Le Festival de Zanzibar met la voile vers de nouveaux horizons

Traduit de l'anglais par Marie-Emmanuelle Chassaing
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Compte-rendu incisif par une critique de cinéma allemande de la neuvième édition du Zanzibar International Film Festival (14-23 juillet 2006) qui cherche à prendre une place importante dans les festivals de cinéma africain.

Le « ZIFF Festival of the Dhow Countries »(1) est par bien des côtés une expérience, sinon planétaire, du moins tout à fait particulière, même pour quelqu’un qui fréquente assidûment les festivals de cinéma. « Pas seulement un festival de cinéma » selon une brochure publicitaire, mais plutôt un événement culturel multi arts qui célèbre l’esprit des Dhow Countries et de leur diaspora, avec pour thème cette année : Voiles de l’Histoire : Citoyens de la mer. Le programme du festival intègre des films, de la musique, des spectacles vivants, des expositions, des conférences, un forum littéraire et des ateliers pour les réalisateurs (dirigés par le légendaire Melvin van Peebles et Krzysztof Zanussi) et pour les acteurs (avec Malik Bowens). On y trouve aussi un panorama spécial femmes.
Le site principal du festival est fabuleux, concentré autour de la forteresse du XVIIIe siècle dont l’amphithéâtre est converti en cinéma à ciel ouvert et qui domine le port et les jardins de Forodhani. Avec ses échoppes et marchés pleins de vie, c’est un front de mer très prisé par la population locale, qui devient durant le festival une gigantesque aire de concert gratuite, en plein air, où des milliers d’hôtes du festival, de touristes et d’autochtones se mêlent en une foule joyeuse et animée. Après les projections, le Mambo Club, situé dans la grande avenue adjacente à l’amphithéâtre, prend le relais jusque tard dans la nuit avec de nouveaux concerts. Pris en étau entre ces musiques, les films ont parfois du mal à retenir l’attention des spectateurs.
Une seule et immense pièce, située au premier étage du vieux fort, abrite le siège permanent, véritable ruche surchargée de bureaux, avec des ordinateurs vieux de quatre ans et une connexion Internet capricieuse. Des dizaines d’employés et de bénévoles s’y affairent et la pièce tout entière vibre régulièrement au rythme des musiques des concert.
Juste à côté du Vieux Fort s’élève la magnifique House of Wonder. C’est le musée national de Zanzibar, construit à la fin du XIXe siècle par Sultan Bargash, qui présente des expositions spéciales durant le festival. Un peu plus loin, le Palace Museum, ancienne maison du dernier sultan de Zanzibar, accueille la programmation du panorama des femmes.
La capitale de Zanzibar, Stone Town, a ouvert son premier cinéma en 1916, et c’est ici, en 1973, qu’est apparue la première télévision couleurs d’Afrique. Mais comme partout ailleurs, depuis le début des années 80, les nouvelles technologies ouvrant de nouveaux marchés, la distribution à grande échelle de cassettes vidéo, suivie par l’introduction du câble, a scellé le destin des trois cinémas de Zanzibar. Le premier à fermer ses portes a été l’Empire, depuis longtemps reconverti en supermarché, tandis que le Majestic était déclassé en salle vidéo. Quant au Ciné Afrique, il va être converti en centre commercial. C’est dans ce contexte d’une audience périclitante qu’à la fin des années 90 naquit l’idée du ZIFF. L’amphithéâtre du vieux fort s’est alors transformé en un cinéma de plein air animé -« îlot solitaire au milieu d’un océan de morosité cinématographique », comme l’a poétiquement exprimé Jacob Barua, directeur du ZIFF. Ce qu’il est advenu des projecteurs 35 mm des cinémas de Zanzibar, nul ne le sait, mais quoiqu’il en soit il n’en reste pas un seul dans toute l’île et tous les films du festival sont projetés en VHS ou DVD. Mais cette année, le festival a finalement reçu un projecteur flambant neuf, don de la Suisse, pour les projections en plein air.
Initialement voué à être d’abord une vitrine pour les films des « Dhow countries », c’est à dire pour les pays bordant l’océan Indien, les ambitions du festival évoluent aujourd’hui progressivement vers des perspectives beaucoup plus larges, visant à attirer l’attention internationale pour un ZIFF qui soit LE festival du film international de l’Afrique de l’Est, étendant pour cela sa programmation aux films de toute l’Afrique.
En tant qu’événement culturel central pour la promotion de la culture dhow, le ZIFF est sans conteste une attraction de choix pour les quelque cent mille personnes qui débarquent à Zanzibar de toute la planète – même Paul Wolfowitz y a fait un saut. Il joue aussi un rôle important pour la promotion de cette région et pour sa croissance économique. Par contre, en tant que festival de films qui vise à occuper une place prépondérante dans le circuit des festivals internationaux, il a encore du chemin à faire. Même si personne ne s’attend à ce que le ZIFF fonctionne comme un festival européen, un certain nombre de problèmes doivent absolument être abordés pour arriver à ce que ce festival ne soit pas qu’une expérience, certes fascinante, mais aussi un événement cinématographique pertinent. Il est clair que ce n’est pas Jacob Barua, son directeur compétent et dévoué, le responsable des problèmes, lui qui gère non seulement la programmation des films mais aussi les sections musique et littérature – tâche titanesque pour laquelle on peut l’applaudir.
