Faso Fani : vers une économie maîtrisée

Entretien d'Olivier Barlet avec Michel K. Zongo et Christian Lelong à propos de La Sirène de Faso Fani

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Où l’on voit que même un documentaire demande de longues démarches pour trouver les financements nécessaires et mobiliser toute la chaîne du cinéma pour assurer sa qualité et son succès. La Sirène de Faso Fani part à la rencontre des ex-employés de la célèbre manufacture de cotonnade burkinabè pour révéler les conséquences désastreuses de la politique économique mondiale aveugle des réalités locales, celle de Koudougou, ville natale de Michel K. Zongo. Cette communauté est persuadée que la remise en route de la filière du coton est un avenir possible, sur d’autres bases.

Nous sommes au festival de Cannes 2013 : vous avez été sélectionnés à la Fabrique des cinémas du monde. Qu’est-ce que cela permet ?

Michel K. Zongo : Cela permet de rencontrer des professionnels. Ce sont à chaque fois de nouvelles façons de voir qui nous enrichissent.

Y a-t-il des moments de grâce où on se dit qu’il va se passer quelque chose ?

MZ : Oui, quand on expose son projet de cinéma et qu’on trouve un accueil et une compréhension, que les personnes imaginent et « imagent » déjà le film, on se dit qu’il se passe quelque chose. Le film n’est pas encore fait, il n’est qu’à l’état brut papier, mais c’est une étape importante lorsqu’on arrive à faire passer l’idée et l’envie de film qu’on a. Cela donne des ailes.

C’est donc une première étape.

MZ : Oui, mais importante ! Les interlocuteurs situent le projet dans ce qui existe déjà, par rapport aux références d’autres films qu’ils connaissent. A chaque fois qu’on pitche, ils se réfèrent à d’autres œuvres et en situent le contexte.

Est-ce différent à Cannes par rapport à Open Doors à Locarno en août 2012, où vous pouviez également présenter le projet à de potentiels coproducteurs ?

MZ : Globalement, c’est la même formule. Locarno avait un gros travail de préparation pour que les projets soient présentables. Certains projets ici peuvent évoluer encore, justement au gré des rencontres.

Christian Lelong : Le principal travail qu’on fait ici c’est de partager le désir du film. C’est bien sûr Michel qui le porte en premier et le travail est de mobiliser un réseau de partenaires. C’est à la fois une approche intellectuelle, sensible et relationnelle, donc complexe. Partager le film, cela fait avancer le film car on le réfléchit en permanence. On pense tourner d’ici un an, cela représente donc deux ans de développement : c’est un long moment de maturation qui doit assurer la qualité au final.

Il est frappant de voir qu’alors que nombre de documentaires se font un peu à l’arrache, un tel projet prend autant de temps. Le réel bouge en permanence : comment le film l’accompagne-t-il ? Y a-t-il des révolutions dans la conception du film ?

MZ : On va vers le réel, et on le suit dans son évolution. L’usine a fermé il y a une dizaine d’années mais la réalité présente évolue, qu’on intègre sans arrêt dans l’écriture du film. Jusqu’au dernier montage, il y aura certainement des choses qui vont bouger. Mais en gros, le sujet est là, Koudougou et l’usine sont là, même si certains personnages bougent, la base est là. Le fond du film demeurera, le problème est surtout de s’adapter. Si l’usine devenait une université alors que je voulais montrer la poussière sur les machines, je m’en arrangerai sans difficulté ! Tout ce qui se passera jusqu’à la fabrication pourra être intégré.

Puisqu’on parle du fond du film, quel est-il ? Quel est le petit diamant dont Kiarostami disait qu’il doit être dans chaque film ?

(rires) MZ : Ce sont ces employés qui ont passé leur vie dans un travail et ont fait rêver une nation. Au lendemain de l’Indépendance, Faso Fani a été porté par un peuple qui voulait la concrétiser : des paysans produisaient du coton et l’usine produisait les pagnes qui habilleraient ces mêmes paysans. C’est le point capital du film, avec bien sûr l’influence de l’économie mondiale sur un projet local.

Il s’agit en effet d’un échec économique : le danger n’est-il pas d’entrer dans le pathétique de la perte, qui mettrait le spectateur dans la tristesse du constat sans pouvoir aller plus loin ?

MZ : On ne s’arrête pas à la perte. Il y a de l’espoir et du rêve : le film va s’ouvrir sur un rêve commun aux habitants de Koudougou qui repensent la filière. Le film s’ouvre et se termine sur des femmes qui tissent de la cotonnade, non via une usine mais dans une économie locale et maîtrisée en phase avec les recherches actuelles. Le documentaire s’ouvre sur une fiction en laquelle on peut croire. Le coton est cultivé, l’expertise est là, le marché aussi, vu que les Burkinabés s’habillent en Faso Fani qui a constitué une fierté nationale.

CL : Rouch disait « on peut faire comme si ». Le film va relancer l’idée d’une économie du tissage à Koudougou : peut-être cela réveillera-t-il cette énergie chez les gens ! Un film peut relancer les choses.

C’est un sujet économique complexe : comment as-tu abordé ces mécanismes ?

