Nigeria : le critique et la « renaissance nationale »

Entretien d'Olivier Barlet avec Jahman Anikulapo

Traduit de l'anglais par Marie-Emmanuelle Chassaing
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Rédacteur en chef de l’édition dominicale du Guardian, grand quotidien de Lagos, ainsi que de son magazine Life, Jahman Anikulapo se définit lui-même comme un activiste culturel, « missionnaire pour la cause de l’art et de la culture ». Il examine dans cet entretien l’environnement souvent difficile où exerce le journaliste spécialiste de culture, et envisage son rôle, dans un contexte de « renaissance » de l’identité nationale, face à un secteur culturel défaillant.

Jahman Anikulapo, après avoir été rédacteur en chef de la partie culturelle du Guardian, vous êtes maintenant le rédacteur en chef de « Life », le supplément magazine gratuit de l’édition dominicale du Guardian. Cette promotion vous offre-t-elle plus de liberté pour publier ce que vous aimez ?
Oui, tout à fait. J’ai été journaliste pour la rubrique Arts, Culture et Média du quotidien Le Guardian pendant 15 ans, avec en fait 12 années où j’étais rédacteur en chef de la rubrique. Pendant toute cette période, j’ai eu en charge la culture au sens large : littérature, théâtre, médias, mais aussi musées, langage, etc. Lorsqu’en 2003, je suis passé à la rédaction de cette édition dominicale du Guardian, l’une de nos idées pour augmenter l’audience du journal était de créer un magazine hebdomadaire destiné à un nouveau lectorat – différent du lectorat conservateur habituel composé d’intellectuels.
Nous songions à une publication susceptible d’intéresser les jeunes – un public exigeant et éclectique – qui réponde à leurs goûts et leurs choix culturels. Nous savions que cette génération (la fameuse « Génération X ») ne jurait que par ce qui est visuel – télévision, vidéo, mode, jeux, arts visuels, musique, cinéma – et ne montrait pas beaucoup d’intérêt pour les textes trop denses ou les sujets politiques ou économiques. Notre but est de les ouvrir petit à petit à des sujets qui pourraient les intéresser en tant que chefs potentiels du pays de demain, des sujets qu’ils ont tendance à éviter du fait de leurs habitudes sociales, induites par l’ère de l’informatisation. Nous voulions ainsi établir une passerelle entre l’imprimé et l’écran, une sorte de « film imprimé ». Et c’est bien ce que le GuardianLife est devenu. Il a démarré en octobre 2005 et nous sommes fiers de constater que le magazine a trouvé sa place chez les lecteurs cible, si bien qu’il existe maintenant des fans clubs sur certains campus universitaires et parmi des groupes de jeunes.
Notre objectif était qu’il devienne une sorte de mentor pour les Nigérians de la génération post-militaire. Nous sommes dans une période de renaissance – ce n’est que depuis 1999 que nous fonctionnons réellement en démocratie – le discours officiel commençait juste à s’ouvrir, le paysage économique à se développer, et la créativité explosait. Nous pensions que les jeunes qui représentaient la classe moyenne des prochaines années avaient besoin d’un nouvel espace d’expression. Le GuardianLife a donc été conçu pour être un lieu de parole sur tous les aspects de la vie publique pour les nouveaux leaders nigérians (hommes ou femmes). Nous réfléchissions aussi à la création de nouveaux modèles, issus et à destination des jeunes eux-mêmes. Dans cette optique, c’était rarement des célébrités qui figuraient sur la couverture ou même dans les pages intérieures. Nous dénichions plutôt de nouvelles voix ou de nouveaux visages qui apportent une contribution solides aux différentes orientations économiques et nationales, tant sur place qu’à l’étranger. Donc, d’une certaine façon, nous nous sommes focalisés sur l’idée d’une renaissance nationale, qui encourage la liberté pour développer des espaces culturels propres à accueillir des discours plus actuels.
Quelles sont ainsi vos principales lignes éditoriales et orientations ?
Elles portent principalement sur le mode de vie dans un contexte de culture nationale au sein d’un Nigeria émergent, et cela inclut n’importe quel sujet susceptible de retenir l’attention des jeunes Nigérians – la tranche d’âge qui va de la fin de l’adolescence aux trentenaires. Par conséquent, tout en écrivant sur la musique, le cinéma, la mode, la littérature ou les sports qu’ils aiment, nous parlons aussi dans ce nouveau média de ce qu’ils font – nouvelles technologies, participation citoyenne au niveau local ou national et dans le domaine économique, activités sur le campus universitaire, engagement dans les ONG, etc.