La programmation en elle-même est énorme, avec ses 164 titres, surtout si l’on considère qu’il n’y a que deux espaces de projection, l’amphithéâtre, utilisé uniquement après le coucher du soleil, et une salle de projection improvisée qui ressemble à un bunker à l’Africa Hotel, et qui projette des films de 9 heures du matin à 11 heures du soir. A noter que Zanzibar étant un pays musulman rigoriste, tous les films doivent être soumis au préalable à sept censeurs ! Cependant, comme les locaux ne franchiraient pas l’entrée de l’hôtel, sorte de frontière invisible comme l’explique Barua, il doit jongler avec sa programmation, choisissant pour le programme à ciel ouvert les films les plus « accessibles » et attractifs pour un public local, tandis que les films les plus « difficiles » sont réservés à l’Africa House et à son public plus international.
Parmi les trois sections de la compétition totalisant 91 films, – longs métrages, documentaires et courts-métrages/animation – notre jury de la critique internationale a choisi de se concentrer sur la section longs métrages. Malheureusement, il s’est avéré que 5 des 17 films ne pouvaient pas être pris en compte pour notre prix – deux films d’Afrique de l’Est n’étaient pas sous-titrés, Bosta (Liban) et Herbert (Inde) ne pouvaient pas être projetés pour des raisons techniques et Carmen (Afrique du Sud) n’est jamais arrivé.
Comme il est dit précédemment, l’idée initiale de se focaliser sur des films émanant de la zone Océan Indien ayant évolué jusqu’à englober une zone beaucoup plus large, dans les films en compétition on a pu voir, aux côtés de films d’Inde, d’Iran, d’Afrique de l’Est et d’Afrique de l’Ouest, quatre films du Liban, de l’Algérie et du Maroc, qui me semblent plutôt renvoyer à la culture méditerranéenne.
Le cinéma kenyan, bien représenté avec 5 films en compétition, s’est révélé assez décevant. L’industrie du film de ce pays, qui s’efforce de devenir le « Hollywood africain » comme l’a annoncé récemment son ministre de l’Information, semble être plus prolifique en termes de divertissement télévisuel que d’excellence cinématographique. Project Daddy de Judy Kibinge, une sorte de version kenyane de Sex of the City, se déroule parmi la jeunesse urbaine aisée et décrit la vie sexuelle et les aventures d’un jeune banquier arrivé et ses tentatives désespérées d’avoir un enfant avant son trentième anniversaire. Cette joyeuse comédie aborde aussi des problèmes graves tels que le dépistage du SIDA, la violence domestique ou les idylles interraciales. La vidéo fait un vrai tabac au Kenya.
Martin Munyua, ancien mécanicien qui s’est reconverti dans l’industrie publicitaire (principalement connu pour son « Fresh Freddy », spot publicitaire pour un dentifrice) avant de devenir un réalisateur prolifique a même présenté deux films en compétition. Mizoga (Carcasses) traite des problèmes de trafic de viande sauvage, tandis que Money and the Cross raconte l’histoire d’un pasteur populaire qui travaille dans les bidonvilles et emmène un groupe de gens furieux détruire une brasserie illégale. Marié à une femme acariâtre, il tombe amoureux de la belle et ambitieuse Lorna, qui l’entraîne dans des problèmes existentiels sans fin.
Comparé à ces deux derniers films, Reke Tumanwo (Enough is Enough) de Kibaara a au moins pour lui d’être un véritable ovni. Se présentant comme le premier film jamais réalisé sur les combattants de la liberté kenyans en guerre contre l’administration coloniale, il raconte l’histoire de Njeri, une jeune femme qui s’enfuit dans la forêt pour rejoindre les forces de libération Mau Mau commandées par le légendaire général Matenge, afin d’échapper à la torture et à une mort certaine entre les mains du diabolique commandant Henderson. Encensé par la critique locale comme « marquant la fin de la vieille phobie officielle pour les films abordant le sujet des conflits armés dans le pays », le film souffre de son petit budget et de son interprétation par des non-professionnels. Il réunit cependant tous les ingrédients pour devenir un film culte.
La Tanzanie, dont la chétive industrie du film était un sujet brûlant au forum des réalisateurs d’Afrique de l’Est du ZIFF, a présenté Mama (Dear Mother) de Rajab Hammie, l’histoire extrêmement trouble et troublante (écrite par trois scénaristes) d’un garçon qui découvre, plusieurs années après, le véritable meurtrier de sa mère. Le fait que le film n’avait pas de sous-titres et était traduit oralement pendant la projection n’a pas contribué à sa bonne réception.
Pour quelqu’un qui avait vécu le festival dans toute sa complexité, le discours du ministre de la Culture, de la Jeunesse et des Sports pendant la cérémonie de clôture était quelque peu surprenant, notamment lorsqu’il suggéra que la seule chose qui manquait désormais au festival était de produire un film. Mais cet état de fait devrait changer si les projets du nouveau responsable du festival, Martin Mhando, étaient réalisés. Mhando constate avec inquiétude que bien que le ZIFF existe depuis bientôt neuf ans, il n’y a pas eu un seul long métrage de fait avec son soutien alors même qu’il s’agit de la plus importante structure du pays en matière de cinéma. Comme le relate le Sunday Citizen dans son article intitulé « le ZIFF doit faire plus que montrer des films », il prévoit sérieusement de créer une structure de financement qui permette aux jeunes réalisateurs de faire des films en utilisant les nouvelles technologies, avec de petits budgets et à destination du grand public. Ces films seraient directement vendus par les 4 500 boutiques vidéo de Dar es Salaam, générant des bénéfices qui pourraient être réinvestis dans de nouvelles productions. Pour lui, l’objectif du festival est au fond que « lorsque les gens pensent au ZIFF, ils l’associent à un endroit où les films se font, et non seulement un endroit où l’on voit les films ». Si cela se matérialise, cela signifiera que le bateau du ZIFF s’envole vers de nouveaux horizons…

