Et si les crocodiles pleuraient pour de vrai…

De Ludovic Obiang

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Après L’Enfant des masques (1999), Ludovic Obiang publie un second recueil de nouvelles qui révèle sa créativité et son génie inventif. Il cultive son sens de l’insaisissable et de l’énigme à travers l’éclectisme des savoirs puisés dans les cultures ancestrales. A leur sujet, Jacques Chevrier souligne dans sa préface :
 » J’ignore évidemment quel a été le degré d’initiation de Ludovic Obiang aux rituels qui jalonnent encore l’apprentissage traditionnel propre aux enfants et aux adolescents des sociétés gabonaises contemporaines, mais il est clair qu’en nous conviant à plusieurs reprises au rendez-vous de l’ocre et du kaolin – les deux couleurs emblématiques des rituels initiatiques du Bwiti et du Biéry – l’écrivain veut nous entraîner à sa suite dans le labyrinthe de ses fantasmes les plus secrets (2) « .
Le cri est entendu : Obiang re-compose au sens fort du terme l’univers ontologique du passé ancestral dans une modernité où l’Africain, disons précisément le Gabonais – puisqu’il s’agit avant tout de lui – semble parfois avoir perdu le sens de la mémoire. Filmographie des fresques ubuesques, insolites ou pathétiques qu’offre à voir le pays dans les cités où flânent des humains, comme Monsieur Pierre (p. 9), transformés en zombies par l’irrésistible passion de l’alcoolisme, l’œuvre est un retissage achevé des espaces et des temps du passé. De ce passé vindicatif qui, comme le naturel refoulé à brûle-pourpoint, revient toujours au galop. L’aventure de ramener l’épave – Monsieur Pierre – à l’être antérieur des souvenirs, de rationaliser la brèche de conscience qui lui fait reconnaître encore les siens, s’avère utopique et vaine, malgré le zèle nostalgique de la famille éprouvée. Le mal est-il dans ces cités modernes, séductrices et tyranniques, qui attirent tant de personnes pour enfin les réifier et les transformer en zombies ? L’empire de l’alcoolisme dans lequel elles placent leurs habitants est-il encore soluble dans la Raison ? C’est pourtant à cet exercice que se livre à sa façon la femme de l’ivrogne invétéré ?
« Tu ne vas pas bien, tu ne vas pas bien. Ça ne peut pas s’améliorer, tu ne manges pas. Tu te fais du mal, il faut au moins manger. Tu ne prends même pas tes médicaments. Si tu ne le fais pas pour moi, fais-le au moins pour les enfants, qu’ils te voient au moins une fois dans un meilleur état. Regarde-toi. » (p. 17)
Discours praxéologique qui révèle l’écart entre la Raison et la Passion. Le duel baudelairien semble se dénouer ici à l’avantage de la seconde, du vin qui crée l’évasion et installe dans une sorte de Paradis artificiel.
Les nouvelles déroulent comme un long métrage de souvenirs d’enfance, de ces souvenirs qui savent garder captive la mémoire visuelle.
Recréer par le souvenir
Détaché d’une part de lui-même qui vogue encore dans ces lieux de jeunesse inoubliables, Ludovic Obiang se contemple à distance sous les regards de l’homme accompli d’aujourd’hui. Une manière pour l’écrivain de renoncer à la dictature du présent pour regarder non pas l’horizon vers lequel tend sa destinée, mais le passé qui l’a forgée. Soudain, c’est lui-même, l’auteur, qui s’arrête, confisquant le temps qui  » suspend son vol « , puis en  » promeneur solitaire  » revisite les lieux vivaces de ce quartier qui abrite des établissements catholiques: et au milieu desquels coule Arambo, fil conducteur des nouvelles. Rivière ? Affluent ? Lac ou mare ? Personne ne sait exactement ce qu’est Arambo, canal d’eau stagnante, saumâtre, énigmatique . Arambo attire, à des heures indues, ceux des écoliers rompus pour un temps à la rigueur coutumière des missionnaires. C’est là, sur les rives abruptes de ce territoire aqueux, couvert de bambous hirsutes , que se trament silencieusement les intrigues les plus fugaces, les plus romantiques, à l’abri des regards indiscrets des responsables de l’évêché. On pense à ce rendez-vous amoureux fixé par un bout de phrase en style télégraphique :  » Cet aprèm, à l’Arambo, chérie (3) « . C’est aussi là, à cet endroit féerique qu’a lieu ce qu’on pourrait appeler le  » grand débat  » sur Arambo, ce que la rivière doit être aux yeux des gens qui l’abhorrent ou la starisent. Monseigneur, son ardent thuriféraire, tente de convaincre Moïse de la laisser couler, de ne pas attenter à sa vie au profit d’un projet de construction d’une cité prévue sur le site :  » Nous avons dû fermer tous nos établissements de l’ancienne vallée Sainte Marie, le Collège Bessieux, l’Institution Immaculée Conception, les écoles primaires […] Mais ce n’est pas pour ça que nous allons effacer toutes les traces de notre ancienne présence, et l’Arambo en est une, des plus vivaces. Vous être un homme de cœur, Moïse, un homme d’honneur, l’Arambo ne peut pas mourir, elle doit continuer de couler, de pleurer sous la voûte des bambous (4) « .
