La critique socio-politique dans les polars de Mongo Beti

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Retour sur les deux derniers romans de Mongo Beti qui, sous-couvert du  » polar « , constituent une critique acerbe de la société camerounaise post-coloniale.

À travers ses romans, ses essais et de courageuses prises de position, Mongo Beti avait fini par être pour nous le symbole même de l’intellectuel libre, prêt à payer pour ses convictions et ne se reconnaissant d’autre maître que sa conscience.
Boubacar Boris Diop (1)

Conscient de l’engagement subversif de ses romans, Mongo Beti est d’abord révélé sous le nom d’Eza Boto :  » Sans haine et sans amour  » (nouvelle) paraît en 1953, puis, Ville cruelle, son premier roman, en 1954. Le choix de publier ses tout premiers écrits sous des pseudonymes pourrait s’interpréter comme l’entrée officielle de l’auteur en dissidence. Il publie par la suite trois romans en trois ans : Le Pauvre Christ de Bomba (1956), Mission terminée (1957) et Le Roi miraculé (1958), qui se déclinent en une trilogie. Après une décennie qui pourrait être interprétée comme étant une période d’observation et d’auscultation de la société africaine d’une part et du système néocolonial d’autre part, suivront Main basse sur le Cameroun en 1972, Perpétue et l’habitude du malheur et Remember Ruben en 1974, La Ruine presque cocasse d’un polichinelle en 1979, Les Deux mères de Guillaume Ismael Dzewatama en 1983 et La Revanche de Guillaume Ismael Dzewatama en 1984. Cette deuxième série de publications marque une évolution fondamentale dans le courant idéologique de l’écrivain. C’est l’ère de la dénonciation et de la contestation de l’ordre postcolonial. Cette fois-ci, Mongo Beti dévoile et persifle un système dominé par le jeu d’intérêts entre l’ancien maître qui, en réalité, n’est jamais parti, et ses affidés locaux, les anciens colonisés. Les deux complices sont désormais liés dans l’entreprise de déshumanisation, d’asservissement et de pillage des ressources du continent noir. Mongo Beti, il faut le souligner, n’a jamais partagé l’allégresse qui a suivi les indépendances africaines. Après son retour au bercail en 1991, suite à un long exil de quarante années en France, et après une phase d’observation et d’évaluation des réalités locales, l’auteur fait paraître un essai, La France contre l’Afrique (1993), et trois romans : L’Histoire du fou (1994), Trop de soleil tue l’amour (1999) et Branle-bas en noir et blanc (2000).
Rires amers
Ces deux derniers textes, sous couvet d’une série policière, sont empreints d’une profonde sensibilité et se singularisent par la crudité des vérités exposées. La remarque de Boubacar Boris Diop à propos des polars de Mongo Beti mérite d’être citée :
Au-delà de leurs titres étranges, des romans comme Trop de soleil tue l’amour et Branle-bas en noir et blanc frappent par leur furie jubilatoire. Après quatorze années de silence entre Le roi miraculé et Main basse sur le Cameroun, il avait peut-être envie de faire un sort à la littérature elle-même. Ses derniers textes donnent pourtant l’impression d’une boucle qui se referme, car Mongo Beti semble y avoir retrouvé la joie d’écrire de ses jeunes années, avec en prime l’amertume et le désir de foutre le bordel. (89)
Contrairement à ses habitudes littéraires, Mongo Beti adopte, pour ces deux romans qui, au fond, se complètent, le style des romans policiers. Ceci peut s’expliquer par le fait que, dans une certaine mesure et par la force des choses, la littérature africaine, au moins dans la partie francophone du continent, n’a jamais atteint la masse populaire. Les écrivains africains s’adressent, en général, à une élite intellectuelle. Or il existe un public populaire qui ne cherche qu’à lire, et qui constitue, à bien y regarder, le véritable destinataire final de cette littérature de combat. Le polar semble être un choix stratégique pour atteindre ce public. Mongo Beti y prend une grande liberté d’expression pour vitupérer vertement la société camerounaise postcoloniale. Trop de soleil tue l’amour et Branle-bas en noir et blanc sont, il faut une fois de plus le souligner, des œuvres qui s’organisent dans une admirable série, tout en présentant les mêmes personnages qui participent à l’intrigue. Que ce soit à travers des personnages comme Zam, Eddie, le taximan, Norbert, Moustapha, Bébète, la mère supérieure, l’abbé Batané ou Georges (l’aventurier français), Mongo Beti exprime son dépit face au tableau inquiétant du Cameroun postcolonial. Il s’agit d’un Cameroun enserré dans les liens du système néocolonial, empêtré dans la déchéance morale et incapable de se projeter dans le futur.
