Un festival plus jeune que jamais !

Le festival Vues d'Afrique à Montréal fête ses 30 ans

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Un monde d’images pour raconter de belles histoires, expliquer de dures réalités, exposer des vérités étouffées mais aussi pour nous faire voyager dans les pays d’Afrique et créoles. Regards croisés, rencontres inter-festivals, forums de solidarité Haïti, ciné apéritifs avec les cinéastes et même une virée à Québec. L’équipe de Vues d’Afrique nous en a mis plein les yeux. Célébration d’un anniversaire riche en échanges.

Montréal était plutôt nuageux et pluvieux durant les dix journées de fêtes qui ont animé le quartier Berri-UQÀM (Université de Québec à Montréal), au croisement des rues Saint-Denis et Sainte-Catherine. Une relocalisation qui a permis au QG du festival, communément appelé le Baobab, de s’installer dans les anciens bureaux de l’ONF – l’Office National du Film qui souffle quant à lui ses 75 bougies cette année – à proximité de la Cinémathèque québécoise où ont eu lieu une bonne partie des projections.
Sous le parrainage (et marrainage !) de l’animateur Philippe Fehmiu et de l’humoriste Dorothy Rhau, le festival a projeté une centaine de films en provenance d’une trentaine de pays d’Afrique, de pays créoles et aussi d’Europe et du Canada. Une programmation dynamique qui a séduit le public québécois dès la soirée d’inauguration grâce au film d’animation Aya de Yopougon (Margueritte Abouet et Clément Oubrerie), en ouverture des manifestations. Une soirée animée durant laquelle le prix CIRTEF a été remis à l’actrice franco-sénégalaise Aïssa Maïga, qui prête sa voix au caractère d’Aya, jeune ivoirienne qui raconte les récits d’un des quartiers les plus populaires d’Abidjan à travers les aventures de ses amies. Aïssa Maïga a tenu à partager son prix avec ses sœurs comédiennes africaines, notamment Rachel Mwanza, devenue la coqueluche congolaise au Québec depuis qu’elle a interprété le rôle de Kimona dans Rebelle de Kim Nguyen qui lui a valu l’ours de la meilleure actrice à Berlin. Cette fois c’est le film Rachel, la star aux pieds nus (Hélène Magny et Pierre Migneault) en première mondiale et lauréat du prix Regards d’ici, qui l’a amené à Vues d’Afrique. Très attendu par le public québécois, le film mesure l’impact du succès sur la vie de Rachel depuis le tournage de Rebelle en 2011 jusqu’à la nomination aux Oscars en 2013 en passant par les marches de Berlin. C’était aussi l’occasion de présenter son livre Survivre pour voir ce jour, aux éditions Michalon coécrit avec Mbépongo Dédy Bilamba.

Déconstruire pour construire

Si il est vrai que le festival Vues d’Afrique ne se distingue pas par des premières mondiales ou par une programmation bling bling qui attirerait des stars de renommée internationale, c’est parce que son objectif premier reste le même après 30 années d’existence : montrer aux Canadiens ce qui se fait en matière de cinématographie sur le continent africain. Avec six catégories compétitives développées au fur et à mesure des années, la recette fait toujours effet. Il s’agit de nourrir le plus grand nombre, quels que soit l’intérêt ou l’origine. Une nouvelle catégorie Développement Durable a ainsi été ajoutée cette année en partenariat avec l’Institut de la Francophonie pour le développement durable afin de sensibiliser les cinéastes sur cet enjeu capital à l’Afrique. C’est Nouakchott P.K.0 de l’atelier Africa Dynamo au Mali avec Julien Fiorentino et Stanislas Duhau (Mauritanie) qui a l’honneur de remporter le tout jeune prix.

