Comment renouer avec les jeunes ?

Entretien d'Olivier Barlet avec François Woukoache

Juillet/août 2000
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Les lecteurs d’Africultures connaissent bien François Woukoache, pour avoir lu son interview dans le dossier  » L’esclavage aboli ?  » du numéro 6, à propos de son film Asientos. Alors qu’il était en partance pour Kigali pour une longue période, je n’avais pas encore pu voir Nous ne sommes plus morts, réalisé au Rwanda et présenté lors de l’événement Rwanda 2000. Il nous semblait cependant important qu’il trouve sa place dans ce dossier. Je lui ai donc posé des questions générales et nous avons complété par quelques questions par courrier électronique après vision de son film, dont on trouvera les réponses en fin d’entretien. O.B.

Quelle est la genèse de Nous ne sommes plus morts ?
Au départ ce n’est pas un projet de film, plutôt le désir d’aller sur place, de partager un moment avec les Rwandais, de voir comment la vie recommence, comment ils pensent, qu’est-ce qui leur arrive maintenant, quelles traces laisse ce qui s’est passé… et éventuellement d’en faire quelque chose au niveau du cinéma. Cela a pris quatre ans pour le monter : il a donc pas mal évolué, des personnes sont arrivées, d’autres sont parties… En fin de parcours, des écrivains sont arrivés, ce qui n’était pas du tout prévu au départ. Cela me paraissait intéressant parce que ça me permettait d’aborder un des aspects qui m’intéresse le plus et qui est un des axes principaux du film : le rôle de l’intellectuel africain par rapport à l’Histoire et à ce qui se passe en Afrique depuis quinze ans – l’explication de leur absence, de leur silence. Comment peut-on se projeter dans l’avenir après ce qui s’est passé au Rwanda ? La démarche des écrivains d’aller là-bas en 1998 m’intéressait beaucoup, si bien qu’on l’a intégré au projet et qu’on a filmé cette rencontre.
Le film a été présenté au moment de la rencontre ?
Oui, une première version de 2 h 10. J’ai maintenant fait quelques coupes pour régler des problèmes de longueur.
Est-ce que tu n’as pas rencontré le même problème que quand tu étais sur Asientos, ton film sur la traite négrière : une absence de documents, une histoire marquée pas le vide…
Le problème ne se posait pas puisque je ne faisais pas un film sur le génocide. Cela déstabilise d’ailleurs certains : je ne m’intéresse vraiment qu’à ce qui se passe après. C’est pour ça qu’on a filmé essentiellement des jeunes qui n’on pas forcément vécu les événements ; bien évidemment on en parle, mais le problème est de comment vivre avec, quelle en est la mémoire, ce qu’ils en pensent, comment ils en parlent, avec leurs propres mots… Ce qui induit forcément la question de savoir comment on renoue avec les jeunes après le génocide ? Quel langage leur parler ?
Se projeter dans l’avenir suppose un travail sur soi : après une histoire comme ça, on n’est pas indemne !
Oui, d’ailleurs le film n’est pas fini pour moi : on a trente heures de rush, et plus encore, c’est une expérience de vie, au sens où cela se prolonge dans le travail. Depuis le tournage, je suis retourné là-bas, je vais y retourner avec mes étudiants, il y a un projet de formation l’année prochaine, pour travailler avec eux à plein temps, par périodes de deux mois. Il s’agit bien d’un travail sur soi.
On vous a dit au Rwanda que vous débarquiez maintenant et qu’avant on ne vous voyait pas…
Oui, la question est complètement intégrée au film, que les gens nous ont posée quand on est arrivés là-bas. Et je pense que c’est une base pour repartir. Le film est complètement construit là-dessus.
Vous avez filmé les sites…
Oui, c’est vraiment horrible : tu débarques là et tu es face à ça, tu ne peux jamais être préparé à ça… On est à quatre heures de route dans la campagne, tu peux y rester à peine une heure, tu es quand même obligé de te poser quelques questions, comment tu vas cadrer… Je crois qu’on a filmé dans un état second, et heureusement pour moi, on avait pas suffisamment d’argent, ce qui nous a empêché d’enchaîner directement sur le montage, ce qui nous a permis d’avoir du recul. On a pu digérer et arriver à monter ça. C’est vraiment un traumatisme.
