La Sonate à Bridgtower, portrait d’un violoniste métis au siècle des Lumières

Dans son dernier opus, l’écrivain Emmanuel Dongala retrace le parcours d’un jeune prodige mulâtre, George Bridgtower, auquel Beethoven dédie sa Sonata Mulattica, autrement connue sous le nom de Sonate à Kreutzer. Roman d’apprentissage au carrefour de  Paris, Londres et Vienne. L’auteur présente une galerie de portraits saisissants où l’on croise philosophes, scientifiques, féministes et musiciens, dans l’effervescence d’une Europe en pleine mutation.  

Africultures. Dans vos précédents romans, vous êtes le porte-plume du continent africain.  La Sonate à Bridgtower  s’écarte de vos thèmes habituels. D’où vous est venue l’idée d’écrire sur ce musicien ?

Emmanuel Dongala. J’avais besoin d’explorer d’autres territoires. Il n’est pas bon de rester cloisonné sur un sujet. L’histoire de Bridgtower m’est parvenue par hasard. J’avais lu la Sonate à Kreutzer de Tolstoï, or, un jour, en écoutant la radio, j’ai découvert l’origine véritable de cette sonate : elle avait été écrite non pas pour Rodolphe Kreutzer mais pour un jeune métis, ami de Beethoven. Cette anecdote a piqué ma curiosité, j’ai donc effectué quelques recherches sur la question.

Georges Bridgtower jouissait d’une grande notoriété au XVIIIe siècle. Comment expliquer qu’il soit tombé dans l’oubli ?

Les musiciens passent à la postérité par le biais de leurs compositions. George Bridgower était quant à lui violoniste, donc interprète. A ma connaissance, il n’a pas écrit de musique. Le concernant, l’essentiel se situe ailleurs : lors de son séjour à Vienne, George Bridgtower fait la connaissance de Beethoven, et de leur amitié naîtra un chef-d’œuvre, la Sonata Mulattica ! Ironie de l’histoire : elle fut renommée Sonate à Kreutzer suite à une altercation entre Bridgtower et Beethoven, pourtant, le nouveau dédicataire de l’œuvre, Rodolphe Kreutzer, n’a jamais joué cette œuvre, il la jugeait inintelligible. Plusieurs critiques de l’époque attestent son extrême difficulté d’exécution, l’un d’eux va jusqu’à parler de « terrorisme musical ».

L’histoire se déroule à l’aube de la Révolution française. Dans les Salons parisiens, la question de l’esclavage fait débat…

Le roman s’ouvre en avril 1789 à Paris, époque où l’esclavage est encore en vigueur. Les philosophes des Lumières plaident en faveur de la liberté mais ne remettent pas en cause la suprématie blanche. Voltaire par exemple, tient des propos virulents sur les Noirs et les Juifs. Certains penseurs font néanmoins figurent d’exception : La Fayette, Olympe de Gouges, ou encore Condorcet considèrent  les Noirs comme les égaux des Blancs. A cette époque, il existe par ailleurs une Police des Noirs chargée d’interdire leur entrée dans le pays (on estimait qu’ils étaient déjà trop nombreux en France) et de contrôler leur identité (nom, âge, profession, voire le nom du propriétaire).

Vous soulignez également la complexité d’être aristocrate noir et d’évoluer dans une société blanche au XVIIIe…

Une élite noire évolue dans cette société racialisée. Alexandre Dumas (le père de l’écrivain), et le Chevalier de St-Georges en sont les figures emblématiques. Le père de George Bridgtower  cristallise l’ambivalence des Noirs : pour accéder à la réussite, il exige que son fils se conforme au modèle européen, incarné par le Chevalier de St-George, en effaçant tout signe étranger. En tant qu’impresario, il choisit de porter des habits « orientaux » pour exploiter la curiosité d’une société blanche en mal d’exotisme.

 

 

Partager :

Laisser un commentaire