ont beaucoup plus avancé dans la revendication individuelle que les garçons, qui restent encore dans le carcan familial. Bien sûr. Les filles réussissent beaucoup plus que les garçons, les statistiques le disent.
C’est pour se libérer de cet emprisonnement familial, traditionnel, qui les obligent à rester à la maison et qui les étouffent. On va se retrouver dans les années à venir avec une représentation féminine beaucoup plus importante chez les jeunes.
« Beur blanc rouge » fait beaucoup penser aux comédies à l’italienne, des films où l’humour est omniprésent mais où en même temps le film déroule une chronique sociale avec un point de vue sur un certain nombre de problèmes.
Oui, cela se vérifie dans tous mes films, depuis le premier « Prends 10 000 balles et casse-toi ». Dès le début, j’ai voulu faire des comédies populaires pour élargir le public de notre cinéma qui traitait toujours de la condition misérable de mes concitoyens. Et puis, je suis le produit d’une culture algérienne très riche en humour. Ë Alger ou Oran, dans les rues, on rit de tout, même de la tragédie nationale que l’Algérie a vécue ces dix dernières années. Aujourd’hui, où le monde musulman est toujours associé à des images négatives, je continue à traiter de tous les sujets qui me tiennent à coeur avec cette distance ironique. Rire de soi-même est la meilleure des thérapies.
Alors cette séquence de football, comment l’avez-vous réalisé, puisqu’il y a à la fois des images d’archives du match et en même temps des scènes que vous avez reconstituées vous-même ?
Au départ, on voulait tourner au stade de France, c’est-à-dire reconstituer une tribune avec les personnages du film mais il nous a été refusé par ses responsables. Pour les images d’archives, idem. La Fédération Française de Football ne voulait plus entendre parler de ce match. On les a achetés chez TF1 et on a reconstitué les tribunes au stade du 5 juillet d’Alger. La difficulté a été de trouver les bons cadrages car l’inclinaison des tribunes n’est pas la même et une grande barrière sépare les tribunes du terrain. On a dû passer au-dessus.
C’est le miracle du cinéma, je suis très content du résultat. Beur Blanc Rouge est en pleine actualité. Ce qui s’est passé au cours de ce match préfigurait les événements de novembre dernier. Pour redonner confiance à ces jeunes Français issus de l’immigration, ce n’est pas avec la matraque ou au karsher, ni en les traitant de racailles …

Entretien publié dans le dossier de presse du film et reproduit à l’occasion de la sortie du dvd avec l’aimable autorisation de Dark Star Presse.///Article N° : 4672

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