La Permanence, d’Alice Diop

Des êtres singuliers

En compétition au Festival du cinéma du réel à Paris (mars 2016) où il a obtenu le Prix de l’Institut français Louis Marcorelles, La Permanence est un film qui marque, essentiel dans une Europe qui prend peur devant l’afflux de réfugiés et de migrants.

Un petit cabinet de médecin, une caméra fixe posée d’un côté ou l’autre du bureau, permettant de voir soit le praticien soit le patient. Qu’est-ce qui fait qu’on reste scotché à l’écran plus d’une heure et demie dans un dispositif aussi minimal ? Scotché, ému, en totale empathie avec ces hommes et femmes, leurs blessures, leurs souffrances ?
Sans doute, d’abord, pour ce qu’a ressenti Alice Diop dans ce même cabinet, l’impact en elle de ces vécus dramatiques qui nous disent la terrible évolution d’un monde où la violence se banalise. Notre émotion est d’abord la sienne, qu’elle sait nous transmettre, sans pathos aucun, par l’épure de son approche. Elle est là, discrète, ainsi que son ingénieur du son, dont on verra une fois en bord d’écran les mains qui cherchent à faire sourire un bébé triste dont la mère pleure un drame intime pris dans les drames de l’Histoire. Ils ne cherchent pas à se faire oublier. Un patient les regarde, les interpelle : « Vous êtes encore là ? Vous allez dans d’autres hôpitaux ? Juste ici ? » Il admire le travail du perchiste: « Toute la journée, c’est lourd ! »
Comme dans un film de Chantal Akerman, le temps est un atout. Un plan fixe sur un mur, une porte, une chaise et le dessus d’un bureau nous engage, par sa durée, à en noter les détails : la vétusté des murs, l’âge des matériels. Nous sommes à l’hôpital public. Ce médecin, qui a le sens de la dérision, remarque que faute de budget, il est en manque de blocs d’ordonnances.
Ce médecin, est un de ces héros modernes, anonymes et invisibles, qui se donnent à fond dans leur tâche, avec les moyens du bord. Secondé par une psychiatre et une assistante sociale, il tient la PASS, la permanence d’accès aux soins de l’hôpital d’Avicenne à Bobigny, le seul en Seine St Denis à proposer des consultations sans rendez-vous pour les migrants primo-arrivants, le plus souvent sans sécurité sociale et en attente de décision administrative sur leur accueil en France. Lorsqu’un réfugié obtient le droit d’asile, il se réjouit tant c’est rare à entendre : « C’est une nouvelle vie, tout va aller bien maintenant ! » Et aussitôt de tempérer : « Enfin, presque ».
Nous restons une heure et demie avec ce médecin et le défilé de ses patients dont certains nous deviennent familiers. Concentré, le médecin entend leur attente, souvent un certificat nécessaire à leurs démarches, ou bien les médicaments qui éloigneront peut-être un peu de leur souffrance et de leur angoisse. Ce sont les effets de la dureté du monde qui entrent par cette petite porte, qui patientent dans la froide salle d’attente que l’on aperçoit au-delà de la porte. La précarité de leur situation en France, souvent sans revenu ni logement, le manque de sommeil à force de dormir dans les parcs, et les traces de la violence qu’ils ont fui marquent leurs visages, se lit dans leurs regards et leurs silences. Nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde ? Peut-être, mais que faisons-nous vraiment pour en prendre notre part, nous qui avons historiquement provoqué le grand partage mondial de la richesse et de la puissance ?
Dans son anglais ou son espagnol approximatifs, le médecin communique tant bien que mal avec ceux qui n’ont pas encore appris le français. Ni supériorité ni condescendance dans le rapport. Et surtout pas la certitude de ce qu’est ou doit être l’Autre. Dans sa présence, ses remarques, ses questions, tout en respectant sans jugement l’altérité, il se positionne comme un alter ego, un autre semblable. Lorsqu’une dame logée chez Emaus montre ses doigts déformés par l’arthrose, le médecin lâche : « J’ai la même chose, je suis vieux moi aussi, nous avons le même âge ! »
Six mois de montage : un rythme est là, qui prend le temps de l’écoute, marque des pauses avec des fondus au noir, et qui soudain fait se succéder des visages aux cernes sous les yeux, fleuve intarissable de la douleur, autres vies, autres histoires. On mesure l’ampleur vertigineuse de la tâche. Les soignants forcent l’admiration. Deux mille consultations par an. Ils ne sont pas jeunes. Ils ont beaucoup vu, beaucoup entendu, n’ont plus de temps à perdre avec des révoltes qu’ils savent vaines contre l’administration. Pas d’ordonnancier ? On se débrouille. Pas de salle pour un aparté avec la psychiatre ? On fait avec. Dans l’urgence, sans enthousiasme, ils prescrivent antidépresseurs, anxiolytiques, sédatifs, réponse inadéquate mais seul outil à disposition.
En fin de film, Alice Diop remercie les patients qui ont accepté sa présence. Lumière sur le dispositif, correct ! C’est en enquêtant pour le magazine Egaux mais pas trop (chaîne LCP-AN) sur les processus d’accès aux soins destinés aux plus démunis qu’elle a découvert la permanence du Docteur Geeraert. Elle y est retournée chaque vendredi durant un an.
En exergue du film, une citation de Fernando Pessoa : « On m’a parlé de peuples et d’humanité. Mais je n’ai jamais vu de peuples ni d’humanité. J’ai vu toutes sortes de gens, étonnamment dissemblables. Chacun séparé de l’autre par un espace dépeuplé. » Voir La Permanence est une thérapie contre les réflexes d’exclusion qui surgissent trop vite face au matraque audiovisuel. C’est l’expérience inverse du flux de réfugiés à la télévision : chaque homme, chaque femme est unique, parce que des médecins les respectent et partagent avec eux, parce qu’une cinéaste pose sa caméra sans projet préalable pour les écouter. Des êtres humains, tout simplement.

///Article N° : 13580

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