« J’aime les personnages monstrueux »

Entretien de Sylvie Chalaye avec Etienne Minoungou

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Comédien, metteur en scène et dramaturge, Étienne Minoungou est né au Burkina Faso en 1968. Il a dirigé le Théâtre de la Fraternité à Ouagadougou et préside aujourd’hui le Centre burkinabé de l’Institut international du théâtre. Il est l’auteur de plusieurs pièces qui, après avoir été créées au Burkina Faso, ont fait des tournées internationales, notamment Les Prisonniers en 1999, La République danse en 2000 et Madame, je vous aime qui vient d’être programmée au TILF dans le cadre de la  » Suite africaine « . Il est aussi à l’origine d’un concept original de résidences artistiques en Afrique : Les Récréatrales.

L’idée des Récréatrales est liée, je crois, à une expérience artistique que vous avez menée au théâtre de la Fraternité à Ouagadougou en 1998.
Oui, avec un ami comédien, Alexis Guingané nous avions à l’époque décidé de monter ensemble un spectacle, Les Prisonniers, mais avec une démarche particulière, celle de travailler le texte à l’épreuve de la scène à partir d’improvisations et de convoquer les intuitions des comédiens pour nourrir l’écriture en même temps que le spectacle se crée. On est arrivé à un texte qui a été très bien accueilli par le public de Ouagadougou et le public européen, puisque l’on a fait une tournée en France dans plusieurs villes et en Suisse. Forts de ce succès, nous avons renouvelé l’expérience en 2000 avec La République danse en faisant appel à plus de comédiens et à un metteur en scène. Manifestement, cette démarche était créatrice d’un nouveau souffle, à la fois dans la façon dont les comédiens créent et jouent leur personnage, et dans la façon dont ils portent aussi un texte qu’ils ont participé à créer. À l’issue de ce travail, en 2002, j’ai pensé que je pouvais inviter des comédiens et des metteurs en scène de la sous-région à venir se prêter à cette démarche de travail, pour l’expérimenter à plus grande échelle : l’idée des résidences de création et d’écritures naît à ce moment-là. J’ai alors fait venir à Ouagadougou cinq équipes de création originaires de cinq pays différents.
Mais il ne s’agit pas seulement d’un projet de création artistique, vous y avez associé un vaste projet de formation.
Les partenaires étaient enthousiastes pour accompagner le projet et le soutenir financièrement. Mais je me suis dit que pour donner des résultats crédibles cette entreprise devait être soutenue par une politique pédagogique qui accompagne les résidences de création avec des ateliers de formation, formation d’acteur, formation à l’écriture. Jacques Jouet qui travaille beaucoup avec OULIPO a pris en charge un atelier d’écriture. Pascal N’zonzi a pris en charge l’atelier des comédiens et le dispositif des Récréatrales s’est mené avec ces deux fortes personnalités.
Ce projet a reçu de nombreux soutiens.
Oui. À commencer par le TILF ! Le TILF ouvre beaucoup sa programmation à la création africaine et il paraissait normal qu’il soit partenaire sur les Récréatrales. Gabriel Garran a trouvé l’idée originale et très novatrice et il a même décidé de parrainer le projet. Et à présent, le TILF donne une suite en soutenant la diffusion. Plusieurs textes sont nés des Récréatrales qui ont tous aujourd’hui leur parcours. Parmi ces textes, Madame je vous aime, dont je suis l’auteur, a beaucoup plu à Gabriel Garran qui a choisi de le programmer.
La situation d’enfermement qui réunit vos personnages est assez brutale.
J’aime enfermer mes personnages dans un espace clos, un espace où l’on entre pour ne plus sortir. C’est la configuration des situations dramatiques de départ. Quand on sort, on meurt. J’ai construit une histoire autour d’un homme et d’une femme, qui ont été des amis d’enfance et se retrouvent vingt-cinq ans après, mais ils se retrouvent dans une situation extrême, les trajectoires de l’un et l’autre sont très différentes. L’homme est un bourreau professionnel, tandis qu’elle est une victime révoltée qui va demander des comptes à cet homme. Mais ils ont gardé une part d’enfance qui est en eux, qu’ils n’ont pas perdue et qui leur permet, dans la situation où ils se retrouvent, de se questionner sur la vie et de s’aimer.
Au-delà de cette contrainte spatiale, y a-t-il des contraintes esthétiques qui vous motivent ?
