Justice à Agadez

De Christian Lelong

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Lors du tournage d’Agadez Nomade FM en avril 2001, Christian Lelong et son équipe avaient fait la connaissance de ce Cadi, juge nommé à vie par le Sultan pour appliquer la Charia du Coran. Y voyant un vrai sujet de cinéma, ils avaient mis ces images de côté et sont revenus tourner durant six semaines en novembre 2002 et en mars 2004. Alors que le Cadi, couvrant un énorme territoire, doit souvent s’éloigner loin d’Agadez, ils ont préféré l’appréhender dans le huis-clos du vestibule de sa concession où il convoque les audiences et rend ses jugements. Ce dispositif minimum du film (qui commence par ce pesant déjà vu d’un travelling en voiture sur une rue marchande tandis que la voix-off met en situation) est en fait, se rapprochant de la loi des trois unités de la tragédie classique, ce qui fait sa force : dans cet espace étroit, l’intensité dramatique de ces procès d’affaires plutôt banales mais sensibles et éminemment sociologiques de voisinage ou de mœurs atteint un étonnant paroxysme, le personnage du Cadi s’imposant comme un juge de paix à la fois autoritaire, attentif, expérimenté, fin, rusé et humain. Sa sagesse est de reporter souvent son jugement pour désamorcer la colère des conflits : les affaires sont renvoyées à d’autres convocations pour donner au temps la charge de déconstruire les oppositions et d’accepter les compromis. Il s’appuie sur une philosophie coranique des relations humaines et y puise sa légitimité, faisant souvent appel à la crainte du châtiment divin lorsqu’il demande à un interlocuteur de jurer sur le Coran qu’il dit bien la vérité, ce qui est d’une impressionnante efficacité (« S’il jure, je paye », dira un accusé d’être mauvais payeur).
Car tout l’intérêt de ce film passionnant et d’offrir une image modérée de la Charia, alors qu’à 400 km de là au Nigeria, son application à la lettre se termine par des lapidations ou des coupures de mains. On observe d’ailleurs une influence grandissante des courants fondamentalistes qui remontent vers le Nord, ce qui n’est pas sans inquiéter et donner lieu à une vraie lutte. A la faveur de la colonisation, le Cadi qui avait autrefois droit de vie et de mort compose maintenant avec la justice du Niger. Le commissaire lui envoie des femmes en furie, se plaignant qu’il n’a pu fermer l’œil de la nuit tant elles se disputaient dans son commissariat, et le Cadi lui transfère les cas de coups et blessures qui « ne sont pas de sa compétence ».
Homme de pouvoir, le Cadi est naturellement comédien (celui-ci est de surcroît un ancien projectionniste de cinéma !). La présence des deux caméras sous son autorité semble bien acceptée, même si elles changent certains comportements, notamment quand il s’agit de se valoriser. L’exiguïté de la pièce a obligé à les placer dans deux coins, et empêche les plans d’ensemble, forçant à un va-et-vient en temps réel entre le Cadi et les plaignants. Ces sortes de champs-contre champs restent volontairement synchrones dans le film, si bien qu’une impression de continuité est sauvegardée et Christian Lelong avait même envisagé de couper l’écran en deux pour livrer les deux côtés à la fois.. Le Cadi est toujours vu en plan rapproché ou assis sur son fauteuil, ce qui le différencie des plaignants dont la caméra est plus éloignée, permettant des plans de groupes mais les plaçant plus à distance. Une perche fixe captait les échanges verbaux et les deux cameramen étaient munis d’une oreillette leur assurant la traduction de ce qui se disait par un traducteur situé dans une autre pièce mais recevant dans son casque la prise de son. La fréquence de reconduction des affaires obligeait l’équipe à une veille permanente pour ne pas rater un épisode, tandis que la chaleur atteignait en mars 48 degrés. L’acceptation du Cadi était liée à un contrat de co-réalisation et à la promesse que ne serait tournée que la réalité sans mise en scène. Il était rémunéré pour être filmé, sachant que ses ressources sont un petit pécule transmis par le Sultan, la confection de remèdes en tant que marabout mais aussi, comme cela semble être de même l’usage ailleurs, la corruption sur certaines affaires, un aspect occulté dans le film.
Le film est divisé en sept parties, correspondant à sept affaires annoncées par un encart numéroté. Un vieux bûcheron se plaint par exemple que sa jeune femme se refuse à lui depuis trois jours. S’il rappelle volontiers que « la femme ne doit pas se refuser à son mari », le Cadi opte pour une pratique traditionnelle du cadeau à faire à son épouse pour regagner ses faveurs et favoriser la réconciliation. Il s’agit d’un véritable ordre car sinon, « on saura quoi faire de toi » ! Le Cadi n’hésite pas à accorder le divorce s’il ne voit pas d’autre solution : « Un mariage où on se bat ne doit pas exister », précisant à l’épouse qui le demande : « C’est mon devoir et c’est ton droit ». Dans un autre cas, il précise « qu’on ne doit pas se faire justice à soi-même », précisant bien : « Si on attrape un voleur, on ne peut le corriger ».
Voilà un beau retournement de ce que nous racontent quotidiennement les médias, victimes de la diabolisation du monde musulman. A l’heure où la montée du terrorisme fait craindre le pire, ce film est une opportune et remarquable prophylaxie !

Christian Lelong dirige sa propre maison de production, Cinédoc films, créée en 1992 à Annecy. C’est devenu un lieu en région de ressource autour du documentaire : fabrication et réflexion. Former, produire et voir en sont les trois activités, une salle de cinéma permettant de visionner les films. Présenté au Fespaco 2005, « Justice à Agadez » sera diffusé début 2006 sur la chaîne Planète et sortira en dvd.///Article N° : 3956

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