À l’issue de cette rude et féroce compétition de longs métrages fiction, C’est Eux Les Chiens du Marocain Hicham Lasri s’est distingué des sept autres en lice. Une comédie dramatique sur l’histoire d’un vieil homme emprisonné au début des années 1980 durant les manifestations des « émeutes du pain », et qui 30 ans plus tard recherche sa famille à l’aide d’une équipe de journalistes alors que la vague des révolutions arabes fait écho dans la société marocaine. Le film remporte aussi le prix du meilleur acteur (Hassan Ben Badida) et le prix des Droits de la personne. Millefeuille de Nouri Bouzid (Tunisie) remporte la mention du jury pour nous avoir transportés dans le quotidien de Zainab et Aïcha, jeunes filles en soif d’indépendance mais coincées dans une société tunisienne confuse entre traditionalisme et modernité. Mais aussi le remarquable et remarqué Soleils du Français Olivier Delahaye et du Burkinabé Dani Kouyaté, en hommage à son père Sotigui Kouyaté, un film à la recherche de la mémoire africaine à travers le temps et l’espace.

Une édition marquée aussi par des documentaires (longs métrages) poignants, révélateurs de vérités occultées. Comme pour mettre les pendules à l’heure, les documentaristes optent pour une démarche de déconstruction pour mieux (re)construire. Que cela soit sur des faits longtemps manipulés, une version faussée quant aux origines étouffées d’une danse populaire avec Tango Negro de Dom Pedro qui décroche le prix du Meilleur documentaire ; des personnalités politiques auxquelles un peuple voue un culte illusionné avec Laurent Gbagbo : Despote ou anti-néocolonialiste… Le Verbe et le sang de Saïd Mbombo Penda ; un mouvement révolutionnaire avorté mais toujours en éveil comme démontré dans Le Chant des Tortues de Jawad Rhalib ; le message croisé entre griots et rappeurs sénégalais dans Messages Musicaux de Cornelia Strasser ; d’un voyage de découverte en Ethiopie contemporaine converti en une dénonciation du système à travers des portraits avec Tant qu’il pleut en Amérique de Fréderic Baillif ; et enfin, la face cachée de l’aide internationale qui a suivi le séisme en Haïti dévoilée grâce à l’incontournable Assistance mortelle de Raoul Peck (Mention spéciale du jury).

Avec sa sélection Afrique Connexion, le festival tente toujours tant bien que mal de satisfaire ici la diaspora africaine et plus si affinités grâce à des films et séries 100% made in Africa and for Africans. Même si leur sélection peut parfois paraître comme ayant passé par les filets à cause d’une faible qualité, ces films trouvent toute leur place dans un tel festival. Destinés davantage à un public local qu’à un public général, ces films constituent aussi une occasion pour le public occidental d’observer l’Afrique vue par les Africains sans références extérieures. C’est là qu’on peut par exemple y percer quelques traits d’humour locaux, y dénouer les jargons propres à la cité dans laquelle est tourné le film. Et pourtant le premier long métrage d’Haminiaina Ratovoarivony Malagasy Mankany (Madagascar) qui empoche ici le prix du meilleur film de la catégorie, tout en laissant entendre un chant funèbre classique lors d’une réunion de famille autour d’un décès à venir, ne manque pas d’aborder des thèmes universels tels que la corruption, la délinquance ou encore la gouvernance.

Autour du gâteau d’anniversaire

La présence des représentants de festivals jumelés (30 ans avec le Fespaco de Ouagadougou au Burkina Faso, 30 ans avec Amiens en France et 20 ans avec le FIFF de Namur en Belgique) ou associés (Cinéma d’Afrique de Lausanne en Suisse, Festival de Khouribga au Maroc, etc.) a permis une concertation autour de la table pour consolider les liens. Réunis comme de vieux amis autour d’un gâteau d’anniversaire, les partenaires ont réfléchi sur les outils d’une collaboration inter-festivals plus efficace. Lors d’une autre rencontre, il aussi été question d’encourager la coproduction marocaine pour des films d’Afrique subsaharienne, via le Centre National du Cinéma marocain. Le Maroc fait figure d’exemple en Afrique francophone subsaharienne en produisant 25 longs métrages, 65 courts métrages et 31 documentaires par an. Cette année sur les 27 films produits au Maroc, 7 sont d’Afrique subsaharienne (Mali, Niger, Burkina Faso, etc.) selon Iz-Eddine Gourirran, représentant du festival de Khouribga.