Culture et commerce sont souvent liés au Nigeria. Voyez-vous cela comme un problème ou comme une chance ? Pouvez-vous nous en donner des exemples ?
Les relations entre culture et commerce n’ont jamais été vraiment bien définies. Bien que le commerce ait toujours été prétexte à de vibrantes expressions culturelles, c’est aussi un terrain savonneux pour les arts, car une commercialisation grossière est incompatible avec l’âme d’une expression artistique authentique. Je suppose que c’est vrai ailleurs aussi. Mais ici particulièrement, la dimension populaire de la culture comme le rythme des loisirs ont entraîné une attitude commerciale plus agressive, à tel point que l’expansion de secteurs comme les télécoms, les TIC ou la restauration par exemple, a offert un tremplin à la culture pour une meilleure visibilité. Par exemple, l’arrivée du GSM a généré un soutien financier plus important pour la culture des jeunes, laquelle dans le fond et dans la forme est largement investie dans les loisirs (musique, cinéma, mode) et dans le sport. Un plus grand nombre de musiciens ont bénéficié des activités promotionnelles des trois grandes sociétés de téléphone portable – Globacom, Celtel et MTN -, comme des résultats de Private Telecom Operators, PTOs. L’industrie de la restauration a aussi apporté des financements, notamment dans les domaines de la musique et du cinéma. On peut s’inquiéter de ce que l’avenir réserve en matière de produits culturels solides, même si la littérature et les arts visuels sont dans une certaine mesure protégés de la déliquescence d’une production et d’un discours culturel de qualité.
Le Nigeria est un pays énorme qui a été passablement isolé du reste du monde pendant les années de dictature militaire. Qu’en est-il maintenant ? Les lecteurs nigérians sont-ils intéressés par les expressions culturelles des autres pays d’Afrique ou d’ailleurs ? Ont-ils une vision globale des arts ? Existe-t-il de nouvelles tendances ?
Ces huit dernières années de démocratie ont probablement permis l’ouverture du Nigeria au reste du monde bien plus que les trente années et quelques de dictature militaire. C’est du moins ce à quoi l’on s’attend, puisque la démocratie elle-même prétend offrir plus d’espace à la liberté d’expression. Mais ces huit années ont aussi connu une incontestable affirmation de l’idée d’identité nationale, et de la participation des expressions nigérianes aux activités culturelles internationales. On en voit un exemple dans la façon dont les productions dramatiques nigérianes (ou « Nollywood ») ont usé de leur influence bien au-delà des frontières du pays pour envahir les écrans de la plupart des pays d’Afrique, allant même jusqu’au Brésil, au Mexique, à Cuba, avec maintenant des diffusions aux États-Unis et dans certaines parties du Royaume-Uni.
Cette influence a été également favorisée par la politique étrangère de l’administration du précédent président Olusegun Obasanjo’s, qui a affranchi le Nigeria de son image de perdant dans le concert des nations. Beaucoup se rappellent ses coûteux voyages tout autour de la planète dans la première partie de ses huit années de pouvoir, prêchant pour un nouveau Nigeria, sain et prêt à conquérir le monde. Cela a contribué à l’intérêt du reste du monde pour la production des artistes nigérians. Une bonne part d’entre eux était prête à participer à des événements culturels internationaux. Leur travail est devenu très populaire et important sur les forums internationaux. C’est le cas des vidéos musicales qui sont maintenant diffusées régulièrement sur des chaînes internationales influentes telles que Channel O et MTV, ou des films vidéos qui commencent à attirer l’attention des plus grands festivals de la planète.
Le consommateur moyen de produits média s’intéresse à ce qui se passe au niveau culturel dans les autres parties du monde. Ça commence en suivant les carrières des artistes locaux qui ont un impact à l’étranger, puis ça va jusqu’à un intérêt réel pour les questions culturelles au niveau mondial. Nous devons de toute façon nous rappeler qu’historiquement les Nigérians ont toujours eu des goûts très cosmopolites. Cela s’explique en partie par notre passé de colonie occidentale, qui a fait qu’un bon nombre de citoyens étaient/sont formés en Europe ou en Occident ; il y a plus de 10 millions de Nigérians disséminés dans le monde, qui travaillent dans des sphères économiques diverses. Et leur intérêt pour la consommation de produits culturels d’autres parties du monde est considérable.
Le Guardian « Life » parle souvent de mode, de couture ou de cuisine : la culture est-elle pour vous avant tout un mode de vie ?