Elles sont dans les situations qui se déploient, l’exiguïté de l’espace demande au metteur en scène et aux comédiens de déployer beaucoup de perspective pour que les corps respirent. On travaille beaucoup sur cette dimension : comment faire exploser le jeu de manière à faire reculer les limites de l’espace. L’autre recherche esthétique se situe au niveau de la symbolique des personnages. Derrière chaque personnage, il y a un fantôme. Il y a, derrière chaque personnage qui se démène pour s’en sortir, un double.
Quels sont vos références contemporaines en matière de théâtre ?
Il y a d’abord Sony Labou Tansi que j’apprécie pour les résonances de ses textes, son travail sur la langue et la grammaire. J’aime aussi le travail musical de Koffi Kwahulé, j’aime comme il bouscule les territoires de la langue, comme il mélange les musicalités, il y a beaucoup de rythme dans son écriture, comme une espèce de blues qui me plaît beaucoup. Et chez Koulsy Lamko, c’est la métaphore, le souffle poétique, l’envol lyrique.
Les auteurs que vous citez appartiennent à cette nouvelle génération d’auteurs qui tournent le dos à toute africanité.
Pour moi, les histoires que racontent ces auteurs tournent autour d’existences, et c’est ce qui est important, que ces existences soient celles de Japonais, de Chinois, ou autres… peu importe, ce sont des existences humaines qui se déploient dans leur écriture et qui font écho en chacun de nous. Cette démarche-là est très proche de la mienne.
L’écriture qui est la vôtre est intimement liée au travail des comédiens sur le plateau. Quel est dans ces conditions votre travail sur la langue ?
Ce n’est pas une priorité. Je n’ai pas une relation conflictuelle avec la langue française. J’ai eu une formation très classique puisque j’ai fait  » latin-grec  » chez les Jésuites ! Et j’ai même été professeur de lettres.
Le choix du français s’est imposé naturellement…
Au théâtre, j’ai eu une expérience avec ma langue, le mooré, en 2000. J’ai dû traduire Promethée enchaîné d’Eschylle pour une création que faisait Matthias Langhoff à Ouagadougou avec Irène Tassembedo. J’ai donc traduit tout le texte en mooré. Et je me suis rendu compte du complexe que j’avais vis-à-vis de cette langue. La langue française devenait une langue qui m’évitait de rentrer en conflit avec les subtilités de la pensée de ma propre langue, que je ne maîtrisais pas autant que la langue française. En travaillant avec le mooré, je me suis rendu compte de toutes les ressources que cette langue pouvait proposer et qui n’étaient pas le quotidien de nos conversations en famille, du coup je me suis rendu compte que c’était une expérience que je pouvais renouveler. Dans ma tête trotte l’idée de reprendre Madame je vous aime en mooré.
Vous êtes comédien dans le spectacle. Vous écrivez vos textes en jouant. Comment l’écriture est-elle travaillée par le jeu ?
C’est une situation qui me paraissait plus sensible. Comme je suis au cœur de la situation en tant qu’acteur, je peux tirer les ficelles, je peux proposer des jeux pour avoir du répondant. Il est plus facile pour moi en tant que comédien et auteur de prendre l’initiative sur scène. C’est une position qui facilite aussi toute la rétention nécessaire pour pouvoir réécrire les propositions qui ont pu avoir lieu sur scène. Il y a aussi le rapport à l’écriture qui est pour moi très charnel, tout ce qui sur scène traverse le jeu du comédien fait réminiscence au moment où je me mets à écrire, je retrouve toutes ces sensations-là qui font mémoire. Le travail de comédien est fondamental pour l’auteur que je suis. En tant que comédien, j’aime les personnages monstrueux, les personnages d’une certaine singularité, mais qui sont avant tout des monstres. En travaillant ces personnages de cauchemar avec toutes les peurs que cela peut susciter, je fais surgir des contours que je peux étoffer par la suite dans l’écriture.
Comment décidez-vous que le texte est terminé ?
C’est toujours un texte en devenir, il y a des choses qui bougent encore. Il y aussi le regard du public. C’est un texte qui n’est jamais fini.

Des extraits de cet entretien sont parus dans le Journal du TILF. ///Article N° : 2997

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Les images de l'article
"Madame je vous aime", d'Etienne Minoungou © Eric Legrand




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