Que sont devenues les salles de cinéma au Tchad ?

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La sortie en salles en France le 29 septembre 2010 du dernier film de Mahamat-Saleh Haroun, Un homme qui crie, prix du jury à Cannes en mai dernier, repose la question de la situation des salles de cinéma au Tchad. En France, plus de 56 salles de cinéma ont mis à l’affiche ce film mais au Tchad, pays du réalisateur ? Depuis son accession à l’indépendance en 1960, le Tchad qui faisait partie du réseau de la Compagnie Marocaine de Cinématographie Commerciale (COAMCICO), n’a jamais atteint les dix salles de cinéma. Sur les sept salles qu’on pouvait compter à l’époque, voici ce qu’elles sont devenues aujourd’hui.

Le Ciné Normandie
Créé vers la fin de la seconde guerre mondiale entre 1945 – 1947, le Normandie fut la toute première salle de cinéma au Tchad. Salle mixte, elle fut l’œuvre de la famille syro-libanaise Georges Hamadany qui a voulu créer un cadre de loisir pour les tirailleurs sénégalais revenus de la guerre. C’est à juste titre qu’elle prit le nom de  » Normandie « . Plusieurs raisons semblent justifier cette appellation. En lui donnant le nom de Normandie, ses fondateurs s’inscrivaient dans une démarche doublement symbolique :
– d’abord, on peut y lire un geste commémoratif attaché a débarquement des troupes en Basse Normandie en 1944 qui devait marquer le début de la victoire ;
– ensuite, on peut aussi le rattacher à la construction du paquebot Normandie, le plus rapide et le plus luxueux du monde et, à ce titre, symbole du génie français.
Toutes proportions gardées, en donnant ce nom à la première salle construite au Tchad, la France veut marquer par là un lien symbolique à la puissance de la métropole.
Salle mixte d’une capacité de 700 places, le Normandie, situé à la limite des quartiers européen et africain, non loin de la place de libération, était la seule salle fermée qui pouvait programmer jusqu’à trois films par jour. On y projetait des films pour enfants à 10 heures suivis de la seconde projection en début de la soirée à 18 heures et de la soirée à 20 heures. Les autres salles ne programmaient que deux films par jour. Il servit à l’époque de salle de cinéma et abritait aussi d’autres spectacles comme en témoigne Khayar Oumar Defallah, conseiller culturel à la primature, actuellement ministre de la culture : « à l’époque quand on était encore jeunes, tous nos spectacles scolaires (théâtre, sketches, etc.) se déroulaient au cinéma Normandie « . Le ciné Normandie a brièvement pris le nom de  » ciné ONCIC  » du nom de l’Office national algérien pour le Commerce et l’Industrie cinématographique. Sa gestion passa ainsi des mains de la famille Hamadany à celles de l’ONCIC. Il fut ensuite vendu à un commerçant libanais. Ce dernier le géra conjointement avec le cinéma Rex à Sarh jusqu’en 1990, année de sa fermeture et de sa vente à un commerçant tchadien, Ahmed Lamine. Ce dernier, dans le cadre de ses activités commerciales, avait voulu démolir la salle en vue d’en faire un complexe commercial. Cette décision fut à l’origine des démarches devant aboutir plus tard à son projet de réhabilitation. On voit par là que les changements de propriétaires ou de vocation de cette salle emblématique émeuvent moins que la menace de sa destruction physique. Ceci semble témoigner d’un attachement patrimonial à une architecture porteuse de souvenirs. Aux yeux des Tchadiens, y compris ceux qui n’avaient pas connu le Normandie en tant que cinéma, le bâtiment était en quelque sorte considéré comme un  » lieu de mémoire « .
Le Ciné Rio
Le cinéma Rio appartenait au circuit omnibus de la COMACICO et comptait environ 1500 sièges en 1975. Il sert aujourd’hui d’abri aux commerçants venus vendre leurs articles sur les étals au marché central à N’Djaména. Sur instruction du Président de la République, le ministre de la Culture M. Djibert Younous en compagnie du maire 2e adjoint, Loum Inassou Laïna, ont visité cet édifice en date du 18 août 2010 en vue d’une certaine réhabilitation. Le ciné Shérazade qui sert aujourd’hui de magasin de commerce, a également reçu cette visite. L’ordre a été donné aux occupants de quitter ces lieux afin de permettre une étude de faisabilité pour le démarrage des travaux de réfection. Ces mouvements de réhabilitation viennent corroborer l’expression qui dit qu’avec le succès de son dernier film, le cinéaste Haroun Saleh a « donné un coup qui a réveillé les morts ».
Le Ciné Vog et le Ciné Etoile
Quant au cinéma Vog, il a été repris et réfectionné pour servir à d’autres fins. Il sert désormais de siège à l’agence de voyage et de services touristiques Tchad Evasion, qui assure un service d’accueil, de vente de billets d’avion, de location de voitures, ou de visites touristiques dans le Tibesti, l’Ennedi, le parc national Zakouma, le Lac Tchad etc. Une telle entreprise nous amène à nous interroger sur le pourquoi d’un investissement autre que l’exploitation des salles de cinéma par des particuliers qui les rachètent ? À la place du cinéma Étoile, s’est érigé un grand immeuble abritant les locaux du plus grand opérateur de téléphonie mobile au Tchad, Zain, appelé Celtel auparavant. Voici comment se présente la situation actuelle des salles de cinéma à N’Djaména.
Le Ciné Logone
Si à Fort-Lamy, l’Étoile, le Normandie, le Rio et le Shérazade relevaient d’initiatives de familles syro-libanaises, à Moundou, la création du ciné Logone fut celle d’un Soudanais. En effet, c’est dans les années 1958 -1960 qu’un certain Aboul Hassan de nationalité soudanaise eu l’idée de créer ce lieu de distraction. Fermée suite à la guerre civile, elle fut rouverte dans les années 80 par un certain Tidjani et s’est fait appelé de son nom  » Ciné Tidjani  » jusqu’à sa fermeture définitive suite à une insécurité généralisée. Il a cédé ses locaux à une agence de voyages (Express Sud Voyage).
Le Ciné Rex
En revanche, à Fort-Archambault, le cinéma Rex fut créé dans les mêmes années que le ciné Logone par une famille commerçante libanaise. Salle populaire, il s’approvisionnait à partir de Fort-Lamy. Après être projetés au Rio et au Shérazade, les mêmes films étaient projetés dans la salle de ciné Rex. On y programmait également l’actualité tchadienne produite par la direction de la communication de la Présidence de la République. Appartenant à une même famille et surtout faisant partie d’un même circuit (Étoile – Normandie – Shérazade – Rio – Rex), il fut contraint de fermer comme les autres et passa entre les mains de la famille du président de la République Ngarta Tombalbaye. Les salles de ciné Rex étaient les plus répandues en Afrique noire francophone. On les retrouvait à : Abidjan, Agboville, Bouaké, Daloa, Danane et Gagnoa en Côte d’Ivoire ; Dakar, Bignona, Kaffrine, Kaolack, Louga, Saint-Louis, Thiès et Ziguinchor au Sénégal ; Douala, Yaoundé, Ebolowa, Maroua et Tiko au Cameroun ; Bacongo au Congo ; Bamako au Mali ; Kindia en Guinée ; Lomé au Togo ; Porto Novo au Benin ; Bangui en RCA ; Niamey au Niger et Fort-Archambault au Tchad. Toutes ces salles appartenaient aux circuits COMACICO et SECMA. Au Tchad, le Rex a rouvert aujourd’hui grâce à la bonne volonté d’un exploitant de ciné-club, Vincent Danembaye. Cet exemple est intéressant car il amène à se demander ce qu’est en vérité une salle de cinéma. Il est clair que ce n’est pas seulement un bâtiment, une architecture, une configuration de salle, comme on serait tenté de le croire en voyant le court métrage sur le projet  » Des cinémas pour l’Afrique  » d’Abderahmane Sissako qui fait du fauteuil le symbole du cinéma. Ici, le bâtiment a conservé, en apparence, sa vocation première : il diffuse des films. Pourtant il ne s’agit pas d’un cinéma au sens strict du terme où seraient projetées des bobines de films 35 mm. Nous aurons l’occasion de revenir sur ce point important.
Le Ciné Chachati
En province, le ciné Chachati a été créé par un commerçant libanais, Habib Chachati. Il faisait partie de son complexe commercial(1) et n’appartenait pas aux grandes sociétés d’exploitation françaises de l’époque. C’était une salle commerciale indépendante. C’est dans cette salle que le cinéaste Mahamat Saleh Haroun a connu ses premiers émois cinématographiques. Fermée comme les autres, elle ne fonctionne plus aujourd’hui et a été transformée en magasins de vente de pièces détachées.