Peut-on montrer cela au spectateur, lui qui n’est pas sur place ? Peut-on transmettre cette émotion ? Nouer les tripes d’un spectateur finit par être manipulateur…
Oui, mais c’est tout l’intérêt du travail de cinéma. Si c’est à chaque fois amené par les Rwandais qui nous parlent de leur histoire, on rentre dedans et cela se pose naturellement. Il y a trois séquences là-dessus, et à chaque fois, c’est lié avec ce que les gens nous disent et comment ils le vivent encore à l’époque du tournage. Mais ce n’est pas évident… Nous en avons beaucoup discuté avec Samba Félix Ndiaye, qui tournait et était confronté au même problème.
Nous nous en sommes entretenus il n’y a pas longtemps : il a tendance à dire qu’on ne peut rien montrer, au risque de passer de la réflexion à l’agression du spectateur.
Oui, et en même temps c’est nécessaire ! C’est un dilemme. Je crois qu’il faut quand même le montrer : c’est quelque chose de tellement incroyable que même après l’avoir vu, tu as du mal à croire que c’est possible. C’est la première fois de ma vie que j’assiste à l’enterrement de cinq mille cadavres… Toute la difficulté du cinéma est là, avec en plus cette énorme demande de ceux que le film dérange car il ne montre pas que ça… qui ont du mal à accepter qu’on centre sur autre chose, sur la vie ! Les gens étaient frustrés de ne pas s’arrêter à la douleur du génocide, alors qu’avec les jeunes filles du film, on parle de tout et de rien, on parle de l’amour, et puis ça rigole beaucoup, c’est un film assez joyeux… Ça dérange certains.
Tu n’es pas choqué par le fait qu’on laisse ainsi avec ostentation les corps sur place ?
C’est nécessaire, bien que je ne dénie pas que ce soit ambigu. Imaginons un Rwanda où toutes les traces auraient disparu : c’est la porte ouverte à tous les négationnistes. Où est la limite ? Il faut laisser des traces. Dans quelles proportions, je n’en sais rien. Les discours négationnistes sont virulents, et la conscience est difficile. C’est ce que dit quelqu’un dans le film : si on ne l’a pas vécu, on ne sait pas ! Entendre cinq mille morts à la télé reste quelque chose d’abstrait, mais quand tu te rends dans une maison où il y a encore des montagnes d’ossements… tout d’un coup, l’Histoire est là ! Cela choque évidemment, mais même certains Rwandais qui ne veulent pas le voir sont obligés de vivre avec.
As-tu été confronté à beaucoup de non-dits ?
Parfois oui… Mais je me suis marié là-bas : ma femme est Rwandaise. Elle a perdu sa mère dans le génocide ; c’est une histoire dont on parle jamais en famille… On a une fille adoptive qui est amnésique, ne se souvient de rien, mais je suis persuadé qu’un jour ou l’autre ça va revenir. Il faut dire que le Rwanda est un pays très pauvre, quasiment sans ressources économiques ou intellectuelles. La difficulté de reconstruire en est encore plus grande. Pour avancer, les gens sont obligés de faire abstraction de leur Histoire. Alors ils font la guerre au Congo… J’ai un beau-frère que je n’ai jamais vu, qui doit avoir vingt-cinq ans aujourd’hui, mais qui est au loin à combattre depuis trois ou quatre ans. Sa famille n’a aucune nouvelle de lui… Qu’on le veuille ou non, ça laisse des traces dans le psychisme des gens : des dizaines de milliers de familles avec des enfants dans la forêt, sans savoir s’ils sont vivants ou s’ils sont morts…
Y a-t-il un risque de répétition de la chose ?
