Nous, d’Alice Diop

Pas de société sans diversité

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Auréolé du prix du meilleur film de la section Encounters à la Berlinale le 5 mars 2021, « Nous » a fait l’ouverture du festival Cinéma du réel le 11 mars (visible en ligne le 21 mars seulement), une semaine plus tard. De quel « nous » veut nous parler ce film d’une impressionnante finesse?

Quand j’ai découvert Le Sourire du chat, profondément émouvant et bien écrit, ce fut le coup de foudre. C’était dans les années 80. Après, ce fut Le Figuier, avec la même intensité. Un homme livrait son histoire avec une impressionnante sensibilité. Une phrase m’avait marqué : « une époque où on croyait encore à la générosité ». C’est avec cette générosité que François Maspero avait conçu le projet des Passagers du Roissy-Express : je me précipitai dès parution, puis le citait, l’offrait. C’était fulgurant : plutôt que d’aller courir le monde en touriste, il prenait le RER avec une amie photographe et s’arrêtait aux stations de cette ligne de train qui relie le nord et le sud de Paris. « Pour retrouver un peu de l’histoire de cette terre et de l’histoire des gens qui l’habitent ».

Alice Diop lui a dédié Nous : « son livre m’a appris à voir et aimer ce que j’avais sous les yeux ». C’est exactement ce que j’ai ressenti en voyant ce film. Cela me remémorait une phrase des Carnets de Léonard de Vinci : « Observe dans la rue, à la tombée du soir, les visages des hommes et des femmes – quelle grâce et quelle douceur ils révèlent. »

Nous parlons d’art car, bien sûr, tout est dans la manière. Nous est à mille lieues du reportage et se rapproche de la peinture. C’est un film sur la banlieue, mais sans violence, dealers ou islamistes. C’est surtout un film extrêmement personnel. Il est à la fois l’aboutissement d’un regard de cinéma qu’Alice Diop a développé dans ses précédents films, et une implication familiale car c’est à Aulnay-Sous-Bois qu’elle est née et a grandi.

Nous n’est pas une adaptation du livre de Maspero : il lui emprunte cependant à la fois un esprit et une trame : s’arrêter à quelques stations du même RER pour aller à la rencontre des gens. Or ce train traverse des mondes très variés. Nous n’en fait pas le tour, mais il dessine une boucle, avec une entrée et une sortie en forêt.

Il est fait de rencontres, c’est-à-dire d’ouverture à l’Autre et d’écoute, des rencontres faites durant deux mois de repérages avec un ami aquarelliste. Celles qui feront le film sont bien sûr le résultat d’un choix, mais ne constituent pas une sociologie, contrairement à Maspero. Car l’intérêt d’Alice Diop est ailleurs : sa quête est intime. Elle cherche simplement à exister. A pouvoir se dire qu’elle appartient à ce territoire et que cette terre est la sienne, qu’elle en est issue et l’a marquée, elle, ses parents, sa famille, tous ces gens qu’elle rencontre. Elle, au même titre que sa mère femme de ménage, son père ouvrier « qui n’a jamais chômé », sa sœur infirmière qu’elle accompagne dans ses tournées, cet immigré malien qui répare les voitures depuis 20 ans sans retrouver le chemin du pays, ces jeunes qui rigolent en chantant Edith Piaf, tous ces jeunes qui tapotent leurs portables ou traînent aux pieds des immeubles des cités, ces petites vieilles qui ont tant vécu, ces gens qui regardent fascinés un feu d’artifice, et même ces nostalgiques du roi qui se regroupent pour prier à la basilique St Denis, ou ces amateurs de nature qui lancent leurs chiens sur les cerfs à la chasse à courre…

Exister, c’est pouvoir manifester son appartenance à cette diversité, y trouver sa place et sa légitimité. Et pouvoir se sentir concerné quand Jean Ferrat chante Ma France en fin de film ! Nous est ainsi un manifeste, non pas un refrain lénifiant sur le vivre ensemble mais un combat contre la fragmentation de la société et contre l’exclusion. Au même titre qu’Edwy Plenel publiait Dire nous en 2016, donc peu de temps après les attentats de novembre 2015. Quel est donc ce peuple qui se rassemblait alors dans les rues ? Etait-il prêt à transcender les haines et les peurs pour célébrer la diversité de notre société malgré l’héritage colonial ? (cf. Humilier ne grandit pas l’artiste)

Si ces questions sont au cœur de la démarche d’Alice, elles ne sont explicitées que par la puissance de son regard, qui n’est jamais fait de jugement. C’est justement parce que son regard est tout en douceur qu’il est provoquant face au rejet et à la marginalisation. Il est tout sauf lisse : les différences sont bien là, difficiles à surmonter. Mais qu’est-ce qui permet alors de faire société ?

