La Chine est encore loin

De Malek Bensmaïl

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Voilà une façon magistrale d’interroger l’histoire contemporaine algérienne. Ce n’est pas la première fois que Malek Bensmaïl s’y atèle : sur le mode intimiste, il avait capté le regard des Algériens qui viennent passer leurs vacances dans un pays marqué par les années terribles dans Des vacances malgré tout (2001) et avait exploré les maladies mentales et leur lien avec l’état de la société dans Aliénations (2004) ; sur le mode politique, il avait fait un bilan avec Boudiaf, un espoir assassiné (1999) et suivi la campagne électorale de l’outsider Ali Benflis dans Le Grand jeu (2005), un film déprogrammé des chaînes françaises sous pression politique et qui n’a ainsi jamais pu voir le jour.
Le titre de La Chine est encore loin évoque le hadith du Prophète : « Recherchez le savoir, et s’il le faut jusqu’en Chine ». C’est bien ce que fait Malek Bensmaïl en plongeant dans une bourgade des Aurès, Tiffelfel, près de Ghassira. Ce n’est pas un hasard : c’est là qu’eût lieu le premier attentat de la « Toussaint rouge » qui déclencha l’insurrection de 1954, dont furent victimes le couple d’instituteurs français du village et le caïd. Nous sommes là au « berceau de la révolution ». Bensmaïl retrouve les témoins du drame mais ne s’y arrête guère : c’est l’école, et surtout comment elle manie les langues et les mots, qui lui semble le mieux représenter pourquoi, pour l’Algérie d’aujourd’hui, le savoir est encore loin. Mais le film ne se veut pas un désespérant état des lieux : ce qui l’intéresse, c’est la dynamique à l’œuvre, le processus en cours qui font de ce savoir non un impossible lointain mais un chemin à parcourir. D’une durée de deux heures mais s’étalant aussi sur une année de tournage pour saisir l’année scolaire et les saisons, il prend le temps de la sensibilité et de la complexité, qui lui permettent d’éviter les idées toutes faites et le constat trop rapide. La maîtrise de l’image et du traitement évitent non seulement tout ennui mais donnent clairement force au propos qui puise dans la richesse des rencontres et du réel.
Certes, en terme de transmission, dans ses références récurrentes au combat des martyrs de la révolution, l’école s’apparente aux cérémonies du souvenir, à mille lieues des aspirations des enfants, ce que confirme le moralisme de l’instituteur quand il s’agit de comprendre pourquoi ils n’aiment pas l’école. Certes encore, on voit combien l’imposition de l’arabe classique à l’école bride l’expression des enfants dont la vivacité apparaît dans les gros plans. Bensmaïl, lui, traduit son générique dans toutes les langues parlées en Algérie. La femme de ménage témoigne elle aussi de la dure nécessité pour les femmes d’affronter les hommes pour pouvoir vivre. Le constat est dur, sans concession, et pose les blocages de la pédagogie comme de la société. Mais l’évolution de l’instituteur Mohamed dans son rapport aux enfants ouvre une fenêtre, déjà entr’ouverte par Nacer, l’instituteur de français. Car dans ce film dédié à ses propres enfants, sans crier gare mais avec une belle détermination, Malek Bensmaïl dégage une ligne d’horizon : l’ouverture sur le monde qui est à la source de toute interrogation.

///Article N° : 9447

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