Non, mais il faudra bien un jour ou l’autre que les gens affrontent les non-dits, qu’ils fassent vraiment le deuil. Cela passe par la parole. Il y a tant de conflits latents entre ceux qui ont perdu les leurs et ceux qui sont arrivés et qui les ont perdus aussi mais ne l’ont pas vécu de la même façon… Ce sont eux qui poussent pour que les choses avancent, mais ceux qui sont là le vivent comme une spoliation. Le pays étant très pauvre, il n’y a pas de réparation. C’est pour ça qu’on va finir par arriver à un blocage : il va falloir qu’ils s’expliquent entre eux !
Est-ce qu’on arrive encore à prononcer les mots Hutu ou Tutsi ?
Oui bien sûr mais c’est aussi là que se situent les non-dits : il y a une volonté politique réelle de réconciliation avec les non-génocidaires, mais on se rend bien compte qu’au niveau de la population, le traumatisme est trop fort : on fait semblant.
Comment as-tu vécu ce travail des intellectuels à Kigali ?
Au départ, j’étais enthousiaste. Mais j’ai été déçu. Tu vis dans le quartier le plus populaire de Kigali au contact des gens, et tout d’un coup, tu vas à un colloque très universitaire au Méridien… C’était très bizarre : j’avais loué une maison pour être avec ma femme, et au Méridien, je quittais quasiment le Rwanda : c’était fermé, il n’y avait aucun contact avec la population, sauf quand il y a eu la pièce et la projection du film parce que ça se passait dans le quartier où on logeait, et que les gens sont venus voir. Voilà, je ne pense pas que c’est ça qu’il fallait faire : c’était trop coupé de la réalité. J’aurais aimé qu’on retourne avec les écrivains auprès de ces jeunes qui se demandent pourquoi on vient quatre ans après ! Des bouquins ont été écrits et je pense qu’il aurait fallu retourner au contact de ces gens.
Même à l’université, le contact n’était pas net ?
Non, les gens ne se sentaient pas vraiment concernés : c’était vraiment un débat d’intellectuels entre eux, sans lien avec la vie des gens. Ou alors les Rwandais organisaient des soirées et les gens venaient voir ce qui se passait, donc il n’y avait pas de débat. Et c’est dommage. Il y avait quand même pas mal de gens au niveau universitaire mais il n’y a aucune prise de position dans les communiqués qui ont été faits, alors que le pays est en guerre, que ça ne va pas au Nigeria, en Côte d’Ivoire…
Le souci de ne pas gêner le gouvernement ?
Mais on est neutre ! On est en train de chipoter !
Peut-être ce dossier intervient-il comme un cheveu sur la soupe qui dénote avec les articles du Monde ou de Télérama ? Pourtant, il ne s’agit pas de jeter la pierre mais d’approfondir, d’accompagner…
Oui, moi je dis qu’on est passés à côté de quelque chose : se rencontrer à Kigali pour prendre position contre la guerre, dire qu’on n’est pas d’accord. Quel sens ça a de venir au Rwanda pleurer les morts, si on n’est même pas capables de dire que la guerre doit s’arrêter ? C’est encore des centaines de morts tous les jours ! Il ne s’agit pas de dire si untel a raison, mais de prendre une position indépendante. C’est là qu’on aurait une chance d’être entendus ! Là, on n’est pas crédibles. Quand on entend Elikia Mbokolo, à propos d’une question sur le ministre des Affaires étrangères qui à l’époque était au Congo, et qui au début de la guerre avait appelé au massacre, reprendre le micro pour dire qu’il faut replacer les propos dans le contexte, je trouve ça totalement ahurissant d’être là au Rwanda et de voir que face à quelqu’un qui appelle au meurtre en disant que les Tutsis sont de la vermine à éliminer, personne ne réagit. Je trouve ça très grave.
Tu aurais préféré des rencontres plus en phase avec la population.
Oui, c’est vrai que des écrivains sont allés intervenir dans les lycées, mais j’aurais préféré que les débats soient plus populaires, qu’ils se fassent ailleurs qu’au Méridien. On avait la traduction en simultané, mais ça n’a rien à voir avec la réalité du pays.