La ductilité du verbe de Pierre Bergounioux est une réponse, lui dont les écrits restituent aux « gens de peu » une existence et donc une visibilité. Elle ose s’asseoir à sa table et dire combien sa littérature l’encourage à se focaliser sur les « petites vies qui n’auraient pas de trace si je ne les avais pas filmées ». Images et parole : rien de choquant dès lors d’entrevoir l’insistant micro de la perche du preneur de son !

La trivialité choisie de Bergounioux répond aux émouvantes lettres des adolescents de Drancy qui attendaient la déportation. En fait, elle imprègne tout le film. Médicaments, repas, toilette… la vieillesse passe par des actes simples, que l’infirmière N’Deye, la sœur d’Alice, soutient avec une magnifique énergie. Elle participe allègrement de la beauté des êtres qui peuplent les images. Et lorsque la discrétion est de mise, le dialogue anime le plan fixe sur un couloir et un mur d’une écrasante banalité !

La démarche de cinéma d’Alice est si prégnante qu’elle n’hésite pas à se manifester : voix-off, dialogues, présence à l’écran. Et conserver au montage des regards et salutations. Ce n’est bien sûr pas pour se mettre en avant mais pour revendiquer cette présence, tout comme on entendait dans L’Afrance d’Alain Gomis : « ma patrie, c’est là où j’ai les pieds ». Et c’est bien de cela qu’il s’agit : le recours aux quelques minutes de film de famille retrouvées rend compte de la nécessité des traces. Elles réveillent le souvenir d’un père au visage vif et d’une mère effacée. C’est cette mémoire que ce film construit, une famille, des habitants qui, si l’on veut bien accepter qu’ils ont tous leur place, peuvent former un « nous ».

Ne terminons pas sans évoquer la beauté des plans, fixes et larges en général mais souvent traversés de perspective et de mouvements comme le passage du RER, respirations aux éclairages chaleureux. La beauté des portraits aussi, toujours à la juste distance, sans intrusion, plaçant les personnes dans leur environnement. Ils participent d’une vision humaniste notamment dessinée par les penseurs noirs : l’être-avec-d’autres de Paul Gilroy, la relation mondiale du Tout-Monde d’Edouard Glissant, la déclosion du monde d’Achille Mbembe, qui distingue l’universel et l’en-commun – pour ne citer qu’eux. Frantz Fanon ne cessait de rappeler que nous sommes tous les héritiers du monde. La choralité du film appelle cette égalité dans une éthique de mutualité.

Si ces références importent, c’est que la démarche de Nous s’inscrit dans l’Histoire d’une pensée qui appelle à redéfinir notre humanité, énoncée par ceux qui en ont été et en sont encore exclus selon des modalités changeantes mais persistantes dans les imaginaires, et notamment celui qui, en France, définit notre récit national et fonde notre en-commun.

Redisons-le : Nous n’est pas un regard béat. La sérénité du film ne saurait faire illusion : les groupes ne se fréquentent pas, chacun appartient à son huis-clos, les espaces séparent autant qu’ils font coexister. Et pourtant, ce qu’il affirme est que le « nous » est déjà là, dans de multiples gestes d’accueil au quotidien, à commencer par celui d’Alice par des groupes qui ne sont clairement pas de son bord. Le « nous » n’est pas encore l’état des choses, il est un devenir en construction, un manque à combler alors même que se renforcent les divisions de la société. C’est pourquoi Alice s’implique tant à l’image, pour que ce film soit relation : « Toute véritable présence est une présence à soi », écrit Felwine Sarr.[1] Ce « nous » si lointain commence par soi-même, comme Bergounioux avec ses Carnets. C’est dans cette exigence que ce film est politique : outre le fait d’organiser la rencontre entre des mondes séparés pour écrire enfin une histoire commune, il revendique une place. C’est à cette condition qu’il peut proposer une relation.

[1] Afrotopia, Ed. Philippe Rey 2016, p.149.

 

 

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