La séduction de l’œuvre retentit dans le paradoxe de cette mare abiotique et la doxa qui l’auréole d’attraits irrésistibles. Complice en apparence des élèves adeptes de l’école buissonnière, sanctuaire orphique de la régénérescence intellectuelle, destination inavouée des aventures érotiques, Arambo semble saper l’esthétique du décor bucolique du lieu sacré des missionnaires. En même temps, pour les mêmes raisons et comme une sorte de détour, elle est revendiquée comme le territoire des souvenirs, ceux-là mêmes qui doivent inscrire son histoire dans la permanence.
Les génies désespérés
Que cache Arambo dans les profondeurs de ses eaux ? Tous les nœuds du récit se rattachent à cette interrogation. La rivière  » magique  » joue des tours de passe-passe dans le silence coupable de ses  » citoyens  » invisibles : les crocodiles. Êtres qui sont autant de drames en ce qu’ils incarnent les maux qui valent à la mare tous les procès des pourfendeurs désireux de l’anéantir par le remblai. Au dixième anniversaire de l’incendie de son village, la petite communauté d’Akonamot, son chef en tête, se doute bien que les crocodiles seront de la partie pour se réjouir aux côtés des hommes :
 » C’était donc une double occasion de se réjouir, et personne dans le village ne voulait manquer les festivités. Bien sûr, les crocodiles du fleuve tout proche avaient rempli l’air de leurs rugissements déchirants, mais bien que les Anciens n’aient plus été là pour interpréter leur message, la seule pensée de la fête imminente avait étouffé toute angoisse. L’heure était à la détente (5).  »
Ce passage dévoile à lui seul tout le mystère de l’œuvre. Arambo n’est pas qu’une simple rivière pareille à mille autres de la cité. Elle est la loge des génies. Mais le temps ayant dit son empire, ces êtres surnaturels n’ont plus de partenaires parmi les humains. Ils gisent de l’Olympe du désespoir aux côtés d’une postérité perdue, profane, incapable de comprendre la langue métaphorique des crocodiles.
Jusqu’à la dernière page du livre , l’auteur emporte le lecteur dans les dédales des choses anodines en apparence mais qui sont décrites avec autant de perspicacité qu’elles semblent porteuses d’énigmes impénétrables. Avec Ludovic Obiang, le mystère n’est jamais loin. Il n’est pas dissimulé au-delà du regard, dans ces régions que l’on scrute à l’horizon. Il l’exhume, presque subrepticement, sous les pieds du lecteur, là où il ne l’attend pas, là où il ne le soupçonne pas, déjouant ainsi la signification véritable de l’occultisme qui n’est pas chez cet  » Enfant des grands  » la connaissance des choses cachées, mais précisément celle des choses que le regard néglige.
Chez Obiang, le mot ne dit pas toujours la chose. Et inversement, la chose ne renvoie pas toujours au mot qu’elle paraît évoquer. L’écrivain est dans la logique de la déconstruction au sens dérridien du terme. Le coup a été lancé avec son premier recueil L’Enfant des masques, où il convoque la réhabilitation de la grandeur passée, l’absolue dignité des Anciens aux sons des puissances figuratives qui incarnaient, entre autres, leur pouvoir : les masques.
Et si les crocodiles pleuraient pour de vrai… est l’habile métaphorisation des êtres, réels ou imaginaires, qui cohabitent avec nous mais auxquels, par ignorance, nous accordons peu de crédit. Le plus grave est que cette cohabitation se passe de toute subjectivité. Les crocodiles n’ont pas besoin des humains pour vivre, puisqu’ils ont mieux que ces derniers le sens même de la prémonition, de la prédiction qui nous fait défaut. Ce sont eux qui, en prévision des festivités, avaient rempli l’air de leurs « rugissements déchirants ». Autrement dit, ces êtres de l’océan qui n’ont plus de partenaires dans le monde des hommes continuent néanmoins de veiller sur eux.
Arambo, banal cours d’eau, est au cœur de l’histoire, celle du pays, des hommes venus des lointains horizons et qu’il a réussi par la force de ses charmes contradictoires à sédentariser. Il est aussi l’artisan de l’histoire d’une jeunesse qui sait se souvenir. Arambo est plus que ce qu’il se donne à voir : un symbole. Il composait avec les Anciens à travers les fameux  » rugissements déchirants  » des crocodiles pour dire le temps, révéler le futur. Ils ne comptent plus dans les générations actuelles des hommes capables de communiquer avec eux, de décrypter les messages de leurs  » rugissements « .