(1) « Zanzibar commence à être célèbre pour son « Festival of the Dhow Countries ». Depuis 1998, le ZIFF, incontestablement le plus grand événement culturel du genre en Afrique de l’Est, utilise le dhow – voilier commun dans l’océan Indien – comme une métaphore de l’échange culturel qui caractérise non seulement la vie quotidienne à Zanzibar mais aussi les relations historiques de l’île avec l’Asie, l’Europe, le monde arabe et le continent africain. L’impact du festival est tel qu’il réussit à attirer les cinéphiles africains, les media et beaucoup d’associés, tous conscients de son immense potentiel. » (Kimani wa Wanjiru / Africultures n° 40)Traduit de l’anglais par Marie-Emmanuelle Chassaing
Ce compte-rendu a été également publié sur le site de la Fipresci, fédération internationale de presse de cinéma.
Lauréats du ZIFF 2006 Zanzibar (Tanzanie, 14-23 juillet 2006)
Longs métrages
Dhow d’or – Meilleur long métrage : L’Appel Des Arenes (Wresting Grounds), Dir: Cheikh Ndiaye (Senegal/Morocco/Burkina Faso/France)
Dhow d’argent long métrage : Hollow City, Dir: Maria Joao Ganga (Angola/ Portugal)
Mention spéciale long métrage :  L’Enfant Endormi (The Sleeping Child), Dir: Yasmine Kassari (Morocco)
 Men at Work : Dir: Mani Haghighi (Iran)

Courts-métrages
Dhow d’or – Meilleur court-métrage : Be Kunko (Everybody’s Problem), Dir: Cheik Fantamady
Dhow d’argent court-métrage: Attention, Dir: Akram Agha (Saudi Arabia)
 
Documentaires
 Dhow d’or documentaire : Promise Paradise, Dir: Leonard Retel Helmrich (Indonesia)
Dhow d’argent documentaire : Les Jours A Cote (Day Aside) Dir: Iliana Estano/Ella Pugliese (Burkina Faso/Germany)

Production d’Afrique de l’Est
Lauréat : Peretera Maneta (Spell My Name), Dir: Tawanda Gunda Mugengo (Zimbabwe)
Mention spéciale : Wild Sounds (Expression Raw), Dir: Fabio/Cyril (Uganda)

Jury FIPRESCI
Prix international de la critique : Talnabani (The Festival), Dir: Dhananjoy Mandal(India)

Lauréat Signis : Tarfaya, Dir: Daoud Aoulad Syad (Morocco)///Article N° : 4566

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