La culture est avant tout pour moi l’expression du mode de vie des gens. C’est la somme de leur discours philosophique, de leur système de croyances et de leur milieu social, en même temps qu’une fenêtre sur leurs particularités et un indicateur sur leur façon d’envisager l’avenir. Vous avez raison, cela a dû influer sur le style du GuardianLife, bien qu’en y réfléchissant cela n’a jamais été une volonté consciente de ma part
Qu’est-ce qui est le plus difficile dans la vie d’un journaliste comme vous à Lagos ?
Le principal challenge, c’est de surmonter les problèmes posés par une logistique totalement défaillante, qui fait de chaque tâche un enfer. Les monstrueux embouteillages de Lagos, les problèmes d’alimentation en énergie, l’insécurité sont mondialement connus. Pour mon travail par exemple, j’ai souvent besoin de circuler la nuit, mais l’insécurité galopante comme le harcèlement policier rendent mon travail difficile et lassant. On constate aussi une tiédeur générale chez les lecteurs qui découle peut-être de leur faible pouvoir d’achat. Vous êtes convaincu que votre journal a le potentiel nécessaire pour séduire une large frange de lecteurs, mais vous n’osez pas vous lancer pour vérifier ces potentialités parce que le pouvoir d’achat des gens est toujours très faible. Cela signifie qu’on va sciemment sous-produire et modérer ses capacités de réalisation. C’est juste qu’on manque de motivation pour explorer les limites de son potentiel. C’est franchement décourageant pour un organe de presse. Un autre défi essentiel c’est l’attitude mercantile grandissante de la plupart des propriétaires des entreprises de média. Ils monnayent parfois le contenu de leurs publications et cela ôte tout respect pour la profession de journaliste.
Vous êtes très impliqué dans l’organisation et la promotion de festivals et d’événements culturels. Vous êtes aussi pour beaucoup dans la constitution de la branche nigériane de la Fédération africaine des critiques de films. Cet engagement témoigne-t-il de votre foi en un certain journalisme, plus orienté vers la critique que vers la diffusion d’une information brute ?
Quand les gens parlent de l’absence de critique dans le secteur culturel, ça vous amène à vous demander : à quoi s’attendent-ils ? La critique ne peut s’épanouir que dans un environnement où il y a de la place pour la créativité, une créativité de qualité. Mais quand vous vivez dans un environnement qui étouffe la créativité, vous ne pouvez pas vous à attendre à ce qu’une critique se développe. Que vous vouliez regarder une œuvre d’art ou parler de la performance d’un danseur, alors vous devez observer son environnement. Quels outils et quel environnement l’État ou la société ont-ils fournis à l’artiste pour qu’il puisse s’exprimer à son meilleur niveau ? Il est clair que la plupart des sociétés africaines n’ont pas créé un environnement dédié à une création optimale des artistes.
Ici au Nigeria, l’État a une vision extrêmement pauvre de la manière de développer la culture et les industries liées, pour qu’elles contribuent au développement social, politique et économique national. Même des outils basiques qui paraissent évidents dans d’autres sociétés, comme une politique culturelle nationale, un fonds de dotation ou une académie nationale sont inexistants, malgré les décennies passées à les réclamer. Cela semble avoir affaibli la production artistique et culturelle et sa diffusion. Pourquoi donc s’attendre à ce que les artistes se distinguent de cet environnement philistin et sans imagination ?
Ensuite vous dites que vous êtes un critique, vous vous asseyez, vous observez et commentez les réalisations et vous montrez la voie pour le futur ! Quel futur pouvez-vous proposer quand le public des œuvres d’art n’est même pas préparé à ce qu’on lui montre des œuvres de qualité ? Quant à moi, écoeuré face aux sous-performances que j’ai pu voir dans ma carrière d’écrivain/critique artistique, j’ai pris une décision : fini le temps où je me contentais d’écrire des critiques dans la salle de rédaction ! J’ai décidé que je voulais m’impliquer davantage dans la création d’un environnement qui permette aux artistes de produire des œuvres de qualité. Si mon activisme portait ces fruits, alors je pourrais m’asseoir et écrire des chroniques, des avis objectifs et en conscience sur les œuvres d’art. Je ne veux pas avoir à écrire d’articles sur des œuvres qui sont médiocres selon les paramètres du discours critique, surtout quand je sais qu’elles auraient pu être meilleures si l’artiste avait bénéficié d’un environnement adapté.
Cela me pose problème parce que je suis quelqu’un qui s’engage à fond dans les entreprises créatives, je suis un artiste avant tout : j’ai une formation de producteur culturel, ma vocation de critique, outre mes dispositions naturelles, n’est qu’un plus acquis lors de ma formation (en Théories dramatiques et critiques littéraires), à quoi s’ajoutent des années de pratique comme journaliste artistique et culturel. Je ne suis pas qu’un observateur des tendances de la production culturelle, je suis un participant actif, comme tout producteur pourrait l’être. Je ne peux pas me payer le luxe d’une réflexion simplement journalistique sur les expériences artistiques. Un journaliste peut le faire, ce n’est pas une question de scrupules. Mais je suis influencé dans ma pratique par quelque chose de plus profond que la vision et les compétences journalistiques.
