Mickaël Kra : un créateur de bijoux entre glamour parisien et tradition africaine

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Voici un ajout bienvenu au corpus grossissant des publications sur la culture visuelle de l’Afrique contemporaine. Alors que l’essentiel de cette littérature se focalise sur l’art de studio, d’autres domaines offrent de multiples expressions de la créativité africaine sur les marchés internationaux.
Mickaël Kra est le créateur de bijoux le plus important et le plus fameux d’Afrique. On le connaît le plus souvent par sa façon d’utiliser les formes, les médias et l’imagerie véhiculée par l’histoire complexe et variée des ornements du corps en Afrique… Son histoire est racontée ici par le biais de visuels grand format et de courts essais écrits par des journalistes de mode et certains de ses pairs. De brèves notes écrites par le designer lui-même émaillent le livre. Bien que ce ne soit pas un ouvrage de spécialiste, ce livre est une mine d’informations sur les marchés internationaux et les influences locales d’un artiste important de l’Afrique contemporaine.
Kra a délibérément cherché à donner un style africain à son travail sur les marchés internationaux et cette volonté est révélatrice de sa personnalité. Pour la journaliste de mode française Francine Vormese, auteur de trois essais biographiques qui distinguent des périodes clés dans la carrière de l’artiste,’Ivoirien par son père, Français par sa mère, Michaël Kra a l’âme hybride ». La première œuvre de Kra, qui a vu le jour à New-York lors de ses études à la Parson’s School of Design, était inspirée par le travail de l’or du peuple Baule dans son pays natal la Côte d’Ivoire. Son travail actuel, qui est le sujet principal de cette publication, trouve ses racines dans la culture San, avec une tradition africaine différente de ses expériences précédentes en Afrique de l’Ouest, en Europe ou aux Etats-Unis. L’éclectisme de ses intérêts et de ses influences fait de Kra un sujet d’études particulièrement fascinant pour tous les lecteurs qui s’intéressent à la bijouterie, à l’Afrique et à la culture visuelle contemporaine.
Cette publication apporte un éclairage important sur l’épopée de la mode africaine car Kra a travaillé avec un grand nombre d’innovateurs en la matière. Kra est l’un des fondateurs de la Fédération Africaine des Créateurs de Mode, créée en 1993, et il a participé au premier festival international de la mode africaine en 1998. Ces deux évènements ont été essentiels pour la création d’une communauté cohérente de professionnels de la mode africaine.
La présentation du livre est luxueuse, c’est sa caractéristique principale. Avec plus de deux cents images, dont la majorité en pleine page, l’impact de la publication repose clairement davantage sur l’iconographie que sur le texte. Ce sont des photographies de studio ou tirées de présentations de défilés de mode, reproduites sur papier glacé. Chacune d’elle est accompagnée d’une information fournie sur le design, le contexte de la photographie et même le nom des modèles. L’éditeur, Arnoldshe Art Publishers, basé à Stuttgart, a un catalogue considérable de livres sur l’art et le design. La plupart de ces publications, de belle facture, sont des présentations ou des études sur des médias, des artistes ou des genres artistiques spécifiques. Michael Kra est essentiellement un hommage, sorte de compte rendu visuel des vingt dernières années de création de l’artiste, ponctué par du texte qui décrit et célèbre plus qu’il n’analyse sa vie et son travail. Définir le livre ainsi ne diminue en rien sa valeur car ce document sur la vie et la carrière d’un artiste singulier fournit des informations très intéressantes. C’est l’une des rares publications centrées sur un artiste africain et le seul livre dédié à un artiste visuel africain qui travaille hors du champ de l’art de studio.
On y trouve aussi bien des images qui permettent de découvrir le design des bijoux de Kra que des informations biographiques sur les personnalités et les activités qui ont marqué sa carrière, comme la liste des prix remportés par un artiste africain qui vise le marché international.
La majeure partie du texte, qui est présenté à la fois en français et en anglais, est écrite par Francine Vormese, journaliste de « Elle ». Vormese propose quatre brèves analyses de la vie et de la carrière de Kra : une introduction, un survol de ses débuts à New-York, son succès à Paris dans les années 80 et 90 et ses projets en cours en Afrique, qui englobent son récent travail sur les femmes San de Namibie et du Botswana et des défilés de mode dans tout le continent.
Annette Braun, une consultante qui a travaillé sur l’art et les projets de développement dans plusieurs pays de l’Afrique du Sud, consacre un chapitre au projet « Perles de Kalahari » (POK) qu’elle a initié et dirigé. Sa contribution, coécrite avec la « WIMSA Team », le groupe de travail sur les minorités indigènes d’Afrique du Sud, décrit la collaboration entre Kra et des groupes de San, principalement des femmes au Botswana et en Namibie. Le projet POK vise à mettre en lien le travail ancestral de bijoux en coquilles d’œuf d’autruche du peuple San avec le marché mondial de la joaillerie contemporaine, en associant la sensibilité artistique de Kra à l’expertise esthétique et technique des San dans leur travail de la perle. Le but du POK est de donner une nouvelle image des San, connus jusqu’alors uniquement comme « peuple en voie d’extinction » et de créer une nouvelle dynamique économique pour les communautés San. Dans une courte note sur le projet POK, Sandra P. Tjiendero, avocate pour le développement économique et culturel de la Namibie et épouse du dernier représentant de l’assemblée nationale, écrit à propos des implications puissantes du travail de Kra : « il a su créer des designs qui donnent envie à ces femmes San d’élever leur travail de l’artisanat à l’art et cela a vraiment apporté un souffle nouveau et original ».
La dernière partie est signée Esther Kamatari, membre de la famille royale du Burundi, ancien mannequin et activiste sociale. Sa contribution est une courte célébration du travail de Kra, elle y décrit sa première rencontre avec son oeuvre. Elle décrit avec fougue l’impact qu’un simple collier de l’artiste a produit sur son état d’esprit. Dans la lignée du livre, Kamatari conduit les lecteurs à apprécier le travail de Kra : son enthousiasme pourrait bien en amener certains à s’intéresser plus avant à ses influences et à la place qu’il tient dans les sphères de la création de bijoux et de la culture visuelle de l’Afrique contemporaine.

Traduit de l’anglais par Marie Emmanuelle Chassaing///Article N° : 6926


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