entretiens d’Olivier Barlet avec Ngangura Mweze (Congo-Kinshasa)

Cannes, mai 1997
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Pour un cinéma populaire
Ce qui me donne la force de travailler, c’est la passion. On croit toujours être à une étape décisive et définitive ! Et pourtant, l’évolution de la vie fait que de nouvelles choses arrivent qui marquent les films. Ils correspondent toujours à une étape importante de ma vie : je suis un être humain avant d’être un cinéaste ! Lorsque j’étudiais, j’aimais bien les films de réflexion  » art et essai  » mais aujourd’hui, je pense devoir parler au grand public, de préférence africain, celui des grandes villes, où se trouvent les salles, sinon le plus large possible car je ne crois pas qu’il soit incompatible de parler au public africain et aux autres. Je voudrais que ce public s’amuse : celui qui paye sa place a envie de se divertir. La Vie est belle a eu un grand succès populaire auprès de ce public dans bon nombre de grandes villes africaines. Les sujets abordés doivent faire partie des préoccupations de la vie quotidienne sans que je joue le donneur de leçon ou le professeur de morale. Je suis tout simplement un homme de spectacle qui  » devrait  » être payé pour faire du divertissement.
Un film populaire n’est pas forcément un film commercial qui marche sur des filons, des ingrédients qui plaisent comme le sexe, la violence etc ! Je crois qu’il est possible de faire des films sur ce dont tout le monde s’amuse dans la vie quotidienne. Les messages viendront ensuite de ceux qui analysent les films ! Pour La Vie est belle, mes sources d’inspiration étaient les thèmes abordés dans la musique zaïroise, connue dans toute l’Afrique, et dans le théâtre populaire zaïrois, le maboké, du nom de ce plat zaïrois cuit à l’étouffée enveloppé de feuilles, et joué par des comédiens professionnels pour la télévision. Il m’est arrivé qu’un chauffeur de taxi me laisse en plan à mi-chemin sans me faire payer pour aller le regarder à la télé ! Quand on pense aux difficultés de distribution du cinéma africain… L’idée du film m’est venue une fois où j’attendais le bus à un arrêt et qu’un jeune homme racontait une histoire tout à fait farfelue sur un domestique ayant emprunté un jour le costume de son patron pour draguer une jeune femme. Tout le monde écoutait l’histoire en riant. Une jeune fille l’écoutait et ils sont partis ensemble car le jeune homme l’a séduite avec son histoire ! Je me suis dit : pourquoi en rester à des histoires traditionnelles ?
Etre lucides
Nous avons souvent tendance à ne filmer que pour le Nord, du fait de l’origine des financements et de l’importance de la critique européenne. Le public européen attend de nos films une meilleure connaissance de l’Afrique : des films sur l’Afrique tandis que le public africain attend des films pour les Africains. Le public européen veut retrouver ses clichés de l’Afrique : exotisme, village, famine, démocratie, condition de la femme, développement etc. Cela donne au cinéaste l’occasion de faire des films sur ces sujets, ce qui n’est pas forcément négatif, mais les Africains trouveront ça ennuyeux. Nous avons besoin de lucidité, qui est un pas vers l’autocritique et le changement.
La coréalisation avec Benoît Lamy, réalisateur confirmé, pour La Vie est belle m’avait été imposée par le ministère belge subventionneur. Je n’avais encore jamais fait de long métrage et Benoît Lamy était mon professeur. Les moyens techniques que cela me permettait étaient bienvenus et formateurs. Le scénario étant déjà fortement orienté sur un regard sociologique sur le Kinshasa contemporain, le film était de toute façon destiné à un public africain. Si je l’avais fait seul, le film aurait peut-être davantage de fraîcheur mais un montage moins alerte. Cette collaboration a permis une ouverture plus importante sur le monde extérieur et a fait accéder le film à des salles comme le Film Forum à New York… C’était donc une expérience globalement positive pour un premier long métrage qui me servira pour le deuxième long métrage que je m’apprête à tourner.
