Normal !

De Merzak Allouache

« Je veux dire des choses mais je ne sais pas les dire. Je veux écrire mais je ne sais pas quoi écrire ». Ce jeune cinéaste face caméra avoue son impuissance. Il est à l’image du « dégoutage », cette expression qu’utilise communément une jeunesse algérienne en plein désarroi et qui finit par dire Normal ! chaque fois qu’elle se sent coincée, comme pour éviter le débat. C’est ce débat que cherche à restaurer Merzak Allouache, lui le vieux routard d’un cinéma d’interrogation et de rupture, avec cette jeunesse « fatiguée ».

Il le fait le plus honnêtement du monde : en se remettant en cause. Les doutes qu’exprime ce cinéaste sont les siens : comment situer un geste artistique dans une société qui se replie chaque jour davantage ? Mais si Allouache ne joue pas ce rôle à l’écran, c’est qu’il situe davantage son film comme un dialogue avec la jeunesse algérienne que comme une introspection personnelle. Présent à Alger lors du Festival panafricain en 2009, il a filmé cette mascarade : les parades folkloriques pleines de vie des troupes noires africaines qui contrastent avec la régression d’un pays incapable d’aligner un semblable dynamisme tant que, indique Allouache, l’environnement de l’artiste est « l’inculture, la censure, l’autocensure et la manipulation politique ». Ce sera son sujet : un jeune dramaturge essaye de monter sa pièce intitulée Normal ! mais est confronté à la censure et à la démission de ses acteurs. Il tourne quelques scènes, en réalise un montage mais n’est pas satisfait du résultat. En 2011, Allouache montre ce film inabouti aux acteurs alors que l’Institut du film de Doha vient de lui accorder un financement pour le terminer. Entre-temps, les printemps arabes ont changé la donne et des marches sont organisées chaque samedi à Alger. C’est dans cette nouvelle actualité qu’il essaye de situer les doutes de ce cinéaste et de cette jeunesse. Plutôt que de rester fiction, le film sera situation : film dans le film, le premier montage s’entremêle au réel d’un petit groupe qui étale ses questions et ses doutes.
L’improvisation en est dès lors le viatique obligé. Elle permet de restaurer le rythme de l’immédiat pour que le spectateur perçoive davantage ce que porte le film que ce qu’il raconte. Privilégier cette liberté des personnages amène à échapper au carcan du scénario pour que la vie s’engouffre à chaque plan. Le documentaire n’est pas loin : s’éloignant sans cesse de son histoire de départ pour capter un moment de l’état de la société (débat entre hommes et femmes, sur l’engagement politique et la création), Normal ! se fait document en décor et lumières naturels laissant place à la spontanéité. Cette sortie des normes pour que le film devienne, comme l’espère une comédienne plus âgée, « manifeste contre le mépris et la mal-vie », ouvre les possibles : puisque le sujet est l’incertitude en soi, le film s’accepte bancal, cherchant toujours son rythme et sa cohérence. Il devient making off : le refus répété d’un acteur de jouer une scène de baiser exprimera le débordement des nouvelles normes morales sur la création artistique. Le son est régulièrement dominé par le passage des hélicoptères de surveillance. L’attention d’un acteur est détournée par le passage d’un mariage dans la rue, irruption de la vie. Et c’est finalement, non sans un relent d’amertume, la liberté d’Omar Gatlato, son premier film qui avait ouvert la voie d’un nouveau cinéma proche des préoccupations d’une jeunesse tout aussi bloquée qu’aujourd’hui, que Merzak Allouache se doit de retrouver trente-six ans après !

///Article N° : 10604

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