Après avoir visionné Nous ne sommes plus morts :
J’ai été très ému par Tharcisse Kalissa Rugano lorsqu’il dit son poème. Poète et dramaturge, il est une des voix rwandaises ayant survécu. On a l’impression que tu étais tenté de privilégier, de laisser s’amplifier cette voix de l’intérieur.
C’est vrai. Mais c’est aussi un écho positif par rapport à notre volonté d’entreprendre cette démarche. L’écoute devait être au centre de notre démarche. C’est à la fois un moment de partage intense et d’expression poétique très fort. La voix se devait donc de résonner au-delà des espaces.
Tu filmes volontiers les visages en gros plan, les mains, les bras, les gestes. Pourquoi ?
D’un point de vue esthétique, il s’agit de reconstruire un regard sinon nouveau en tout cas différent de ce qui était le mien avant le génocide. Il est impossible de continuer à regarder les corps comme avant. Un autre regard s’impose. Le génocide est aussi une tentative de détruire les corps et les rescapés doivent également reconstruire leur intégrité physique. Par ailleurs, c’est aussi une tentative de saisir des bribes, des fragments de vérités que seule une très grande proximité permet de révéler.
La longue visite de l’écrivain tchadien Koulsy Lamko au quartier de Kigali nommé N’djamena semble proposer un mode de rencontre alternative à la gêne : marcher, parler, boire un pot, nouer une relation, se revoir…
La visite à N’djamena est un moment important parce qu’il résume parfaitement l’esprit du film : c’est un voyage qui doit nous mener au coeur de la vie et qui se fait au rythme d’un marcheur. Le temps est au coeur de ce travail. il faut le temps de se rencontrer, de se parler et il faut revenir car le retour permet un autre regard des deux côtés. Il faut prendre le temps de reconstruire d’autres liens plus profonds, moins épisodiques que ceux d’avant. C’est fondamental d’être au rythme des gens que l’on souhaite mieux connaître, cela facilite la rencontre.
Tharcisse pose la question de savoir comment un écrivain peut inviter les rescapés des suppliciés à rêver d’un Rwanda nouveau. Ton film semble dire : concentrons-nous tout simplement sur l’instinct de survie de la vie quotidienne, l’envie des jeunes de vivre.
Rêver d’un monde nouveau n’est possible que si on a encore la force et l’envie de vivre dans celui qui est le nôtre. Face à l’amertume et au ressentiment par ailleurs compréhensibles des adultes, il faut non pas opposer, mais confronter la volonté des jeunes à survivre, leur désir de vivre mais aussi le niveau d’exigence et de rigueur morale qui sont le leur sont à mes yeux le meilleur gage pour l’avenir.
Ton film montre que les sites doivent être gardés par des bénévoles. Un site a déjà été détruit. Les forces négationnistes sont-elles si puissantes ?
Ici, en tout cas, les gens le ressentent très fort. Le discours négationniste semble posséder des appuis très puissants, notamment dans les réseaux catholiques en Occident.
On sent aussi dans ton film une volonté pédagogique : l’affirmation de ce docteur de Butare que les génocides sont possibles ailleurs dès que sont réunies trois conditions : mauvais leadership, pauvreté, ignorance. Un appel à la vigilance ?
Oui. Quand on analyse ce qui se passe en Côte d’Ivoire, ce qui s’est passé au Cameroun dans les années 91-93 (et ce n’est pas fini, les exemples sont assez nombreux), je crois que la vigilance s’impose d’autant que nous n’avons pas été suffisamment vigilants par rapport à ce qui s’est passé ici et qui se passe au Burundi voire en RDC.
Tu poses la question d’une perte d’innocence. Y a-t-il pour l’Afrique un avant et après Rwanda ?
Pour moi en tout cas, c’est une évidence. Quand on a conscience de ce qui a eu lieu ici et qu’on a vu ce que nous avons vu, rien ne peux plus être comme avant. C’est pour cela qu’un travail d’information est capital pour qu’un maximum de personne prennent conscience de cela.

///Article N° : 1470

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