Saudade à Dakar

De Laurence Gavron

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Le film est dédié à tous les exilés, à toutes les diasporas. Il se termine sur un homme qui chante avec passion combien il aime le métissage. C’est dans ce cycle que s’inscrit Saudade à Dakar, celui du déplacement et de l’épanouissement. Car ce qui frappe chez ces Cap-verdiens installés depuis belle lurette dans la capitale sénégalaise et qui se retrouvent chaque dimanche autour d’un groupe de musiciens pour danser les airs qui aujourd’hui grâce au succès de Cesaria Evora font vibrer la terre entière, c’est la quiétude de leur intégration. Si bien que le doux film de Laurence Gavron qui n’affiche aucune prétention sinon celle de documenter avec une évidente empathie une communauté immigrée dans la ville où elle habite s’avère être au fond un plaidoyer pour la tolérance. Ces gens sont venus avec leur formidable musique et viennent l’offrir en sérénade dans les cours dakaroises qui les y accueillent bien volontiers. Nous ne saurons pas les raisons de leur exil mais il n’est ni triste ni amer : ils portent en eux cet étonnant sentiment fait de nostalgie et de vertige, la saudade, que la morna dilate au plus profond du cœur de ses accents enveloppants et joyeux. Tous restent épris du petit pays que quelques images viennent rappeler comme directement sorties de la guitare ou du violon. Dakar ne peut leur offrir ces pentes verdoyantes ou ces plages de sable noir mais les couleurs des murs ou les ambiances peuvent être moins dépaysantes. Le souvenir reste gravé qui se ravive avec les échos balançants des morna du dimanche soir.
Comme elle l’avait fait avec El Hadj Ndiaga Mbaye (Le Maître de parole, 2003), Laurence Gavron se saisit de la musique comme d’un vecteur de compréhension. Elle est plus claire que n’importe quel discours et les quelques entretiens du film ne viennent que compléter ce qu’elle a déjà fait sentir. Comme autrefois les esclaves de la traite, les exilés n’ont qu’elle pour renouer les liens et raviver leur dignité. C’est en elle qu’ils reconstruisent leur être dispersé, comme ce vieux guitariste qui finit par reprendre son instrument dix ans après son arrivée. Et c’est parce qu’un groupe de musiciens se forme pour rejouer la mémoire commune que l’identité peut se fédérer sans s’enfermer, et que l’ouverture à l’autre devient possible : des phrases en wolof se mélangent aux improvisations en créole cap-verdien.
Volontiers proche des êtres et de leur synergie, le film se love à plaisir dans la douloureuse douceur des complaintes de la morna, comme pour capter cette nostalgie sans tristesse de ces êtres de l’ici et de l’ailleurs, qui ne sont plus d’un lieu mais d’une sensibilité ouverte, aussi jubilatoire qu’intérieure, et qui nous ouvrent sans crier gare à ce que serait peut-être la poésie de la vie.

///Article N° : 3949

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