Le public zaïrois a été gêné par des ellipses trop rapides. Une forme de langage au Zaïre fait par exemple répéter les expressions exclamatives. Lorsque Kourou (Papa Wemba) amène un deuxième poulet, la mère de la jeune héroïne Kabibi s’écrie :  » Que je suis heureuse, que je suis heureuse !  » Nous avons eu tout un débat avec la monteuse qui voulait couper la répétition, alors que je trouvais normal qu’elle la fasse puisqu’elle était heureuse ! Ce n’était donc pas seulement un problème de rythme mais une forme de langage inhabituelle. De même, le fait qu’un ami de Kourou lui donne de l’argent en le rencontrant étonnait l’équipe de montage : comment peut-on donner de l’argent ainsi ? Alors que cela nous est naturel et courant. La monteuse voulait absolument introduire l’idée en le montrant fauché ou par une demande…
Tolérance
La Vie est belle était un des premiers films africains à aborder de front la comédie, sans le prétexte d’un message idéologique. Les personnages y sont africains. Pépé Kallé ne correspond pas au modèle unique de beauté que l’on trouve en Europe ! Et pour une femme, le fait d’être grosse ne la rend pas nécessairement laide en Afrique : elle peut avoir de la grâce, une façon de sourire, de parler, de regarder, une lueur dans les yeux qui lui confère sa beauté… La beauté ne se définit pas. L’Africain sera aussi plus tolérant et accepte mieux les défauts des gens. Je me souviens que lorsque je tournais Le Roi, la vache et le bananier, un individu que l’on nommait  » radio  » était toujours sur le tournage et imitait en permanence un reportage radio de match de football, ce qui n’améliorait pas le son… Ce fou serait ici enfermé dans un centre psychiatrique. Là-bas, il vit dans la société et reste un être humain comme un autre. L’exclusion de la différence n’est pas aussi forte qu’ici : on exclut le malfaiteur mais pas le fou car on croit qu’il dit parfois des vérités. Dans un monde très codifié comme le monde traditionnel africain, celui qui peut transgresser les interdits sera très écouté…
La coupure va se creuser entre un certain cinéma populaire fait éventuellement en vidéo pour un public africain et qui ne franchiront pas les frontières et des films adoptant une démarche de métissage et pouvant accéder aux salles et aux festivals occidentaux, non sous la pression de sphères européennes bien placées mais grâce à la volonté d’un réalisateur. Cet  » autre  » cinéma fera évoluer les cinématographies nationales. Je souhaite que cela se fasse dans la plus grande liberté possible.
Affirmer sa différence
Bruxelles recèle la plus grande communauté zaïroise vivant à l’étranger. Mon prochain film, Pièces d’identité, histoire d’un vieux roi zaïrois à la recherche de sa fille venue étudier en Europe et dont il n’a plus de nouvelles, sera, à la manière des Derniers Bruxellois, un regard africain sur l’Europe, sorte d’ethnologie à l’envers. Il est temps de relativiser le regard européen. Dans ce film, je m’adressais à un ami zaïrois en lettre-vidéo pour lui dire que les Européen sont des êtres humains, contrairement à l’appellation que leur donne le vieux sage du Roi, la vache et le bananier : Abarhashusha bantu,  » ceux qui ne ressemblent pas à des être humains « . Ce n’est qu’ainsi que l’on pourra induire l’idée d’égalité entre les humains. Il ne s’agit pas de se fondre dans l’Autre mais d’accepter qu’il existe différent de soi. Ces valeurs affirmées dans Le Roi, la vache et le bananier éclairent le phénomène de la mondialisation : nous avons besoin de l’Autre et de le rencontrer mais devons rester nous-mêmes parce qu’on est vite bouffés ! J’étais ces derniers temps à Montréal, à Johannesburg, à Los Angeles… Si je perds mes repères, les principes de ma vie fondés dans mes origines, je vais me perdre dans un universel factice sans signification. Gommer les différences renforce les nationalismes ! Si mes films auront un message, ce sera celui-là !
Je préfère garder ma nationalité zaïroise, malgré les difficultés rencontrées aux frontières, car les Africains vivant en Europe n’y sont pas de leur propre gré et n’y forment pas une communauté afro-européenne. Je ne suis même pas pour le droit de vote aux étrangers ! Je suis contraint de vivre en Europe pour exercer mon métier mais je préférerais vivre au village ! Je reste un étranger vivant dans un continent qui n’est pas le mien. C’est une démarche idéologique plus que pratique : me définir comme afro-européen serait baisser les bras face à la difficulté de vivre chez moi. Dans ce rapport de forces plutôt négatif pour l’Afrique, les hommes de culture doivent affirmer leur identité africaine et chercher à corriger cette situation.

///Article N° : 2501

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