Marianne et le garçon noir

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Marianne et le garçon noir est sans doute l’un des premiers ouvrages sur la masculinité noire dans la France hexagonale contemporaine pensé par les concernés. L’écrivaine Léonora Miano a fait appel à des artistes, activistes, chercheurs perçus ou s’identifiant comme noirs(1). L’approche collective met en avant une diversité des points de vue en y mêlant l’intime et le politique et donne une vue d’ensemble d’une catégorie sociale dont on entend peu parler : les hommes noirs.

« How it feels to be free ? »
Nina Simone

La genèse de la réflexion commence d’abord par une tribune(2) que Léonora Miano publie après le décès d’Adama Traoré lors d’une interpellation avec les forces de l’ordre à Beaumont-sur-Oise (95). L’année suivante, une vidéosurveillance montre une partie des sévices que Théo Luhaka a subi. Indignation générale. À juste titre. Mais, ensuite, s’est-on arrêté un moment pour comprendre au nom de quoi tout cela se produit ? Un ouvrage s’est imposé. Pour laisser une trace, ouvrir une voie à la réflexion, à la création, aller sans complaisance dans le « fond des choses(3) ».
Dans une édifiante introduction, Léonora Miano place les violences policières contemporaines sur les hommes noirs en France dans la longue histoire de domination entre l’Afrique(4) et l’Europe. La Traite des Subsaharien.ne.s, construit.e.s dès lors comme noir.e.s, et la colonisation européenne ont refondé un ordre du monde. Dans cet ordre, les catégories, Noir et Blanc, qui ne sont pas des indicateurs strictement physiques mais des catégories politiques(5), ont des effets sociaux, économiques, esthétiques. Interroger la masculinité noire dans l’espace français hexagonal, c’est mettre en exergue les effets de la racialisation sur la population majoritaire qui y donne du sens. C’est aussi s’interroger sur la nécessité de repenser la masculinité, qu’on associe systématiquement à la virilité.
Dans le cas spécifique des hommes noirs dont la masculinité est continuellement marginalisée, bafouée, réifiée, hypersexualisée, quelles bases saines mettre en place pour un meilleur rapport à soi et aux autres ? L’ouvrage tente d’y répondre dans une réflexion collective.
Les différentes contributions mêlant sensibilité, intimité et politique, font entendre la parole d’hommes noirs dans toutes leurs singularités et leurs expériences traumatiques communes. Les violences policières, les relations amoureuses, la transsexualité, l’estime de soi, la masculinité viriliste, le panafricanisme…
Dans ces prises de parole, « une voix subsaharienne », celle d’Elom20ce, est également audible. Le destin des Afrodescendant.e.s étant lié à l’Afrique, il est pertinent de faire le lien tout en analysant les différences. Enfin, il ne faut pas oublier de souligner les contributions de femmes, noires, dans l’ouvrage.
Avec la sortie du livre Marianne et le garçon noir et du film Ouvrir la Voix d’Amandine Gay (lire p.25), un nouveau cap se produit dans la visibilité de la présence noire en France selon les propres termes des concerné-e-s. Ces oeuvres tentent d’aller dans le fond des choses et donnent la défiante liberté de recréer. De repenser à de nouveaux rapports humains. Qu’une responsabilité franche soit prise sur l’héritage de l’histoire esclavagiste et coloniale dans nos perceptions, nos imaginaires, dans tous les aspects de la société française. Comme l’écrit justement Léonora Miano : « Le racisme systémique doit préoccuper ceux au nom duquel il s’exerce ». Ces propositions sont comme un miroir tendu.

1. Le terme « noir-e » est un héritage forcé de la racialisation moderne . On peut se rassembler sous ce terme pour établir un positionnement politique afin de combattre cette racialisation (construite comme un système d’oppression ) toujours effective qui opprime toutes les personnes noires parce que perçues comme noires .
2. Marianne et le garçon noir , tribune de Léonora Miano publiée le 30 ao ût 2016 sur Libération .fr
3. Référence au texte non publié de Léonora Miano « Le fond des choses ».
4. Nous parlerons ici de l’Afrique subsaharienne du fait de la racialisation noire . (Sur le caractère problématique du mot « Afrique », la conférence « L’Afrique comme problème philosophique » du professeur Franklin Nyamsi est à écouter ).
5. « Humainement , personnellement , la couleur n’existe pas . Politiquement , elle existe . » James Baldwin .

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© (c) Richard Dumas




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