Quand dramaturges, escrimeurs, footballeurs et boxeurs marronnent de concert

Avignon 2014

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Qui a dit que le sport n’avait pas sa place au théâtre ? Les dramaturges sont d’ailleurs très souvent de grands amateurs de foot et un universitaire comme Jean-Pierre Ryngaert n’a pas manqué de démontrer que le terrain est finalement une vaste scène où se tient une dramaturgie très élaborée.

Les théâtres d’Outre-mer en Avignon s’étaient donné le mot cette année convoquant trois figures remarquables de l’histoire, trois icônes étonnantes du monde noir entre action sportive et engagement politique. Le Chevalier de Saint-George, talentueux escrimeur du Siècle des Lumières qui se bâtit en duel avec le Chevalier d’Eon lors d’un mémorable combat devenu légendaire et dont Alain Foix a porté à la scène les échanges qui ont peut-être préparé le combat. Lilian Thuram dont Véronique Kanor a imaginé l’enlèvement par un psychopathe pour mieux analyser l’image médiatique qu’il est devenu et Mohamed Ali dont Dieudonné Niangouna fait entendre la parole politique. Trois magnifiques comédiens à l’affiche : Vincent Byrd Lesage en majestueux Saint-George, ironique à souhait, incisif et plein d’esprit servant magistralement le texte ciselé par Alain Foix qui a su retrouver la langue du XVIIIe siècle avec une extrême maestria, Ricky Tribord en Lilian Thuram mystique convaincu d’être investi d’une mission, déjouant finalement la stratégie de son tortionnaire, et formidable Étienne Minoungou en Mohamed Ali qui trouve là un rôle à sa mesure taillé pour lui, et l’autorisant à toutes les pirouettes et les facéties d’un grand escamoteur. Rien dans les mains, rien dans les poches : le marron est avant tout un homme d’esquive et ce n’est pas un hasard, si ces grands champions du monde noir sont justement des stratèges, qui déploient plus d’adresse que de force quoi en disent les idées reçues et ne sont jamais là où on les attend.
M’appel Ali est un spectacle sans concession qui fait entendre les paroles de Mohamed Ali, mais aussi l’histoire américaine et la question noire avec humour et bousculade. On y parle boxe, mais pas tant que cela. Pour Dieudonné Niangouna, l’auteur du texte, le dramaturge est un boxeur, il boxe la situation, ne se résigne pas, n’accepte pas les compromissions. C’est sur cette posture que repose toute la dynamique poétique de la pièce. Ali est un détour, une figure rhétorique pour atteindre autre chose, comme l’acteur qui est aux yeux de Dieudonné Niangouna bien plutôt un « média-acteur », un porte-voix.
C’est pourquoi la performance d’Étienne Minoungou est une proposition artistique sur le fil du rasoir : le boxeur-acteur se fait funambule jouant avec la ligne de pénétration du spectateur, laissant le public intervenir et recentrant le propos, donnant constamment aux spectateurs l’illusion d’un dialogue. Du grand art !
Même détour chez Alain Foix qui utilise la figure précieuse du Nègre des Lumières pour faire entendre de vraies questions philosophique et éthique sur l’identité. Lilian Thuram n’est pas davantage l’enjeu de la pièce de Véronique Kanor, il s’agit bien plutôt d’interroger le phénomène de récupération médiatique, le principe du nègre savant, et les phénomènes d’exhibition qui président inévitablement au destin des sportifs noirs. Au final, ces trois auteurs contemporains afro-caribéens s’inscrivent dans une dynamique de marronnage, le marronnage en masque qui utilise une figure emblématique de la culture afro-antillaise, image d’identification, héroïque et engagée pour soulever d’autres enjeux et interroger la question noire en France aujourd’hui.

///Article N° : 12407

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