« Je ne pense pas que les autres religions nous aient apporté quelque chose »

Entretiens de Josie Fanon avec Ousmane Sembène

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« Le film pose le problème du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. Quand on connaît le Sénégal, on sait que personne ne peut assumer le pouvoir sans l’accord des chefs religieux. Pour être ministre ou député, on s’appuie sur les confréries religieuses, sur les marabouts », déclarait le doyen du cinéma africain, Ousmane Sembène. Il s’explique ici sur son film Ceddo.

Extraits de l’interview de Josie Fanon publiée dans Demain l’Afrique, 30 juillet 1979
Quel est le sens du mot Ceddo ?
C’est un mot pular qui désigne ceux qui se sont opposés d’une manière ou d’une autre à une forme d’asservissement. Cela signifie « conservateur de la tradition ». Les Ceddo, ce sont « les gens du refus ». On trouve l’esprit Ceddo aussi bien chez des musulmans que chez des catholiques.
Quel est le sens du film ? Est-ce un rejet de l’Islam, une description montrant les aspects négatifs de la pénétration de l’Islam en Afrique de l’Ouest ?
Ce n’est pas l’Islam, l’essence de l’Islam, qui est en cause, mais l’utilisation qu’on fait de l’Islam auprès d’une masse ignorante. Si j’avais voulu faire une critique de l’Islam, je me serais appuyé sur les versets du Coran. Je ne le fais jamais. Nous devons avoir le courage de regarder les choses en face. Actuellement, nous voyons des chefs d’Etat africains jouer avec la religion. Nous devons avoir le courage, dans un Etat laïque, d’assigner des limites aux guides spirituels. Ma crainte profonde est que nous tombions entre les mains d’un pouvoir de droite qui utiliserait la religion
A deux reprises, un personnage du film dit qu’aucune foi ne vaut la vie d’un homme.
Je l’ai dit, je le répète. Aucune foi ne vaut la vie d’un homme. Ni Allah, ni Dieu ne valent la vie d’un homme.
Le personnage du prêtre catholique dans Ceddo peut apparaître comme privilégié par rapport à celui de l’imam ?
C’est une vision subjective, superficielle du personnage du prêtre. Je n’ai pas fait un film sur la religion catholique. Ce n’est pas mon problème. Ce n’est pas celui du Sénégal ou de l’Afrique de l’Ouest. Dans le film, le prêtre est là à côté du marchand d’armes. J’ai voulu montrer l’existence de trois forces : l’Islam, la religion catholique, les commerçants.
Des deux religions, celle qui a pénétré le plus profondément, c’est l’Islam. D’ailleurs dans Ceddo, la mort de l’imam ne marque pas la fin de l’Islam.
Au contraire, le prêtre rêve d’une Eglise noire, mais son rêve ne se réalisera pas.. Nous assistons à la mort de la religion catholique et à la montée de la religion musulmane. Encore une fois, la religion catholique, ce n’est pas notre problème.
L’Islam en tant que religion n’est pas en cause : la dernière image du film, quand la princesse Dior après le meurtre de l’imam passe au milieu des disciples indique bien la pérennité de cette religion. Ce qui est en cause c’est la mauvaise utilisation qu’on peut à une période donnée en Afrique de l’Ouest, faire de l’Islam.
Extraits d’un débat avec Ousmane Sembène à Kinshasa après une projection du film le 10 novembre 1977, publié dans Sahel du 11 mai 1981
Le missionnaire a des rêves comme tout le monde. C’est l’homme et ses ambitions qui m’intéressaient. Ce dont ce prêtre rêvait, et je pense que c’est le rêve de tous les missionnaires, c’est faire davantage d’adeptes. C’est ce qui doit se passer dans la tête d’un missionnaire, qu’il soit musulman ou catholique.
J’ai introduit le syncrétisme, mais je sais que l’Eglise africaine a beaucoup évolué, nous trouvons d’ailleurs le syncrétisme jusque dans les accoutrements de certains de nos prêtres. Je voulais seulement parler parallèlement des deux religions qui existent au Sénégal .
Je n’ai pas dit non plus que la religion chrétienne était innocente, nous avons encore à parler et à faire des films sur ce passage de notre histoire, mais j’ai dit ce qui m’intéressait : je suis musulman, il me fallait d’abord parler de cette religion. Si vous étudiez l’histoire de l’Ouest africain, vous verrez la collaboration qui a existé entre beaucoup de chefs religieux musulmans et le pouvoir colonial. Ceci, nous ne pouvons pas le nier, pas plus que nous ne pouvons nier que le monde arabe a pratiqué l’esclavage, ce serait nier l’évidence.
