Le Repenti, de Merzak Allouache

Pas de concorde sans parole

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Ce film qui porte sur la nécessité de la parole est traversé par le silence. Un homme court et dévale la montagne pour fuir le maquis islamiste. On n’entend que le vent et son souffle. Aucune musique, pas plus que dans le reste du film, pas même durant le générique final. Cet homme voit furtivement sa famille et va se livrer à la police qui l’installera dans un travail : c’est un repenti. Se repentir, cela voudrait dire parler, collaborer, mais lui se tait. Et quand il parle, c’est pour faire chanter.
C’est pourtant là le nœud. Merzak Allouache dresse un constat sans appel : le repenti ne l’est pas un poil ! Cet homme qui vend cher sa connaissance des crimes perpétrés n’exprime à aucun moment le moindre repentir. Derrière lui, c’est un pays entier qui s’enfonce dans ce non-dit absolu qui accompagne la politique de « Concorde nationale » visant à faire un trait sur le passé des années terribles de la guerre civile en proposant aux combattants islamistes de se réintégrer dans le tissu social s’ils abandonnent la lutte.
Comment un pays peut-il faire le deuil en taisant ainsi son passé ? Même si tout n’est pas parfait, chaque drame national trouve sa façon de se dire pour qu’une réconciliation soit possible, que les conditions du pardon se mettent en place, et que victimes et bourreaux puissent à nouveau, à défaut de se pardonner, au moins coexister pour que les générations futures ne souffrent pas d’une haine entretenue et puissent tourner la page. Afrique du Sud, Maroc, Rwanda… Des commissions en forme de tribunaux ont rompu le silence, permis des aveux, ouvert l’avenir.
Dans les pays où cette parole est absente (Congo, Algérie…), il ne reste plus que les artistes pour combler le vide historique. Un film peut avoir un fort impact. Mais cela sera sans soutien officiel. Le Repenti est tourné avec un tout petit budget. Allouache a l’habitude : aucun des films qu’il a fait en Algérie depuis qu’il avait dû la quitter après Bab El-Oued City (1993), au début des « années noires », n’a été fait avec un gros budget. Il y est revenu dès 2000 pour tourner L’Autre monde où il s’enfonçait avec son héroïne Yasmine en plein maquis islamiste. Harragas (2009) portera ensuite sur le drame des brûleurs qui tentent la traversée suicidaire pour rejoindre l’autre rive et Normal ! (2011) tentera de saisir de façon personnelle et spontanée les désillusions des jeunes Algériens. Il sait s’adapter aux circonstances (cf. notre entretien [n°11449]).
Le Repenti est ainsi un film simple, épuré et austère. Mais cette épure est volontaire : elle sert le sujet. Le temps ne s’y écoule que lentement, les dialogues sont rares, tout est fait pour que l’on ressente le poids du temps. En orfèvre aguerri, Allouache ne distille que peu à peu les éléments qui nous permettent de comprendre ce poids d’une douleur encore si vive qu’elle fait prendre des risques inutiles. Une dramaturgie se met ainsi en place, qui dépasse vite les trois personnes concernées mais se jouera entre elles.
Allouache ne démontre rien. Il n’oppose pas les bons et les méchants. Il ne donne pas de solution. Inspiré d’une dépêche lue dans un journal, son film serait presque banal s’il n’avait la dimension d’un pays, si l’enjeu de ce qui s’y déroule n’était pas aussi puissant. Si bien qu’il vous prend et ne vous lâche plus. Certes, l’heureuse distance instaurée au départ fait place au final à un pathos qui tend à prendre le dessus et rompt le pacte qui convenait si bien au spectateur d’avoir l’espace et le temps d’envisager les possibles et de se faire sa propre idée. Mais cette adhésion contrariée, cette compassion déplacée, finit par faire partie du trouble qu’instaure ce film et qui le rend si prégnant.
Car ce qui fascine dans cette histoire est sans doute le mystère qu’elle convoque, qui se décline différemment entre hommes et femmes, entre victimes et bourreaux, et repose une fois encore la question de savoir comment sortir du cercle de la violence.

///Article N° : 11448

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Les images de l'article
Nabil Asli et Adila Bendimerad
Nabil Asli
Khaled Benaïssa
© toutes photos Sophie Dulac Distribution




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