» L’universel est là, pas là-bas « 

Entretien de Taina Tervonen avec Aminata Sow Fall

Octobre 2003
Print Friendly, PDF & Email

Aminata Sow Fall fait partie des classiques de la littérature africaine. A l’exception d’un roman, tous ses ouvrages sont publiés en Afrique. Elle est aussi à l’origine d’une petite structure éditoriale sénégalaise, les éditions Khoudia.

Comment fonctionnent les éditions Khoudia ?
Elles font partie du Centre africain d’animation et d’échanges culturels (CAEC). Il ne s’agit pas d’une maison d’édition traditionnelle fonctionnant selon les normes économico-financières de l’édition. Les banques ne nous prêtent pas d’argent et nous ne leur avons pas fait la demande. Khoudia est une structure indépendante qui fonctionne selon mes moyens personnels. La production est donc irrégulière. Nous avons publié une quinzaine de titres : des romans, de la poésie, une thèse sur l’épopée du Kajoor, des études littéraires.
Depuis deux-trois ans, toute la production a été gelée – nous sommes en train de monter un projet de centre de conférences international à Saint-Louis, qui fonctionnerait comme une université d’été pour des étudiants étrangers. Nous espérons que ce projet pourra générer des bénéfices pour relancer la production. Les personnes qui s’occupent de l’activité éditoriale sont impliquées dans le centre par ailleurs et fonctionnent quasiment bénévolement. Les bénéfices du projet de Saint-Louis devraient nous permettre d’embaucher un spécialiste de l’édition.
Pourquoi ce choix d’indépendance ?
Il y a déjà mon tempérament. Il m’a toujours été pénible de quémander. J’ai aussi quelques scrupules à m’appuyer sur l’Etat qui n’a pas énormément de moyens. A l’époque de la mise en place, j’ai bénéficié d’un soutien en personnel dont bénéficie toute ONG. Au bout de deux ans, nous avons volé de nos propres ailes. Cette indépendance est aussi une facilité : nous n’avons pas à courir derrière l’administration et nous avons l’esprit libre. Je savais dès le début que ce serait un miracle qu’un livre puisse être rentable. Dans mes convictions, la rentabilité est humaine. Mais il ne faut pas que cela nous mette à genoux.
A quoi sont dus les problèmes de l’édition africaine ?
Les gouvernements africains ne font pas assez. Dans les plans d’ajustement structurel, la culture de façon générale n’est pas considérée comme rentable et elle n’a aucune priorité, encore moins l’édition. On ne mesure pas l’impact que le livre peut avoir sur la vie des gens. L’édition n’est donc pas soutenue comme elle devrait l’être. Que l’Etat incite les éditeurs à travailler en achetant par exemple une partie de la production pour équiper les bibliothèques ! Il y a une demande forte de littérature mais qui ne peut être satisfaite à cause du prix d’achat élevé du livre. Voilà une solution toute simple qui permettrait aux éditeurs de travailler et qui répondrait à la demande du public.
Ce message est-il entendu par les gouvernements ?
Les gouvernements africains ont l’air d’avoir entendu mais ça ne marche pas. Ils ont des contraintes avec la Banque mondiale et le FMI. Or, c’est là qu’ils devraient agir, se battre, imposer un point de vue. L’aspect social et même l’éducation étaient pratiquement exclus dans les politiques macroéconomiques. Aujourd’hui, nous en voyons les ravages. Raison de plus pour ne pas oublier le culturel.
A quoi est dû, selon vous, l’attrait des éditeurs français ?
Je ne me sens pas autorisée à donner des leçons. Pour moi l’écriture entrait dans tout un cheminement personnel. Je n’avais pas l’ambition de devenir écrivain. J’ai écrit par hasard et j’ai porté le manuscrit à l’éditeur, sans ambition de notoriété ni d’argent. J’ai confiance en l’intelligence des gens et je me disais que si cela devait marcher, ça marcherait. Mon premier texte est ainsi resté pendant trois ans chez l’éditeur, celui-ci voulant changer le texte pour que ce soit moins  » local « . J’ai refusé. Pour moi l’universel, il est là, et pas là-bas. L’universel tient à notre nature d’êtres humains et pas à notre lieu de vie. Enfant, j’ai reçu le monde entier à travers les livres. Pourquoi cela ne pourrait pas fonctionner dans l’autre sens ?

///Article N° : 3205

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire