Un été à Belleville : la tournée

Un jeudi avec Marie-Noëlle, factrice

Installée dans le quartier de Belleville à Paris, la rédaction d’Afriscope, le magazine d’Africultures, a choisi de vous faire découvrir dans cette nouvelle série estivale, cet espace multiculturel. Chaque semaine, aux côtés des habitants, découvrez ce quartier au quotidien bouillonnant.

Quel est le personnage commun à tous les habitants de France, quel que soit leur lieu de résidence ? Pour les plus seuls ou les plus isolés, il représente même le seul échange humain de la journée. Il se déplace souvent sur un vélo jaune… Afin de mieux connaître Belleville, son histoire, ses visages, qui mieux qu’un facteur pour nous servir de guide ? Lecture… recommandée

Intersection du boulevard de Belleville et de la rue Ménilmontant. Il est 10 heures, et je cherche le jaune d’un vélo de factrice. C’est ici que je dois retrouver Marie-Noëlle Mesnigé, et l’accompagner sur le dernier tiers de sa tournée. Au loin, je distingue sa chasuble, aux couleurs de La Poste. Mais pas de vélo. « C’est pour ceux qui sont loin du centre de tri, ou pour les longs trajets. Ici, on a juste un caddie à pousser », explique-t-elle. À 47 ans, Marie-Noëlle est factrice depuis vingt-six ans : « j’ai commencé avec une sacoche, puis il y a eu les cabas, et aujourd’hui on a ces nouveaux caddies. Pas d’effort, le dos reste bien droit, pas de déformation de la colonne ». Même les chaussures de rando qu’elle porte aux pieds sont estampillées du petit logo jaune.
Marie-Noëlle n’a pas choisi d’être facteur. Originaire des Ardennes, elle a passé plusieurs concours de l’administration à la fin du lycée, et a décroché celui de la Poste. Elle est donc venue à Paris pour travailler, et y est restée. « Je n’ai jamais eu envie de travailler en province. J’aime Paris, il y a tellement de choses à faire ici, un tel brassage de visages, de cultures. Dans ce métier, ce qui me plaît le plus, c’est le contact avec les gens et l’ambiance avec les collègues. Je gère une équipe de 12 facteurs et ça me plaît bien. Et puis, il y a les horaires. Je fais du 6 h 30-13 heures, ce qui laisse pas mal de temps l’après-midi pour faire beaucoup d’autres choses ! »
Facteur de lien social
Le contact avec les gens. Le cœur du métier, magie humaine qui fait que le facteur n’est pas juste une machine à distribuer le courrier. Une mission de lien social, de cohésion dans le quartier. Et Marie-Noëlle la prend à cœur : « Avant, je travaillais dans le 9e arrondissement. Mais depuis 2002, je suis dans le 20e. Belleville est un quartier très populaire, avec des gens très gentils et accueillants. Ça peut paraître bête, mais tout le monde me dit bonjour, tout le temps. Ce n’est pas non plus comme dans le film de Dany Boon (ndrl : Bienvenue chez les Ch’tis), mais c’est sympa. Quand je livre un recommandé dans un bar, le patron offre son café ! », plaisante Marie-Noëlle. Parfois, pour les vieilles personnes, elle est la seule rencontre de la journée. « Je ne trouve pas ça contraignant du tout, au contraire. Ça donne un sens à mon métier. Il m’arrive même parfois de m’arrêter dans la rue pour discuter avec les gens, prendre cinq minutes sur ma tournée. C’est important ».
Elle reprend sa tournée, porte après porte. Une carte magnétique et une clé standard lui permettent d’entrer dans chaque hall d’immeuble. Une fois face aux boîtes, Marie-Noëlle est une vraie virtuose. « C’est instinctif. À force, on connaît tous les noms », lance-t-elle en souriant. « Même si dans le quartier les locataires changent relativement souvent ». Parfois, une gardienne récupère le courrier et le dispatche dans l’immeuble. Mais de moins en moins, car cela augmente drastiquement les charges, et pour beaucoup, cela coûte trop cher. Marie-Noëlle traverse la rue pour rejoindre une petite boîte marron foncé, à peine distinguable. « C’est un dépôt relais. Je ne peux pas emmener tout le courrier à distribuer dès le début de la tournée, il y en a trop. Je prends la première partie, et le reste est déposé dans cette boîte, par un chauffeur. Là, on arrive dans le dernier tiers de ma tournée, alors je récupère le courrier restant ».
C’est reparti. Un groupe d’enfants passe, les yeux grands ouverts, hypnotisés par le caddie, de nouveau plein à craquer, et l’uniforme de Marie-Noëlle. En souriant, elle entre dans une épicerie pour faire signer un recommandé. « Malheureusement, dans le quartier, il y a pas mal de commerces qui mettent la clé sous la porte. Ces derniers temps, j’en ai vu trois fermer. La crise n’épargne pas les commerces de proximité », confie-t-elle.
La tournée continue, entre l’odeur enivrante des poulets rôtis et les découvertes insolites. Par exemple, au milieu des travaux de rénovation qui essaiment un peu partout dans la rue, Marie-Noëlle me fait entrer dans un immeuble à première vue assez banal. Un long couloir sombre doit être traversé pour arriver au hall d’entrée. « Cet immeuble est classé monument historique. La plupart des gens l’ignorent, mais c’est un ancien cinéma. Ce long couloir était à l’époque la sortie de secours », explique-t-elle avec malice. »C’est ce qu’il y a d’intéressant dans ce métier. On découvre de véritables petits trésors, en poussant la porte des immeubles et en discutant avec les vieux habitants, porteurs de la mémoire des lieux ». Plafonds sculptés, moulures fines, cours intérieures au calme paradisiaque, où l’on n’entend que le chant des oiseaux. « Parfois, en poussant une porte, on quitte Paris, on quitte Belleville, on se croirait dans un paisible coin de province ». Retour dans la rue, ses bruits de marteaux-piqueurs et ses camions de livraison. La plaque d’un certain docteur P. Bruel attire mon attention. « Ce n’est pas la vedette ! », m’assure Marie-Noëlle en riant. Pourtant, des vedettes, il y en a dans le quartier. Monica Belluci et Vincent Cassel ont été vus à un balcon… Marie-Noëlle sourit d’un air entendu : « C’est exact, mais je ne peux rien dire, secret professionnel ! ».
Professionnalisme, c’est peut-être cela, le mot. Tous les jours, qu’il neige, qu’il vente, qu’il grêle, la tournée est assurée. Dans tout le 20e arrondissement, 108 facteurs distribuent sans relâche le courrier, tel que Sisyphe sur sa montagne, recommençant à chaque nouvelle aube. Pour l’heure, il est midi, et la journée est presque finie pour Marie-Noëlle. Il reste encore à rentrer au bureau et classer les recommandés qui n’ont pas pu être remis. Il faudra aussi « traiter les rebuts », pour renvoyer à l’expéditeur les courriers dont l’adresse n’est pas la bonne. Avant de reprendre des forces pour le tri du courrier, demain, dès 6 h 30…

///Article N° : 10916

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