Par sa critique acerbe, enveloppée d’un humour caustique, Mongo Beti présente l’image d’un Cameroun à la dérive. La dérive du pouvoir postcolonial se caractérise essentiellement par les abus de pouvoir, l’incompétence, la corruption d’une administration aux ordres, l’effondrement des valeurs socio-économiques et morales. La déchéance sociale est à l’image de la perversion de ses dirigeants, quand elle n’en est pas la conséquence. L’intervention du taximan, un des personnages de Branle-bas en noir et blanc, lors d’une discussion entre Eddie et Georges, est révélatrice de l’état chaotique du pays :  » l’État ici c’est quoi ? Est-ce que ça existe ? Mes frères africains là, vous êtes forts, hein, très forts. Là où les Blancs ont commencé par le commencement, vous autres vous commencez par la fin. Vous êtes très forts. Je ris quand même beaucoup (55) « .
Au fil de ces pages, Mongo Beti entreprend une profonde réflexion, tout en élucidant les causes profondes des maux qui expliquent la dégénérescence de l’Afrique postcoloniale. Le romancier dénonce ainsi le caractère fortement autocratique du système mis en place par le pouvoir colonial et perpétué par ses postiches locaux, un système de domination qui a fait de la nation camerounaise une monstruosité. La littérature pour Mongo Beti n’est pas un jeu mais plutôt une arme de défense contre les impérialistes occidentaux et leurs affidés locaux.
Trop de soleil tue l’amour et Branle-bas en noir et blanc, se relient, d’une certaine manière, à une histoire vraisemblable, celle des élites africaines constituées en une classe aliénée et aliénante, car  » l’oreille et l’œil du président sont présents partout  » (Branle-bas 3). Ces romans se veulent une dénonciation de la société camerounaise postcoloniale, minée par la terreur, l’échec politique et la désolation socio-économique.
La satire politique
La verve revendicative de ces romans dénote le caractère fondamentalement biaisé des indépendances des nations africaines. Trop de soleil tue l’amour et Branle-bas en noir et blanc présentent un bilan médiocre du Cameroun postcolonial et font la satire du comportement de ses dirigeants, un comportement fait de félonie, de démission, de compromission et de tyrannie. Toutes choses qui ne manqueront pas d’étonner Georges, un des personnages clés du roman :  » Si je raisonne bien, poursuivit le toubab, l’activité économique est paralysée pour une journée, parce que le président sort de son palais ou y rentre ?  » (Branle-bas 12). Cette attitude irresponsable des dirigeants camerounais qui surprend Georges, n’étonne cependant pas Eddie :
Et alors, ricana Eddie, en quoi ça vous étonne ? Quelque chose vous étonne encore dans ce pays ? L’activité économique est paralysée, est-ce le problème du président ? Aujourd’hui, c’est lui, demain c’est un autre rigolo, chef d’État de je ne sais quelle merdique République bananière, ça sera pareil, des heures à poireauter comme des cons, je devrais dire en vrais cons. Après demain, ce sera la première dame, comme ils disent ici, rebelote. (Branle-bas 12-13)
Le sens de ces œuvres romanesques est à restituer dans son contexte politique, économique et social, à savoir un Cameroun qui a mal à ses institutions, à son administration, à ses élites. Un Cameroun en panne, pris dans le tourbillon de mille contradictions voulues et entretenues par les suppôts locaux du néocolonialisme et leurs maîtres métropolitains :
Dans certains quartiers de cette ville, notre capitale, qui n’abrite pas moins d’un million d’habitants, l’éclairage public s’allume le jour, mais s’éteint la nuit venue. Et que dire de la coupure d’eau du mois dernier ? Totale et universelle : pas une goutte du précieux liquide pour les nouveau-nés des hôpitaux et d’ailleurs, rien pour les maisons individuelles où les déjections humaines s’accumulèrent et mijotèrent trente jours durant dans les cuves des toilettes des résidences bourgeoises, empoisonnant l’air respiré par nos pauvres bambins, sans parler des parents. (Trop de soleil 11)
Bref, Mongo Beti fait le procès de l’état déliquescent des nations africaines et dénonce l’égoïsme et l’inconscience de la classe dirigeante. Une classe dirigeante dont le chef s’octroie régulièrement des semaines de villégiature à l’étranger. De la même manière, il désigne ces dirigeants égoïstes comme les responsables au premier chef de la dérive collective. Leur technique est aussi simple que cynique : infantiliser et avilir le petit peuple pour mieux l’asservir :
Chaque grand, comme ils disent, dispose d’un fief, sous une forme ou sous une autre, dans lequel il fait la pluie et le beau temps, sans aucun contrôle de l’État. C’est le cas d’un ministre dans son ministère, d’un commissaire de police dans son commissariat, d’un proviseur dans son lycée, d’un médecin-chef dans son hôpital, de mon protecteur dans son château, espèce de Chambord baroque comportant même une chambre de tortures (Branle-bas 133-4).