Comme on ne fête pas un anniversaire sans un vieil ami, Gérard Le Chêne, Président directeur général du festival (cofondateur avec feu Ousseynou Diop) a convié Gaston Kaboré, tout premier lauréat (co-lauréat avec Taïeb Louhichi) du festival en 1985 grâce avec son film Wend Kuuni, alors que Vues d’Afrique n’était encore qu’une petite semaine du cinéma africain. Le cinéaste burkinabé avait déjà fait l’honneur de sa présence en 2004 pour la 20ème édition où il avait animé un atelier de cinéma. Un vieil ami qui parle de Gérard Le Chêne comme d’un « compagnon de route » honorant ainsi les liens d’amitiés, de confiances entre les deux figures de cinéma (Gérard Le Chêne est aussi documentariste) et de convivialité entre le Québec et le Burkina Faso, seul pays d’Afrique subsaharienne avec lequel la province canadienne a un accord culturel.

Certes, avec une programmation toujours aussi large, le festival attire davantage un grand public plein de curiosité et de générosité que de cinéphiles purs et durs. Mais avec son expérience de 30 ans et son dynamisme d’un jeune de 20 ans, le festival Vues d’Afrique continue de démontrer que diversité et créativité sont toujours au rendez-vous et qu’il n’est plus seulement un événement essentiel mais indispensable pour les cinémas d’Afrique.

PALMARES :

SELECTION INTERNATIONALE FICTION
– Le Prix long-métrage est remis au film C’EST EUX LES CHIENS de Hicham Lasri
– Le Prix court-métrage est remis au film LES JOURS D’AVANT de Karim Moussaoui
Une mention est accordée à QANIS de Reda Mustafa
– Le Prix de la meilleure actrice offert par la revue Notre Afrik est remis à NADÈGE BEAUSSON-DIAGNE(Family show)
– Le Prix du meilleur acteur, offert par la revue Notre Afrik, est remis à HASSAN BEN BADIDA(C’est eux les chiens)

SECTION INTERNATIONALE DOCUMENTAIRE
– Le Prix du long-métrage est remis à TANGO NEGRO de Dom Pedro
Une mention spéciale est décernée à ASSISTANCE MORTELLE de Raoul Peck.
– Le Prix du meilleur court-métrage est remis au film LA LARME DU BOURREAU de Layth Abdulamir.
Une mention spéciale est décernée à LOKKOL de Francesco Sincich.

AFRIQUE CONNEXION (OIF)
– Le Prix du meilleur long-métrage est remis à MALAGASY MANKANY de Haminiaina Ratovoarivony.
Une mention spéciale est décernée à ET SI DIEU N’EXISTAIT PAS de Alain Guikou.
– Le Prix du meilleur court-métrage est remis à L’AUTRE FEMME de Marie
Deux mentions spéciales sont décernées aux films LA RADIO de Armand Brice Tchikamen et Fidele Kofi. Et à HOLD STRONG de Marius Bonfeu
– Le Prix de la meilleure série et feuilleton télé est remis à C’EST ÇA KIN de Aly Zazi
Avec une mention spéciale à LES CHANSONNETTES de Samuel A. Wilsi.

REGARDS D’ICI
– Le Prix pour la meilleure production indépendante est remis à VIE PIGMENTÉE de Vic Sarin
– Le Prix pour la meilleure production indépendante ONF est décernée à POUR UNE NOUVELLE SÉVILLE de Kathy Wazana.
– Le Prix de la Relève Via Le Monde est remis à RACHEL, LA STAR AUX PIEDS NUS d’Hélène Magny et Pierre Mignault.
– Le Prix court-métrage Regards d’ici est remis à FAIRE TERRE ET MÈRE de V. Bellefleur, I. Gomez-Martin, M.Huysmans, M.Rahimi, et F. Tanguay.

DROITS DE LA PERSONNE
Le prix Droits de la personne est offert par le CIDIHCA C’EST EUX LES CHIENS de Jawad Rhalid.
Une mention à MILLEFEUILLE de Nouri Bouzid.
Le Prix court-métrage est remis au film RWANDA, L’ENQUÊTE MANIPULÉE de Philippe Lorsignol.
Une mention spéciale est décernée à RETOUR À MONTLUC de Mohammed Zaoui.///Article N° : 12209

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Les images de l'article
Hicham Lasri, réalisateur du film C'est eux les chiens




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