Une conscience en perte d’identité
En tissant sa fiction sur Arambo, Ludovic Obiang ramène des générations de lecteurs à ces lieux d’antan où les mythes se sont forgés. La rivière a inspiré les poètes et philosophes en herbe. Elle a aidé à comprendre les différenciations naturelles entre l’homme et la femme à travers des randonnées secrètes et la spontanéité des conversations. Elle a instruit le regard des contemplateurs déployant à la fois ses laideurs naturelles et les beautés que l’intelligence des hommes pouvait lui trouver. En les formant par les sens et le pragmatisme. Arambo est donc le second degré d’enseignement, de formation et d’éducation.
Voilà pourquoi ses marques écologiques restent ancrées dans le subconscient de l’auteur, un des milliers d’élèves formés dans le secteur. Ne plus se souvenir du petit fleuve équivaudrait à la perte d’identité, car c’est dans cet univers labyrinthique qu’ils se sont forgés. La réminiscence qui permet l’évocation de son passage dans les établissements catholiques – incarnation jadis au Gabon de la rigueur pédagogique et des principes de l’éthique – est bien la preuve du fait que l’école n’arrache pas toujours la jeunesse africaine au pouvoir des traditions comme l’affirme pourtant Samba Diallo (6) dans son entretien avec Adèle. Mieux, l’école aide en retour, à retrouver le port des Traditions. Du point de vue du jugement énoncé sur le rôle de l’école, Et si les crocodiles pleuraient pour de vrai… peut être considéré comme l’antonomase parfaite de L’Aventure ambiguë.
Dans ce receuil autobiographique déclamé à la première personne, Ludovic Obiang a réussi l’épreuve de l’anamnèse consistant en un retour anthropologique à ses lieux d’enfance. C’est toute la dette vis-à-vis de l’Enseignement privé catholique qui se trouve ici épongée d’un coup par le retissage, la re-composition du passé. Une histoire longue et riche dont la densité et les contours tantôt graves et absurdes, tantôt sibyllins et apparents seraient aisément adaptables au cinéma ouen bande dessinée des scènes qui la composent. Ainsi, on verrait bien le comique de la scène cocasse des crocodiles pleureurs, l’évasion des apprentis amoureux, les débats sur le bord de la rivière, les festivités de la petite communauté d’Akonamot etc.
La démarche anamnestique donne du sens à l’être qui se cherche avec la volonté de se retrouver, de se définir à la fois dans le temps et dans l’espace. Il s’agit là d’une violence implosive par laquelle l’homme récuse  » l’indéfinissabilité  » au sens où Georges Poulet (7) entend le terme et qu’il énonce comme constitutif du fondement même de la quête de sens. Et celui-ci n’est finalement reconquis qu’à travers ce que Ludovic Obiang appelle lui-même « la répétition » (p. 191), c’est-à-dire le retour au  » même « .
La lecture de ce livre ne manque pas d’éveiller quelques soupçons sur l’ordre des réalités de ce monde en devenir. Au moment où la mondialisation impose des diktats surréalistes aux nations du monde, où, en marge de la puissance économique qui consacre la grandeur des États se joue le grand théâtre des conflits de leadership, il est urgent et indispensable que l’Afrique révise les fondements de ses valeurs socioculturelles pour établir la singularité de son apport. Certes, le combat se déroule dans l’inventaire et la capitalisation des avoirs économiques et technologiques de chaque pays, mais le point de départ nous semble bien devoir être la représentativité culturelle des Africains. Faute d’être ontologiquement et culturellement des identités remarquables, ils seront condamnés à toujours jouer les derniers rôles.
Cette deuxième fiction de Ludovic Obiang œuvre en faveur de la prise en compte des valeurs, du respect de la vertu et de l’honneur qui faisaient la force des Anciens. Les huit chapitres du receuil sont une invite à cet effort de transcendance pour que la modernité ne soit pas perçue comme le bourreau de l’Histoire, le mal qui l’ensevelit, mais comme son prolongement.
La prise de conscience que susciterait chez le lecteur la lecture de ce discours rhétorique éviterait peut-être que les crocodiles ne pleurent pas… pour de vrai…

1. Ludovic Obiang, Et si les crocodiles pleuraient pour de vrai…, Paris, Editions Ndzé, 2006, 193 p.
2. Page 7, paragraphe 2.
3. Page 27, paragraphe 2.
4. Page 52, paragraphe 1.
5. Page 127.
6. Cheikh Hamidou Kane, L’Aventure ambiguë, Paris, Juliard, 1961, p. 172
7. G. Poulet, La Pensée indéterminée II. Du roamntisme au xx e siècle, Paris, P.U.F., 1987.
Et si les crocodiles pleuraient pour de vrai…, Ludovic Obiang, préface de Jacques Chevrier , Editions Ndzé (collection nouvelles), juin 2006, 17 €, ISBN : 2-911464-28-1///Article N° : 4671

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