À travers le caractère de ces personnages, Mongo Beti nous révèle la trahison dont sont victimes les pays africains et leurs peuples après quatre décennies d’indépendance. Les larbins de l’ordre abusent de leurs uniformes, ou très souvent de leurs casquettes, exploitant et mutilant le peuple sans répit. Norbert, dans Branle-bas en noir et blanc, est le type même de ce rapace qui, en vertu de son pouvoir de flic, se croit investi d’un pouvoir illimité sur ses congénères :  » Il exécute un citoyen en plein jour, et pour son compte personnel encore, il faut venir ici pour voir ça  » (Branle-bas 56). Les détenteurs de pouvoir usent et abusent des dispositifs de l’État, principalement la police, l’armée et l’administration :  » L’État n’existe pas sinon par à-coups, et toujours sous la forme policière, quand il envoie ses policiers briser une manifestation de retraités qui sont privés de leur pension depuis six mois «  (Branle-bas 134).
L’Afrique en mal de leader
Se superpose au talent indéniable de Mongo Beti sa capacité jamais prise à défaut à observer de près les faits et à dénoncer les injustices sociales qui règnent au sein de l’appareil d’État, en particulier au Cameroun. L’auteur étale le désarroi d’une société vivant en porte-à-faux avec l’immoralité qui caractérise les gens du pouvoir, agissant en fonction de leurs pulsions basses et égoïstes. Eddie l’observe fort opportunément :  » Quand tant de gens, dès qu’ils avaient pillé au point de le contraindre à la faillite un établissement financier, un organisme public, une entreprise d’État, s’empressaient de se radiner à l’étranger, leur magot tapi au fond d’une valise diplomatique complaisante  » (Branle-bas 35-36). L’incurie qui caractérise l’élite au pouvoir est mise en relief par Mongo Beti dans une peinture poignante de la vie effrontément opulente qu’elle mène. Une élite gangrenée par une propension maladive au pillage des deniers publics et de toutes les autres ressources du pays. Le président de la République et sa nombreuse cour, ses courtisans et autres clients du régime roulent carrosse, pour témoigner de leur réussite matérielle. Le narrateur, lors d’une scène marquant le retour du président d’un de ses innombrables voyages, raconte :
Défilèrent alors, à la queue leu leu et à vive allure, certes, mais sans précipitation excessive, une trentaine de Mercedes dernier cri, aux vitres teintées également, mais aussi longue et vaste qu’un wagon-lit de l’Orient-Express ou de la Western Union. C’est celle où le président avait pris place, disait-on, car personne ne l’avait vraiment vu. (Branle-bas 25-6).
Pour Mongo Beti, le pouvoir s’est trompé de dépositaire pour échouer entre des mains moins méritantes et incapables. Et ce n’est pas un hasard :  » Les quelques leaders qui avaient quelque peu réfléchi aux enjeux idéologiques de la libération de l’Afrique ont été très vite balayés. Et pas seulement par la méchanceté des Blancs, mais par les Africains eux-mêmes  » (Mongo Beti parle 50).
La désolation de Mongo Beti est d’autant plus profonde quand il remarque que les intellectuels font très peu pour sortir le pays de son marasme économique et de sa déchéance politique et sociale. Pire, ces intellectuels, très souvent, se sont ligués avec la classe dirigeante dans un dessein criminel de prédation de la fortune publique, avant de se constituer en une opposition aux ordres. C’est  » le vrai mal, le seul mal de notre société, si l’on excepte l’obstination de nos intellectuels à singer les mœurs vulgaires des dirigeants de la dictature au lieu de montrer au peuple l’exemple d’une existence noble et productive  » (Trop de soleil 70). Dès lors qu’ils ont fait le choix de s’allier à un régime qu’ils savaient au préalable dictatorial et qu’ils qualifient aujourd’hui de corrompu, les intellectuels camerounais ont échoué dans leur fonction de repère des valeurs de la société. Le vrai drame, c’est que l’Afrique en général souffre d’un affligeant déficit de modèle, d’une absence préjudiciable de leaders responsables, capables de tracer et d’éclairer le chemin pour les masses. Le Corse, un des personnages du roman, le confirme :  » l’Afrique souffre surtout de ne pas sécréter des hommes de caractère, ou si peu, lesquels les vautours de notre capitalisme s’empressent alors d’exterminer. L’Afrique manque de vrais leaders  » (Branle-bas 141). Voilà le drame.
