Quand la fiction rejoint la réalité

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Depuis une dizaine d’années, des écrivains majoritairement issus de l’immigration, s’emparent de l’imaginaire des violences policières dans leurs œuvres. Voyage parmi les représentations littéraires qui ont questionné des faits sociaux brûlants.

« Le premier keuf, de son grand bras, m’enroule le cou comme un catcheur ; me serre très fort et me secoue dans tous les sens comme une vulgaire peluche. Le second me donne une longue série de coups de matraque derrière les genoux pour que je m’affaisse au sol. ne comprenant plus rien, je me débats de toutes mes forces comme un animal piégé« . Cet extrait du recueil Chronique d’une société annoncée, porté par le Collectif Qui fait la France ? en 2007, incarne beaucoup d’autres exemples de réélaboration littéraire des violences policières. On parle ici d’Ibrahim, protagoniste de la nouvelle « Une nuit de plus à Saint-Denis », qui se fait arrêter et malmener par deux gardiens de la paix sur la base de son apparence et du fait qu’il est en train de courir. Dans le même recueil l’histoire d’Abdel, protagoniste de « Garde à vue », montre une tragédie qui piétine le réel, celle d’une mort accidentelle par balle lors d’une incarcération abusive. Lounès, protagoniste du roman Le poids d’une âme (2006) de Mabrouck Rachedi, se retrouve également en prison accusé d’un délit qu’il n’a pas commis. L’injustice répétée de la part des autorités envers les jeunes issus des « minorités visibles » et résidant en banlieue est présente dans de nombreux écrits. apparaissant alors comme des zones de non droit où l’on peut faire des personnes interpellées des torchons ensanglantés et les humilier au-delà du supportable, les quartiers sensibles sont le décor majoritaire des histoires de violences policières. Dans ces nouvelles et ces romans il y a des jeunes avec les nerfs à vif, fatigués du statut que l’Etat, représenté par les forces de l’ordre, leur assigne : celui de délinquants en puissance. Une opposition constante entre « eux » et « nous » caractérise donc les œuvres étudiées et publiées, pour la plupart, après la révolte des banlieues de 2005 suite à la mort de Zyed et bouna. Ambiance évoquée dans Du plomb dans le crâne (2008) d’Insa Sané. Des récits qui questionnent d’autres textes interrogent la complexité de cette relation « eux » / « nous » quand des « minorités visibles » passent « de l’autre côté ». Dans le roman de Rachid Santaki, La légende du 9-3 (2016) est montré le paradoxe d’un jeune de cité, Malik, qui décide de devenir policier et dont le retour aux sources provoque un conflit intérieur et extérieur qui vire au cauchemar. est-il possible d’entrer dans la police et de changer les regards des uns et des autres ? Dans Banlieue noire (2006) de Thomté Ryam on lit «  nous crachons aux visages de ceux qui portent l’uniforme, quel qu’il soit, et encore plus lorsqu’il est porté par des personnes d’origine étrangère. pour nous ce sont des traîtres, des complices de l’Etat « . Viscéral (2007) de Rachid Djaïdani, confirme ce ressenti en mettant en scène un policier nommé Melchiorre, d’origine nord-africaine « plus royaliste que le roi« , qui cogne davantage, par rapport à ses collègues, pour ne pas courir le risque d’être confondu avec « la racaille ». le protagoniste de ce dernier roman, lies, ne craint pas cette confusion, au point qu’il se déguise en policier pour le tournage d’un fi lm. geste qui lui vaudra la mort par la main des jeunes de son quartier, qui ne l’ont pas reconnu sous l’uniforme. de ces créations littéraires semble surgir un questionnement sur les masques sociaux et leurs pièges, mais aussi sur la légitimité d’un récit populaire : qui parle, de quoi, et comment ?(1)

1. TITRE D’UN PARAGRAPHE DE CHRONIQUE DU RACISME RÉPUBLICAIN DE PIERRE TEVANIAN, 2013, ÉDITIONS SYLLEPSE.///Article N° : 13937

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