Limoges met la danse à l’honneur

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La 22ème édition des Francophonies en Limousin s’est tenue à Limoges du 27 septembre au 9 octobre dernier. Depuis six ans, ce festival de théâtre renommé s’ouvre à la danse contemporaine, d’Europe comme d’Afrique. Cette année, deux chorégraphes étaient à l’honneur : la Burkinabè Irène Tassembedo et le Kenyan Opiyo Okach. Radicalement différents.

Difficile d’imaginer deux spectacles plus éloignés. Shift…Centre du Kenyan Opiyo Okach et Carmen Falinga Awa de la Burkinabè Irène Tassembedo n’ont rien à voir : ni dans leur propos, ni dans leur esthétique. Il semblerait presque absurde de vouloir les rassembler sous une quelconque étiquette commune. Artistiquement tout les oppose. Quant à l’appartenance géographique des chorégraphes, on ne peut la réduire au seul continent africain. Irène Tassembedo et Opiyo Okach partagent leur vie entre la France et l’Afrique et se produisent aux quatre coins du monde.
Improvisation…
Résolument expérimental, Shift…Centre se situe au carrefour de la danse et de la performance. Fondée sur l’improvisation et la composition instantanée, cette pièce interroge un double rapport : entre  » espace et perception  » et entre  » perception et identité « . Deux questions qui guident les recherches chorégraphiques d’Opiyo Okach depuis plusieurs années.
Sa précédente création, Abila (en 2002) investiguait déjà, par le biais de projections vidéo, la pluri-dimensionnalité de l’espace et des identités. Cette fois, le chorégraphe va plus loin. Grâce à un subtil dispositif scénographique – que l’on doit au talentueux Français Jean-Christophe Lanquetin – qui morcelle l’espace par des panneaux mobiles et translucides, l’approche se veut encore plus radicale.
Shift…Centre fait fi des conventions habituelles de représentation : pas de frontière scène-salle, pas de lignes de démarcation ou de costumes susceptibles de distinguer les interprètes du public, pas de notification de début ou de fin de la pièce. À la place, les spectateurs sont invités à déambuler librement dans l’immense salle vide où sont dispersés les cinq interprètes (quatre hommes et une femme).
 » Questionner l’idée d’espace, remettre en cause les modes de représentation spatiaux où il n’y a qu’une façon de voir, qu’un seul lieu pour la vérité, est au cœur de la démarche de Shift, affirme le chorégraphe. Comment permettre aux choses d’être perçues de différents points de vue pour empêcher de les formater ? Ne voir que d’une seule façon est une tyrannie du regard imposée par les conventions dominantes de représentation. Cela contraint non seulement le public mais aussi l’artiste dans sa manière de créer et de percevoir.  »
À l’inverse, le spectacle propose une approche fragmentée et multidirectionnelle de l’espace. Les danseurs improvisent en jouant non seulement avec l’agencement des panneaux et de quelques intrigantes sculptures en bambou – œuvres de la plasticienne française Polska – mais aussi avec la disposition mouvante du public. Il n’y a plus de point focal central mais un nombre incalculable d’événements qui se produisent simultanément : petits et grands, officiels et officieux. Chacun regarde ce qui lui parle : un danseur, le reflet changeant d’un corps sur un panneau, l’étrange tableau d’ensemble ou encore les enfants qui, se sentant vite à l’aise dans ce dispositif, s’aventurent hors du public et se mettent à danser à leur tour… La poésie surgit ainsi de cette liberté, de cette démultiplication des points de vue qui sait restituer la magie de l’instant, du hasard, du présent.
Dimension politique…
Shift… Centre constitue ainsi  » l’expérience de l’être au monde dans un lieu ici et maintenant et le partage de cette présence  » Mais sa portée ne s’arrête pas là.  » Cette pièce n’est pas une simple déclaration esthétique au sujet de l’espace, précise Opiyo Okach. Elle évoque aussi la réalité politique et sociale.  » C’est sans doute par cette dimension que le travail du chorégraphe trouve tout son sens.
Depuis plusieurs années, Okach affirme artistiquement un double credo : celui de réalité et d’identité multiples, et son corollaire, un certain relativisme culturel qui appelle la tolérance.  » En Afrique, nous sommes dans une position où nous sommes constamment exposés à une multiplicité de réalités et de façons d’être, explique-t-il. Nous vivons au quotidien avec la tradition, l’islam, la chrétienté, MTV… Il est courant de parler quatre langages différents. [ …] Lorsque je mets ma casquette traditionnelle africaine, j’accepte la réalité d’une certaine manière. Avec ma casquette chrétienne, je l’appréhende d’une autre façon. De même, quand je suis à Nairobi, je fonctionne différemment que lorsque je me trouve au village. À Paris, c’est encore autre chose. Nous acceptons toutes ces facettes comme des façons d’être valides. Comment se fait-il que dans l’art de la représentation, dans nos pratiques artistiques, nous abandonnions soudain cette expérience de réalité multiple ?  »