Ceci permet de faire très rapidement une situation globale des salles de cinéma au Tchad. Sur un total de sept salles, une seule est actuellement en voie de réouverture. Le Rex est une salle à découvert et sa réouverture ne s’inscrit pas dans la logique d’une exploitation de cinématographie traditionnelle. Les films sont projetés en vidéo. Mais il faut reconnaître que grâce au DVD et aux projections itinérantes, En Attendant le Bonheur d’Abderrahmane Sissoko est devenu un succès populaire en Mauritanie et le cinéaste lui-même reconnu dans son propre pays. Alors pour encourager les cinéastes qui s’inscrivent dans une logique de production internationale, ne vaut-il pas la peine d’encourager de tels circuits de diffusion qui viennent combler un manque en attendant d’hypothétiques réouvertures que de pleurer sur la fermeture des salles et qualifier ces circuits parallèles d’illégales ? La question reste posée.

1. Cette situation nous renvoie au film Ballon d’or où un commerçant libanais transforme en même temps sa poissonnerie en un lieu de diffusion de films, de ciné-club.///Article N° : 9763

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Les images de l'article
Le Normandie en réfection © Patrick Ndiltah
Le Ciné Rio © Patrick Ndiltah
Le Ciné Vog © Patrick Ndiltah
Le Ciné Etoile © Patrick Ndiltah
Le Ciné Rex à Sarh © Patrick Ndiltah
Complexe commercial Chachati d'Abéché © photo Parfait
Le Ciné Logone à Moundou © Patrick Ndiltha




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