À cause de ma formation et de mes antécédents, je ne peux pas continuer à dire « cette performance théâtrale n’est pas assez bonne », « cette peinture est mauvaise », etc. Est-ce que je sais combien l’artiste a dû voler pour réaliser ce film ? Est-ce que je sais qu’est-ce qu’il a dû vendre de ses biens pour ça, ou par quoi il a dû passer pour avoir les moyens de monter sa pièce ? Dans cet environnement restrictif, les gens ont dû se lancer dans des tas d’activités subversives, juste pour survivre et réaliser leurs rêves artistiques. J’ai vu une productrice de théâtre forcée d’accepter une aventure avec un banquier, juste pour pouvoir payer le solde de sa troupe et les frais de son équipe, le sponsor qui s’était engagé l’ayant laissé tomber à la dernière minute. Elle a obtenu un prêt par ce moyen, mais l’équipe ne devait pas savoir d’où venait l’argent. J’ai entendu des histoires bien pires par des artistes eux-mêmes – certains sont des stars aujourd’hui…- sur ce qu’ils ont dû faire pour sortir leur premier album…
Et puis je me suis assis, j’ai reconsidéré mon rôle dans l’institution du discours critique et j’en ai conclu qu’il serait plus avisé et plus sage que j’emploie ma sensibilité créative à l’activisme culturel. Nous essayons de créer un environnement culturel propice au développement d’une création de qualité, de façon à ce que plus personne n’ait d’excuse pour des sous-performances ou des productions médiocres. Compte tenu de tout cela, je suis plein de compassion pour les problèmes qui concernent les arts. Et donc, au lieu de m’agiter dans tous les sens, j’ai décidé de rester sur place et d’utiliser mes talents et les relations que Dieu m’a permis de nouer ces dernières années dans le cadre de mon travail, pour m’assurer que des politiques fonctionnelles, des visions réalistes et des actions salutaires sont mises en place par ceux qui gèrent l’économie du secteur culturel. Cela me paraît plus important qu’écrire des critiques qui ne seront jamais lues par personne, sinon par les artistes eux-mêmes. Et encore, quand ils ont les moyens d’acheter le journal pour lire ce que vous avez écrit sur eux ! Le plus souvent, vous – l’écrivain – devez apporter le journal à l’artiste et lui dire « regarde ce que j’ai écrit sur ton travail ». Le fardeau que ceux que l’on appelle les journalistes d’art traînent est énorme, et parfois cruel.
Donc, à mi-chemin de ma carrière de journaliste des arts et de la culture, j’ai reconsidéré ma vocation et je me suis dit que puisque Dieu avait été assez bon pour me donner une voix – quand j’écris et quand je parle, les gens m’écoutent – je devais l’utiliser à bon escient, pour œuvrer à la reconnaissance du travail des artistes et des travailleurs culturels, pour commencer à créer les conditions d’un travail intellectuel de qualité générateur d’un art de qualité. C’est pour cela que je me suis plongé dans ce qu’on a appelé l’activisme culturel. Je suis sûr que cette expression a été choisie par rapport à l’activisme civil, droits de l’homme ou activisme social. Mais au fond le nom n’importe guère. Tout ce que je sais c’est que je me sens un zèle de missionnaire pour la cause de l’art et de la culture. C’est pour cela que je suis profondément impliqué dans les structures de l’activisme culturel comme le Committee for Relevant Arts (CORA), qui comprend aussi des branches telles que Culture Enthusiasts Club ; Lagos Circle of Critics ; Friends of the Arts ; Culture Working Committee etc. Nous avons formé le Committee for Relevant Arts (CORA) en juin 1991, et depuis lors il a réussi à ouvrir un espace de discussion sur les arts et la culture qui est devenu aujourd’hui une véritable plate-forme, où la communauté productrice d’art peut formuler ses besoins et ses objectifs, dans le but de sensibiliser le grand public et les responsables. Je crois que ma plus grande réussite c’est d’avoir contribué à créer un environnement adéquat, c’est là que le critique en moi ressurgit. Et lorsque ce temps-là sera avéré, je n’aurai plus à exercer ma profession de journaliste. C’est ma position et je n’ai pas d’excuses à donner par rapport à ça, même pas à moi-même.

Propos traduits de l’anglais par Marie-Emmanuelle Chassaing///Article N° : 7111

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