Pour moi qui suis dans un pays à 80% musulman, ce qui m’intéresse, c’est ce qui se passe d’abord à l’intérieur de ma société, et d’essayer d’apporter non pas des solutions, mais des pensées, des réflexions sur la marché de la religion et de toutes les religions.
Dans vos livres et dans ce film, on a l’impression que vous ne retenez que l’aspect négatif de l’histoire des religions. Cela est-il intentionnel ?
Je ne retiens pas que les aspects négatifs de la religion. Je n’ai pas touché à l’essence de la religion, j’ai respecté les rituels, le sacré, mais si l’on parle de l’imam, c’est en tant qu’individu qui sous couvert de la religion veut accéder à un certain niveau de pouvoir et qui n’est donc plus un homme religieux. Quand un imam est un imam, il ne pose aucun problème à cette société , mais lorsqu’il y a téléscopage entre le spirituel et le temporel, le problème social se pose.
Je ne peut pas rejeter ce que l’Islam a apporté, mais je ne peux pas dire que tout ce qu’il a apporté est positif. D’autant que nos religions traditionnelles ont leur charge d’humanisme. Notre religion traditionnelle accomplissait à un moment donné un grand nombre de fonctions. Je ne pense pas que les autres religions nous aient apporté quelque chose. Nous ne nous sommes jamais penchés dessus, nous nous sommes seulement contentés en nous disant qu’il y a un autre monde. Actuellement en Europe, nous constatons qu’il y a un drame sur le monde arabe aussi, mais nous, nous avons l’avantage, je pense, de pouvoir faire une synthèse, sans rien perdre de nous-mêmes, en prenant ce qui peut venir des autres et en l’améliorant. Mais toutes les religions se sont agrandies et fortifiées en sacrifiant des gens. Ce n’est pas moi qui ai inventé l’Inquisition, nous connaissons la bulle du Pape, ce n’est pas moi non plus. Nous savons qu’actuellement des catholiques sont sacrifiés par des musulmans au Soudan.
Vous semblez très pessimiste et nous laissez dans l’obscurité. L’imam meurt, le prêtre meurt. Le roi est mort alors que ses gens étaient déjà convertis et ses valeurs bafouées. Vous ne donnez d’issue ni aux valeurs africaines, ni au christianisme, encore moins à l’Islam ?
Je pense que la fille à la fin, symbolise quelque chose quant aux valeurs, et ce n’est pas le fait d’avoir tué un imam ou un curé qui a arrêté les religions. Je vous l’ai dit, c’est un film de réflexion. L’histoire des ceddos a existé. Il y a des chansons ceddo en mandingue, certains ont refusé de se convertir en se jetant dans des puits mais cela n’a pas arrêté la vie !
Ce n’est pas le suicide qui arrête la vie, c’est le refus de voir la réalité en face, le refus de voir ce que l’on peut faire.
Nous avons beaucoup d’histoires au Sénégal de gens qui ont refusé d’être catholiques ou musulmans, nous avons beaucoup de familles sénégalaises, à commencer par la mienne, qui depuis trois générations sont divisées. Nous coexistons en paix mais lorsqu’il nous arrive d’évoquer nos histoires ou ce qui se passait avant nous, nous le voyons avec tristesse et nous souhaitons que face à des politiques présentes, cela ne se reproduise plus, qu’on ne nous oppose pas les uns aux autres, comme cela se fait dans certains Etats africains.
Voilà le but que je poursuis.
Ce film raconte des conflits d’ambition : ambition de l’imam, ambition du prêtre catholique, ambition de la tradition qui paraît l’emporter à la fin. Ce n’est pas un dialogue, la question est tranchée. C’est la tradition qui l’emporte. Est-ce la conviction de l’auteur que dans la rencontre des civilisations une seule peut l’emporter ?
J’aime bien la question, mais il faut situer le film à son époque. Ce qui nous manque c’est la synthèse et comment faire la synthèse de ce qu’est la tradition et de l’apport des autres. Nous devons avoir foi en nous-mêmes
Cette dialectique de tueries perpétuelles était une nécessité à chaque instant pour renvoyer à l’image suivante… J’ai voulu faire un film ou l’imam, un imam de petite taille – au cinéma le langage implique des oppositions, une dialectique – possède cette grande puissance de mobilisation. En vertu de quoi ? En vertu d’un savoir devenu sacré, d’un mythe du savoir, contre lequel nous devons faire attention.

///Article N° : 2167

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