MZ : En m’imprégnant du sujet et en discutant avec les employés, j’ai compris que les arguments n’étaient justement qu’économiques, alors qu’il y aurait eu moyen de relancer le projet autrement en allant vers une forme d’économie maîtrisée. Les employés ont même fait des études à l’usine pour montrer à l’Etat qu’elle était viable : ils étaient prêts à mettre une année de salaire pour arriver à relancer, mais cela n’a pas été écouté car la Banque mondiale et le FMI avaient listé l’usine comme budgétivore pour l’Etat. Leur diktat était de dire que l’Etat a autre chose à faire que de vendre des tissus ou des motos, ou de posséder des hôtels. Alors qu’en France l’Etat vend de l’électricité ou de l’eau : pourquoi l’Etat ne peut pas vendre ce qu’il veut, si cela correspond à sa politique ? Sans être un expert, il est possible de contrer le discours dominant par le langage simple et souple de l’évidence.

Mais le projet de relance se situe bien dans la sphère privée ? Parle-t-on de renationalisation ?

MK : Non, on parle d’économie maîtrisée. Confrontée à la mondialisation de l’économie, aux diktats des institutions financières internationales ou à la concurrence chinoise, la population se rend compte qu’elle peut aussi proposer ce qu’elle veut. On se situe dans un marché où les différentes offres peuvent coexister, y compris la cotonnade locale.

Nous en avions déjà parlé lors de notre entretien de Lussas en 2011 (cf. [entretien n°9942]), et Espoir voyage l’a confirmé depuis : de directeur de la photographie tu es devenu réalisateur à part entière et même producteur (1). La pente est-elle prise ? Tu confirmes le tournant ?

MK : Je réagis à des envies et des opportunités : je n’ai pas de testament et n’ai pas prêté serment ! Je suis assez pragmatique. Ce qui m’intéresse est de passer de l’un à l’autre. Je n’ai jamais quitté la caméra : mes films témoignent de mon intérêt pour l’image. C’est ce qu’on me dit souvent.

On parle à ce propos du sens du cadre mais cela comporte aussi le placement de la caméra et l’échelle des plans, donc un vrai travail de réalisation.

MZ : Exactement. Il y a deux styles dans le film : d’une part, je prends la caméra et vais sur le terrain, d’autre part, je rêve avec les employés. Je cherche cette diversité.

CL : Le parcours de Michel est très cohérent. Il a toujours été derrière la caméra, avec un regard de chef opérateur. Le travail de réalisation est un approfondissement du travail de cadreur. C’est un travail d’équipe. La journée on tourne et le soir on parle de ce qu’on va faire le lendemain : je suis à l’école de Rouch, on fait les films en filmant. C’est toujours un regard. L’évolution du sujet est moins importante que le regard qu’on veut porter.

Ce qui frappe, c’est que vous êtes comme un couple ! (rires) On sent véritablement un travail d’accompagnement du producteur et j’imagine aussi de confrontation, une dimension essentielle qui manque souvent.

CL : Je ne définirais pas notre rapport comme seulement réalisateur-producteur : il est aussi au niveau humain, dans un pied d’égalité total. Ce n’est pas un rapport d’enseignement ou d’apprentissage mais de partage où on pose tout sur la table. Lorsque j’ai tourné des films en Afrique, Michel n’était pas seulement derrière la caméra : il était là à dire ce qu’on devait faire aussi et ce qu’on voulait dire avec le film. Cela ne m’intéresse pas d’être un producteur du Nord avec un réalisateur du Sud : cela me semble dépassé dans un monde ouvert, on partage des choses. C’est le film de Michel et quand c’est mon film c’est le mien.

On est moins dans la séparation argent / artistique puisque vous êtes tous deux réalisateurs.

MK : J’ai appris du processus de fabrication développé par Christian. Je ne parle pas de réalisation, qui me semble un mot bureaucratique. La fabrication me semble plus adapté, dans une dimension collective. On s’est beaucoup confrontés dans nos regards et cela nous a fait avancer, en une collaboration de longue haleine sur une dizaine d’années. La réalisation est pour moi aujourd’hui le résultat de ce travail. Je sais à quelle étape lui proposer le sujet et notre façon de travailler me convient.

CL : C’est pour moi la même chose. J’ai autant appris de Michel que je lui ai donné. Michel a de plus la connaissance des cultures qu’on voulait filmer. Je n’aurais pas fait les films que j’ai faits sans Michel.

Vous parlez davantage en termes d’enrichissement que de confrontation. Le débat est encore beaucoup posé en termes de confrontation culturelle : formatage, imposition d’un point de vue, etc. Vous pensez y échapper ? Cela a-t-il évolué ?

MK : J’ai toujours la démarche d’aller vers les autres cultures. Je me sens aussi bien en Europe qu’en Afrique car j’essaye de dépasser certaines choses. Même au Burkina, c’est très diversifié. Je le vois comme un enrichissement. On n’est pas là pour défendre mordicus des valeurs figées : j’évolue avec mon monde et mon Afrique d’aujourd’hui.

Tout en faisant un film sur l’indépendance !

MZ : Oui ! L’indépendance se trouve là où on vit. Même en Chine, je chercherai mon indépendance. L’essentiel est de rester autonome dans la relation. Je réagis en fonction de mes sujets, sans interdiction sur l’évolution de mon monde. Si le marigot change de peau, il faut que le caïman suive. Je ne fais que suivre le marigot ! Notre modernité sera la tradition de demain. Le téléphone portable sera traditionnel un jour, comme celui que j’ai encore ! (rires)

1. Michel K. Zongo est coproducteur de RUN, le film Philippe Lacôte.
Le tournage démarre le 15 juillet 2013 au Burkina pour finir le 12 septembre en Côte-d’Ivoire avec une équipe technique à majoritairement africaine (Burkina, Sénégal, RCI).
Entretien réalisé au festival de Cannes de mai 2013, au Pavillon des cinémas du monde.///Article N° : 11613

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La Sirène de Faso Fani © Cinedoc




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