Après quarante ans d’indépendance, l’Afrique n’a su produire que des politiciens, des soldats, des policiers et des magistrats aussi corrompus et pervers les uns que les autres, et plus nocifs que les criminels qu’ils étaient censés pourchasser et punir. Le président de la République est le chef de la magistrature suprême et dispose de tous les moyens pour manipuler les élections en sa faveur, des moyens dont il fait régulièrement usage. Le Corse l’affirme :  » Le chef de l’État a tous les pouvoirs, même celui d’annuler une loi votée par son Parlement «  (136). Les chefs d’État africains n’ont pas véritablement pris en main le destin politique et les projets économiques et sociaux de leurs nations. Tout en dénonçant la responsabilité des dirigeants, Mongo Beti regrette amèrement que l’Afrique se montre aussi impuissante, incapable de contrôler son propre destin. Le constat est aussi clair que désolant, le continent ne s’est pas encore libéré du système colonial :  » Les Français sont prêts à tout pour maintenir leur emprise ici  » (Trop de soleil 27).
Il est désolant de constater que la propagation de la gangrène sociale est le fait des agents publics. La malhonnêteté et l’inconscience professionnelles amènent des personnages comme Norbert à considérer la corruption comme un mode de vie.  » À la circulation, je me fais cent mille par jour. Alors, ici, avec vous, je vais gagner quoi ? Moi, je préfère la circulation  » (Trop de soleil 132). À cause de ses méthodes mal adaptées, de ses choix périlleux et pour le moins irréalistes, la sphère dirigeante de l’État doit être directement tenue pour responsable de nombre de vices qui ravagent le pays. Les réductions des salaires et la modicité de la rétribution des agents publics sont des causes de la déchéance morale collective. Moustapha se fraie un chemin illicite pour survivre. C’est ainsi qu’il se découvre du jour au lendemain des dons de marabout avec pour seule fin d’abuser de la crédulité du peuple. Avec la complicité de l’État, des affidés comme l’abbé Batané et la Mère supérieure mettent sur pied divers trafics. Grâce à leurs combines, ils tiennent en servitude de nombreuses jeunes femmes. La dictature use et abuse de sa police pour pourchasser et faire taire des journalistes qui, comme Zam, s’efforcent d’animer une presse indépendante.
Mongo Beti dénonce avec véhémence l’irresponsabilité du système politique, source de nombreux malheurs qui gangrènent la société camerounaise, dans un style d’une vigueur frappante. Dans Trop de Soleil tue l’amour et Branle-bas en noir et blanc, le lecteur découvre une langue panachée. À la langue de Molière s’ajoute le français du peuple, teinté de couleurs locales. L’auteur lui-même affirme :
Dans Trop de soleil tue l’amour, je mets en scène pour la première fois peut-être des gens du peuple, mais des citadins. C’est vrai, c’est la première fois. Et j’ai l’impression qu’à Yaounde, il y a peut-être déjà l’amorce d’une langue collective, un français collectif, qui est très pauvre en ce sens qu’il n’est pas capable d’exprimer des idées très fortes ou des sentiments très profonds mais qui peut aider à la communication des gens de différentes ethnies. (Mongo Beti parle 147)
Le parler populaire au service de la pensée
Il faut une fois de plus le souligner, si l’auteur fait le choix délibéré d’un français populaire dans ses textes, c’est essentiellement pour sa fonction communicative. Le taximan entre bien dans cette classe de personnages qui utilisent un français local. On note avec intérêt son malheur lorsqu’il est interpellé par un policier, faute de permis de conduire. Il se tourne alors vers Eddie qu’il transportait dans son taxi en lui disant :  » Rien, patron, répondit le taximan. Pas de permis. Pas d’assurance. Rien. On fait tous comme ça, hein. Tu tombes sur le mange-mille-là, tu donnes deux mille, tu es tranquille pour la journée. L’assurance, le permis, tu trouves même l’argent où ? C’est trop cher (Branle-bas 19).
