La poétique de la relation

Entretien de Tanella Boni avec Khal Torabully (Ile Maurice) (Extrait)

Café le Mahato, Le Lamentin en Guadeloupe, le 16 novembre 1999
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Au cours des Premières Rencontres Poétiques Internationales organisées par la Mairie du Lamentin en Guadeloupe, du 13 au 20 novembre 1999, les rapports entre poésie et créolité furent l’objet d’une table ronde. Il y fut aussi question de la coolitude. Rencontre de l’écrivain ivoirienne Tanella Boni avec le poète Khal Torabully, théoricien de la coolitude.

Quel est votre itinéraire ?
Je suis né à Port-Louis en 1956. J’ai quitté Maurice en 1976, pour des études universitaires à Lyon ; j’y suis resté. Je suis, dans mon écriture, faut-il le dire, resté en relation étroite avec mon lieu d’origine qui est la région de l’Océan Indien. J’ai publié treize livres, et réalisé trois films entre la France et Maurice, et d’autres lieux sont venus enrichir ce va-et-vient.
Qu’est-ce qui vous a conduit à l’écriture ?
Souvent, les auteurs eux-mêmes ne savent pas vraiment ce qui les pousse à écrire. Je peux tenter de donner quelques éléments d’explication rationnelle. C’est peut-être un état d’éveil au monde précoce, une écoute de la diversité du monde, car je suis né dans un pays où plusieurs cultures sont en contact et dans le même temps en concurrence. Il n’y a pas une identité transculturelle nationale à Maurice et je suis moi-même fils d’immigrés. Mais j’avais aussi un désir précoce de la beauté et de l’harmonie du monde. Je n’oublie pas le milieu familial car mon père était imprimeur. Première matrice de mes mots ? Il avait une grande imprimerie et j’y voyais les livres en préparation. J’allais y prendre les feuilles de papier, humer l’encre, voir des textes franchir les mains habiles des typographes.
Un père imprimeur ne donne pas forcément naissance à un fils poète.
Ceux qui tenteront une explication de mon écriture parleront d’un manque essentiel, fondamental, valable pour tout poète. C’est peut-être ce besoin de dire, d’exprimer certaines choses, de se définir soi-même par rapport à l’autre, de dire sa présence au monde, d’exprimer des choses qui vous tiennent à coeur. Un besoin d’amour, d’affection, un besoin de beauté, de sérénité, d’harmonie. Toutes ces raisons pour écrire… Et aussi toutes les raisons que je ne discursifie pas… Une question importante, par la suite s’est imposée : comment vivre avec l’altérité, comment bâtir une identité plurielle, mosaïque, dans un monde où toutes sortes de démons sont à l’oeuvre ?
Avant de revenir à la question de l’identité, j’aimerais que, dans un premier temps, vous présentiez chacun de vos livres.
J’ai commencé à écrire très tôt, et ai commencé à publier à l’université Lyon II en langue anglaise où j’ai publié mes premiers textes (The Lines of Khal, 1981). Le deuxième texte est Fausse-Ile I (1982) qui joue avec le mot fossile et laisse entendre fausse-île. J’avais l’impression que les images d’Epinal qu’on avait de l’île, en particulier de l’île Maurice, l’île arc-en-ciel, l’île paradisiaque, étaient un leurre. Et les événements dramatiques qui ont eu lieu, à Maurice donnent raison à la vision du poète. J’ai publié Fausse-Ile II (1984) par la suite, puis Appel d’Archipels (1988), le Cahier de Doléances (1989), Le Printemps des Ombres (1989) sur les massacres de Tien Anmen, Cale d’Etoiles-Coolitude (1992), propose la première odyssée marine des coolies. J’ai créé le concept de coolitude qui est, pour schématiser, la créolisation avec une part indienne. Kot sa parol la ? Rôde parole (1995), poésie populaire bilingue, en créole, traduit en français. Dialogue de l’eau et du sel (1998) ou de la création de la mer à partir d’une goutte d’eau et d’un grain de sel ; Palabres à Paroles (1997) où j’ai travaillé sur l’exotisme. J’ai fait un travail intertextuel sur le rapport à l’autre dans la littérature ; L’Ombre rouge des gazelles (1998) sur les ignominies, les massacres en Algérie ; un carnet cubain, Roulis sur le Malecon (1999) ; et, dernièrement, Chair Corail-Fragments Coolies (1999), écrit après une visite en Martinique et en Guadeloupe, et une rencontre avec Aimé Césaire. J’ai poétisé la coolitude dans un contexte caribéen. Le livre est préfacé par Raphaël Confiant. C’est une rencontre historique, dans les lettres, entre coolitude et créolité dans une perspective de la créolisation. Confiant parle d’ailleurs, à propos de ce texte, de  » première poésie de la créolité « , et c’est une belle poignée de mains fraternelle.