Le directeur de la compagnie Gaarà a toujours pris soin d’explorer cette richesse, cette mixité culturelle. Au fil des pièces, il dévoile les différentes facettes de son identité : kenyane, européenne, urbaine, liée aux traditions du peuple luo dont il est originaire… Cette dernière création n’échappe pas à ce principe. Tant par les origines des artistes qu’elle réunit (Kenya, Éthiopie, Tanzanie, France) que par la diversité des champs artistiques qu’elle met en scène (danse, musique, chant, vidéo, sculpture). Okach télescope les frontières avec jouissance.
À Limoges, l’un des moments les plus forts est d’ailleurs né de la présence d’une vieille chanteuse traditionnelle kenyane : Ogoya Nengo. Vêtue d’une longue robe en coton tissé écru et portant un large collier de perles artisanal, elle s’est mise lentement à parcourir l’espace en chantant. Arrivée à proximité d’un danseur, ce dernier modifiait insensiblement sa gestuelle jusqu’à adopter l’esquisse d’un pas en parfaite harmonie avec le chant. Fragiles retrouvailles, affleurement d’une identité en sommeil.
 » Le centre du monde n’est pas seulement en un lieu. Le centre n’est pas là où nous sommes. Il est fragmenté. Il s’agit d’accepter la réalité comme phénomène multiple, toujours en mouvement, dont nous ne pouvons percevoir qu’un fragment à la fois, rappelle le chorégraphe. Aujourd’hui, des situations sociales suggèrent qu’il existe un centre du monde, qu’il n’y a qu’une seule façon de voir. Le danger est que cet endroit croit détenir la vérité, connaître ce qui est correct ou mauvais.  »
 » Pourquoi se limiter à un quand il y a 360 degrés possibles ?  » demande Okach, reprenant une citation de l’architecte Zara Hadid. Sa danse est à l’image de cette question. Elle n’a rien de didactique, de démonstratif ni de spectaculaire. Guidée par l’instant, exploration fluide et souple de l’espace, debout comme au sol, reflet d’un souffle bien plus que certitude d’un résultat.
…et théâtralité
Shift…Centre est aussi abstrait que Carmen Falinga Awa d’Irène Tassembédo est narratif. Tout ou presque oppose ces créations. La première est aussi expérimentale que la seconde se veut divertissante. En choisissant de revisiter le mythe de Carmen, la directrice du Ballet national du Burkina Faso avait en tête une grande comédie musicale urbaine ouest-africaine.  » Pour moi, Carmen est une de ces femmes bien réelle, telle qu’on peut en rencontrer sur un marché de Dakar, Ouagadougou, Niamey, Cotonou ou Bamako, aussi bien que dans les quartiers populaires de Marseille, Rio de Janeiro ou d’Atlanta « , écrit-elle.
Sur scène, le nombre d’artistes est impressionnant : une trentaine de danseurs, musiciens, chanteurs ou comédiens… burkinabè, ivoiriens, sénégalais, togolais ! La plupart ont entre vingt et trente ans et sont des étoiles montantes dans leur pays. Créé en 2004 à l’occasion du Sommet international de la Francophonie qui se déroula à Ouagadougou, Carmen Falinga Awa (CFA) voulait réunir les meilleurs espoirs artistiques des pays africains francophones. Le pari fut en partie gagné même si tous les artistes (une quarantaine…) n’ont pu se rendre à Limoges ou suivre la tournée ouest-africaine du spectacle. Trop coûteux ! Les interprètes font en effet preuve d’excellence : qu’il s’agisse de la danseuse sénégalaise Fatou Cissé, du comédien burkinabè Anatole Koama ou du chanteur du groupe de rap Sofaa, Kafando.
Pour le reste, la pièce laisse un peu sur sa faim : chorégraphiquement, théâtralement et musicalement. Hormis la séquence humoristique mémorable du  » blues du brigadier « , la théâtralité reste très conventionnelle. Certes, Carmen est incarnée successivement par trois interprètes : une comédienne, une danseuse et une chanteuse mais cette évolution ne parvient pas à renouveler le personnage, à déjouer les clichés. Chorégraphiquement, Irène Tassembédo apporte peu d’innovations à son écriture. Bref, si le spectacle a remporté un vif succès à l’Opéra-Théâtre de Limoges, il laisse dubitatifs ceux qui connaissent le talent de l’auteur de Yenenga ou plus récemment de Souffles.
Le gouffre esthétique entre Shift…Centre et Carmen était-il une volonté du festival ? Quoi qu’il en soit, il a permis de mesurer l’hétérogénéité de la danse contemporaine sur le continent. Cette divergence de démarches aurait d’ailleurs pu faire l’objet d’un débat intéressant. En attendant, elle devrait avoir découragé certains de rassembler les chorégraphes d’origine africaine sous un label commun, qui ne peut être visiblement un style… tout au plus un fantasme.

///Article N° : 4165

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Les images de l'article
Limoges met la danse à l'honneur
Carmen Falinga Awa de I. Tassembedo © Patrick Fabre




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