Les convergences de Racines Noires

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Nous lui avions consacré le dossier de notre dernier numéro, et nous n’avions pas tort : le festival Racines noires fut un bijou car il permit de voir ce qui ne se voit jamais ; non seulement une rétrospective Melvin van Peebles mais aussi le cinéma cubain notamment avec les films de Gloria Rolando, non seulement les films d’Afrique mais aussi et surtout ceux de la diaspora noire. Bijou trop rare, trop éphémère, trop concentré mais occasion salutaire de sentir les évolutions et la convergence des démarches.
De l’éclectisme sortent quelques tendances. La première serait l’option de la fiction. Non qu’elle n’ait jamais existé, mais le choix fictionnel s’impose aujourd’hui. Comme le souligne Menelik Shabaz, cinéaste jamaïcain basé à Londres,  » elle reflète la diversité et les ressentis des Noirs. Elle permet une relation aux personnages indépendamment de la couleur de la peau. Elle ouvre à l’intimité et au sens.  » Le problème est qu’elle demande le long métrage pour s’imposer, ce qui repose la sempiternelle question du financement. Aux Etats-Unis, dit le cinéaste afroaméricain Larry Clark,  »  il y a ceux qui font des films hollywoodiens, il y a les indépendants et il y a ceux qui touchent aux deux « . La liberté du cinéma indépendant lui ferme la distribution et souvent le financement… Après avoir fait un film culte en 1977, passionnante saga d’un musicien noir luttant contre l’oppression, dont l’esthétique marqua son époque, Larry Clark vient seulement de tourner son deuxième long métrage…  » J’espère que mon esthétique amène les gens à voir les choses différemment après avoir vu le film « , déclare-t-il, marquant bien la frontière avec une esthétique hollywoodienne qui impose au récit un montage lié à la notion de progrès et enferme l’image dans des normes ne souffrant pas grandes innovations.
Les films afroaméricains récents vus à Racines ne bouleversent pas l’esthétique dominante mais s’imposent par leur sujet. Dans The Keeper, du psychiatre new-yorkais Joe Brewster, un Haïtien innocent (Issach de Bankolé) est jeté en prison pour viol : son gardien (Giancarlo Esposito), de la même origine, l’aide à en sortir mais se trouve déstabilisé par le surgissement soudain d’une culture qu’il avait refusée pour s’intégrer. La réussite du film est de sortir des stéréotypes pour dépeindre des personnages noirs dans toute leur complexité où l’on peut se reconnaître. La réémergence de la culture haïtienne de celui qui porte bien son nom, Jean-Baptiste, agit de façon salutaire sur le gardien de prison et sa femme, mais ne va pas sans inquiétudes et douleurs…
Alors qu’un cinéma cherchant à exorciser les ghettos noirs de la drogue et de la violence finit par tourner en rond et s’épuiser après avoir trouvé un large public, le regard est ici nouveau. L’interrogation identitaire qui avait caractérisé les productions indépendantes dans les années 80, centrées sur le vécu d’une communauté minoritaire cherchant ses marques, est complétée par une introspection et l’exploration de ses propres responsabilités. Un film passionnant est à cet égard caractéristique : Detention, de D.L. Wharton, reprend à travers un psychodrame organisé par une enseignante avec quelques uns de ses élèves les obstacles personnels et les enjeux d’une responsabilisation de la communauté. Issu d’un travail d’atelier en vue d’écrire une pièce de théâtre, le film sait trouver le ton juste et les acteurs ouvrent à une vraie émotion, donnant force à des paroles que l’on aimerait voir présentées à toutes les banlieues du monde, tant leur acuité leur donne valeur universelle.
Le passage par la fiction ouvre ainsi à une introspection salutaire permettant d’envisager sa propre transformation comme vecteur d’évolution de la société toute entière. Singulière convergence avec les films d’Afrique qui affirment un regard nouveau par leur liberté de ton et leur refus des tabous : les déchirements des couples dans Ainsi soit-il du Sénégalais Joe Gaye Ramaka, le sida dans Bouzié de l’Ivoirien Jacques Trabi, l’imaginaire dans Le cinématographe en carton du Burkinabè Issiaka Konaté, l’immigration en Afrique dans L’Etranger du Sud-Africain Zola Maseko, l’exil et la mémoire dans Corps plongés du Haïtien Raoul Peck, les non-dit de la société dans Tourbillon du Burkinabè Pierre Yaméogo…
Racines noires a ainsi pleinement rempli son rôle de passeur, d’intermédiaire entre les diversités du monde noir. Une pierre de plus pour une convergence des deux côtés de l’Atlantique que Larry Clark appelle de ses voeux :  » Nous ne nous connaissions pas mais dorénavant, nous parlons et apprenons à nous connaître. Dans le cinéma, nous devrions finir par réaliser des projets ensemble. « 

///Article N° : 470

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