On constate que, dans chacun de vos livres, le voyage occupe une place importante.
Effectivement. Enfant, à l’île Maurice, j’avais l’impression d’être sur l’île, un bateau qui bougeait vers le monde. Cette navigation se faisait de la mémoire vers une composition de notre présence au monde. C’est cela mon voyage fondamental. Si cela a induit un déplacement dans l’espace par la suite, c’est peut-être pour répondre à certaines questions, élargir le sens des réflexions, solliciter ou provoquer d’autres intuitions. Le voyage est une école magnifique, c’est l’école de la diversité rendue charnelle, vivante. Le Mali, la Colombie, le Burkina Faso, Cuba, le Mexique… Le voyage fait éclater les faussetés concernant l’autre. Par exemple on parle de l’Afrique comme s’il y avait une Afrique monolithique, comme si tous les Nègres étaient des nègres sans aucune distinction, sans aucune différence, alors qu’il y a une telle richesse, une telle densité culturelle et d’imaginaires en Afrique. Il y a des Afriques. Cela permet de lutter contre une certaine fausseté du langage qui forge notre perception du monde. C’est un massage de notre intellect, qui impose une nouvelle lecture. Car les livres, souvent, sont l’expression d’idéologies du monde et des dominations du monde. De la même manière, il n’y a pas l’Inde mais des Indes. Ce sont des pays en relation interculturelle ou transculturelle. Pourquoi les gens en font des pays d’où le Divers est exclu ? Ces pays sont en poétique de la relation. Donc, c’est cette mise en relation en permanence avec l’altérité que je tends à souligner parce que c’est l’une des réponses possibles à ce qui constitue aujourd’hui les velléités d’enfermement et d’exclusion dans le monde. Et la poésie doit faire cela avec son esthétique, son émotion propres…
La question qui se pose aujourd’hui est effectivement celle de la mise en relation. Comment la poésie peut-elle aider à cette mise en relation des êtres humains, des peuples et des continents ?
Je pense qu’il y a un rôle fondamental du poète en cette fin de siècle, par rapport à la dissémination et à l’éclatement des valeurs. Du sens. Le monde a besoin de sens. Ce sens peut être construit, parmi d’autres vecteurs, par le steack ou le poulet dans votre assiette, dans la littérature et dans la poésie surtout, pour moi. Car la poésie c’est une expression qui parle aux sens, travaillée aussi, bien entendu, par une sorte d’hallucination avec la langue. C’est aussi une condensation, une transmutation de la relation avec le monde, accessible au coeur et à l’esprit. Et le poète, vous le savez si bien, est un passeur de signes, un passeur d’imaginaires. C’est quelqu’un qui vit à l’écoute du monde. Il est dans un état de transe du monde. C’est ce que Glissant appelle « cette haute transe par le monde « . D’ailleurs, Glissant dit que le poète doit être un vecteur essentiel de civilisation parce qu’il fait cette transmutation d’imaginaires, de mots, de paroles et aussi restitue un sens fondamental à la cité. Le poète étant un chantre de la vie, peut proposer une voie de réflexion et de perception, hors des enfermements idéologiques. Or, fondamentalement, le rôle du poète n’est pas d’exclure, le poète relie ou laisse intactes des passerelles. Tenez, dans ces manifestations qui se déroulent ici, vous voyez comment dans un Etat où il y a une sorte d’éclatement politique, il y a une absence de sens dans la cité parce que les modèles politiques et économiques sont en panne. La poésie est l’art de proposer la diversité de la pensée, du ressenti à toute tentative de mondialisation qui voudrait réduire l’être humain à n’être qu’un consommateur standard. Le poète a ce rôle de proposer des sens hors système.
Vous avez créé un concept, la coolitude. Qu’est-ce que la coolitude ?
