Femme de combat/Combat de femme 11 : Roselaine Bicep, une conteuse engagée

Lire hors-ligne :

Avec la série Femme de combat/combat de femme, Africultures vous propose des portraits choisis de femmes. Elles utilisent leur art ou tout simplement leur voix, pour parler, montrer, décrire la place de la femme dans la société. L’occasion pour Africultures de compléter la thématique de son magazine interculturel Afriscope, consacrée en janvier et février à la question du féminisme.

Comédienne et conteuse guadeloupéenne, Roselaine Bicep a mené sa carrière entre la France et la Guadeloupe, entre la création et le militantisme, entre la musique et la danse, entre l’enseignement et l’apprentissage. Artiste engagée, elle a travaillé entre autres avec Joby Bernabé, José Exilis, Patrick Cheval, Nicolas Peskine, Olivier Werner, Gerty Dambury, le Théâtre du Cyclone (Guadeloupe), la Compagnie du Hasard (Blois), le Théâtre du Lamparo (Argenton sur Creuse) et le Théâtre des Articulés (Paris). Nourrie d’influences et d’expériences multiples, elle écrit des contes pour enfants qu’elle met par ailleurs en scène.
« Ma vie est un conte »
Roselaine Bicep dessine son parcours principalement entre le théâtre, le conte et le militantisme. La révolte et la rébellion qui la caractérisent vont de pair avec la sagesse qui transcende les traits de son visage et de ses paroles. Arrivée en France à l’adolescence, elle devient mère très jeune, prend alors son indépendance tôt et commence à travailler à l’usine puis au ministère des Affaires culturelles en tant qu’auxiliaire de bureau pour subvenir à ses besoins. Ces expériences l’ont rendu sensible aux conditions des travailleurs. Son militantisme commence alors. Avec l’AGTAG (Amicale générale des travailleurs antillo-guyanais), elle manifeste avec les travailleurs de La Poste, pour la reconnaissance sociale, contre le BUMIDOM (Bureau pour le développement des migrations intéressant les départements d’outre-mer) et l’aliénation des départements d’Outre-mer. Le théâtre prend alors un autre sens dans sa vie car il devient très vite un lieu de dénonciation et de contestation face au système répressif du néocolonialisme français. Elle participe notamment au spectacle On Manman Grèv (Une énorme grève) mis en scène par Joby Bernabé. Elle découvre le mouvement féministe quand elle prend des cours du soir à l’Université de Vincennes. En tant que « fille-mère », statut difficilement accepté dans la société, cela la sensibilise et renforce les jalons de son engagement. Exilée à Paris, elle renoue également avec ses racines africaines lorsqu’elle se rend dans un foyer de travailleurs africains pour des manifestations culturelles c’est alors un travail de désaliénation qu’elle entreprend. Le lien avec l’Afrique étant souvent rejeté aux Antilles (surtout dans les années 70-80), Roselaine Bicep pose alors les bases de son combat en assumant pleinement ce qu’elle est.
« J’affirmais mon créole »
Nourrie de ces expériences en France qui lui ont permis de prendre conscience de son identité, l’irrépressible besoin de revenir sur son île se fait sentir pour poursuivre son militantisme. Au début, grâce à son travail au Ministère des Affaires culturelles, elle est mutée en Martinique. Elle y découvre le Festival de Fort-de-France où elle assiste aux représentations de la troupe guadeloupéenne Théâtre du Cyclone avec laquelle elle collaborera par la suite. Elle contribue à la lutte en soutenant les ouvriers agricoles, en menant des actions pour l’alphabétisation des enfants au créole. Les années 70-80 marquent en effet le début de la « normalisation grammaticale de la langue créole ». Son militantisme pour cette dernière continue au sein de l’association KREY lorsqu’elle est de retour en Guadeloupe avec la collaboration d’Hector Poullet. Ses combats se portent surtout sur la libération de l’île par la réappropriation de sa langue et l’accession à l’indépendance. Elle participe notamment à des manifestations féministes qui croyaient en la libération de la femme par la libération de la Guadeloupe. Dans un groupe de réflexion avec d’autres femmes, elle s’interroge sur le devenir de l’île tant sur le plan social, politique que culturel. Elle se bat avec elles pour que le regard qu’elles peuvent porter sur elles-mêmes et que le regard porté sur la société change en témoignant sur leur vécu. En effet, en tant que mère élevant seule ses enfants, Roselaine se reconnaît comme une femme libre et veut qu’on l’accepte comme tel. Lors de ce retour sur l’île natale, elle rencontre l’auteure et comédienne Gerty Dambury à l’occasion d’une présentation de poèmes de cette dernière. Cela fait naître une collaboration artistique fructueuse entre les deux femmes. En Guadeloupe, elles jouent notamment dans Zig Zag, un texte de Gerty Dambury mis en scène par José Exilis à l’occasion de la Journée de la Femme, dans Bâton Maréchal inspiré du roman de Raphaël Confiant Le Nègre et l’Amiral, sur fond de dissidence martiniquaise et guadeloupéenne au temps de l’amiral Robert en Martinique et du général Saurin en Guadeloupe. Elles y interprètent deux employées de maison, deux femmes qui doivent résister et inventer pour supporter l’autarcie du régime en place. Roselaine Bicep incarne souvent au théâtre des figures de femmes fortes, atypiques, appartenant à la catégorie des gens simples. Sa vie personnelle et sa stature inspirent sans doute les metteurs en scène. Vivant et élevant seule ses enfants, elle était de ce fait considérée comme une femme de mauvaises fréquentations, une délinquante en Guadeloupe dans les années 80. Malgré cela, elle est toujours restée la-femme-qui-avance-avec-ou-sans-homme.
« Le corps est important, je ne le sentais pas »
Bercée par la tradition orale de son arrière-grand-père, durant son enfance, le conte constitue la base de son engagement artistique. L’art du conte lui permet un recentrement sur soi pour une reconnexion avec son corps. Le thème du corps accompagne son projet en cours qui sera une création sur la pièce de théâtre Corps liquide de Kossi Efoui. Elle a eu l’occasion de présenter quelques extraits de ce nouveau chantier lors du Festival des Frankoloré qui s’est tenu du 2 au 13 mars dernier. Elle a en outre participé à la caravane notamment lors des étapes de Paris et Budapest où elle a présenté un remarquable conte sur l’esclavage en présence des lycéens.

///Article N° : 11451

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
Atann Atann, adaptation du Bel indifférent, 1986
Je raconte




Laisser un commentaire