On est forcément, quand on parle d’identité dans la coolitude, dans la complexité de la relation. C’est-à-dire qu’on n’est pas dans les identités enfermement. Aujourd’hui, l’humanité brasse une multiplicité d’imaginaires, de langages, de cultures, de perceptions du monde. D’abord, la coolitude laisse entendre le mot « coolie ». En cela, elle entre en filiation avec la négritude qui laisse entendre le mot nègre. Coolie et nègre sont deux termes devenus péjoratifs qu’il fallait réhabiliter. Mais la coolitude ne prône pas un essentialisme. En disant le mot coolie ; je fais référence à l’abolition de l’esclavage en 1834 à Maurice et en 1848 ailleurs, quand on a fait venir des engagés pour remplacer les esclaves. Celui qui remplaçait l’esclave n’avait pas de traitement de faveur : il était violenté, coupé de sa culture, de l’amour, de ses mythes, de ses croyances, de son dieu etc. Pour ces descendants d’Indiens, il s’est développé une sorte de mutisme. On a créé une sorte d’amnésie pour ne pas dire ce voyage de traversée océanique que le coolie partage avec l’esclave. Ici, c’est l’ancrage historique de ma poétique. Et au coeur de la coolitude, il y a cet indicible entre protagonistes de la créolisation dans des sociétés qui ont été caractérisées par le système de plantations. Et souvent les descendants d’esclaves et de coolies, comme ici aux Caraïbes, ont une coexistence civilisée certes mais parfois très problématique. Il y a un dire qui est à mettre en lumière. Et la coolitude tient compte de cette translation de l’Inde dans un territoire autre avec des phénomènes de créolisation où l’Indien transplanté qui n’est plus un Indien – il est Guadeloupéen, Mauricien, Sud-Africain, Tanzanien, Kenyan- entre en poétique de la relation. Il est en relation avec l’autre, il n’est plus un Indien (car il est né ailleurs), il est quelqu’un de fondamentalement différent. Cela ne veut pas dire qu’il faut effacer tout ce qui le constitue à l’origine. Il faut faire l’effort de conserver l’imaginaire qui a résisté à la violence historique On peut garder des éléments de ses particularités, à condition que cela n’empêche pas de s’ouvrir à l’autre. Il en est ainsi pour la créolité qui part de particularismes africains, pour les acclimater. On part toujours de quelque chose, on ne peut pas construire sur rien. Mais il ne doit pas y avoir d’exclusivisme dans cette construction-là. En tenant compte de ce supplément d’être dans la traversée, la coolitude, concrètement peut faciliter le dialogue dans des sociétés archipéliques. J’étais à Zanzibar dernièrement et constaté qu’il y avait des phénomènes de créolisation là-bas entre des populations d’origine indienne et africaine. Et j’ai vu par exemple des gens qui disaient : nous sommes d’abord Africains, d’origine indienne certes, mais c’est en Afrique que nous vivons, que nos enfants vivront. La coolitude donne ainsi un cadre de réflexion à cette diversification de l’imaginaire de la relation. C’est la part indienne de la créolisation, qui ouvre une perspective de dialogues aux descendants de ces Indiens nés ailleurs, leur permettant de penser et de s’approprier leur créolisation. Car la coolitude décrit un phénomène international, qu’on retrouve à Londres, à Montréal, à Dar-es-Salam, à Zanzibar, à l’île Maurice, en Guyane, à Trinidad, ici en Guadeloupe, et ailleurs. Des  » indiens pluriels  » commencent à se manifester dans la littérature, la musique, les arts… C’est cette interaction culturelle d’imaginaires, de langages, de poétiques, entre ces gens d’origine indienne, les créoles, les africains, les chinois, les européens, les américains… que je trouve très riche. Il manquait une perception identitaire, culturelle, ouverte pour dire ce brassage : c’est ce que la coolitude, comme poétique de la relation, propose de mettre en exergue. C’est un mouvement à poursuivre, un dialogue à continuer.
extrait
ne plus être intouchable des mots
ne plus prendre caste
en langage
les mots détonnent enfin en nous
de la majestueuse force
de l’enfant jetant son mot
à lui
dans tous
les mots d’avant
Chair Corail, fragments coolies, Ibis Rouge, Guadeloupe, 1999.

///Article N° : 1162

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