Par ailleurs, parlant des voyages du président considéré comme un oiseau migrateur à cause de ses multiples déplacements, une jeune femme demande avec candeur et insistance :  » – Aka, tu dis seulement Brunei, Brunei, mais ouais, Brunei, c’est même où ? Tu connais Brunei, toi ? C’est tout près ? C’est très loin ? C’est où ? Qui connaît même ça ? «  (Branle-bas 23). Mongo Beti se sert de la langue comme d’un instrument malléable pour véhiculer son message. Nous pouvons affirmer à juste titre que le parler populaire utilisé dans Trop de soleil tue l’amour et dans Branle-bas en noir et blanc dévoile le statut social de certains personnages. Thomas Melone souligne à ce propos :
Mongo Beti aime dans ses œuvres à retranscrire le parler populaire camerounais. Il excelle à mettre dans la bouche de ses divers personnages le style de leur niveau éducatif ou de leur condition sociale, avec de savoureuses intrusions du parler tribal, faisant ainsi de son œuvre un condensé des traits dialectaux, un amalgame de français volontairement maladroit et de langues indigènes, exigence de couleur locale ou variations de sa fantaisie. (183)
Le parler populaire intervient pour briser les règles du français standard et pour défendre le peuple semi-éduqué qui s’efforce de s’exprimer à sa manière. Ainsi, Mongo Beti réussit à amuser son lecteur tout en touchant son cœur. Il le met en face de ses responsabilités, le pousse à compatir au sort du peuple et à découvrir certaines vérités sociales. Mongo Beti assigne donc à son écriture une fonction de dévoilement, dévoilement d’une réalité perçue comme injuste et étouffante. Il a choisi une littérature vérité, une littérature iconoclaste, acerbe et inquiète, troublante même dans une Afrique contemporaine où les malheurs du Noir deviennent objet d’étude et de critique. En réalité, au moment de bâtir son intrigue, l’auteur se livre à un jeu intellectuel : en adoptant une langue populaire, il peut mener le lecteur où il veut, y compris dans les milieux sordides de la corruption. En somme, ce style permet de plonger dans des milieux sociaux les plus divers. L’auteur sort ainsi des sentiers battus et livre une intéressante analyse sociologique.
Rebelle et indocile, Mongo Beti refuse de se ranger et de s’attabler aux côtés de la classe dirigeante opprimante, comme beaucoup de pseudo-intellectuels africains contemporains, une classe dirigeante qui a fait des tendances tribalistes son mode de fonctionnement et de régulation sociale.
Ce chantre de la littérature de combat a choisi de rester fidèle à sa pensée. Mongo Beti, il faut le rappeler, n’a jamais été attiré par les mirages du pouvoir. En rejetant l’invitation présidentielle de son frère beti qui lui proposait une place enviable au sein du sérail, en échange de son silence, le romancier préfère mener sainement, sereinement et sans compromission aucune, sa lutte contre la dictature.
Au-delà de l’univers fictionnel qui nourrit certains de ses récits, Mongo Beti puise abondamment dans les réalités quotidiennes d’un Cameroun à la dérive. Sa critique de l’auteur ne se limite d’ailleurs pas à son pays, mais s’étend à l’Afrique tout entière, une Afrique coincée entre les affres de la dictature, de la corruption et du tribalisme.
À travers Trop de soleil tue l’amour et Branle-bas en blanc et noir, Mongo Beti expose les réalités d’une Afrique postcoloniale ravagée par une litanie de vices dont l’État et ses agents se trouvent être très souvent les principaux responsables. La justesse de ses observations et la pertinence de ses remarques ne manquent pas de ramener à l’esprit les chroniques journalistiques sur le drame de l’Afrique.
Le départ prématuré de la scène de cet écrivain rebelle n’en est que plus poignant.
Au point que l’on s’interroge de plus en plus sérieusement sur l’avenir de ce combat singulier. Que reste-t-il, au stade actuel de l’évolution de la pensée de ce monument du combat, pour la libération totale du continent noir ? Subsiste-t-il encore en Afrique un écrivain audacieux, ardent et aussi prolifique pour continuer la lutte avec la même ardeur ? La popularité de l’écrivain au sein de la jeunesse prouve la justesse de son discours et augure d’une transmission par-dessus tout assurée aux générations futures. Mongo Beti un des maîtres à penser de la jeunesse africaine en quête de repères ?

1. Voir Boubacar Boris Diop, « Mongo Beti et nous, » 89.Ouvrages cités
Beti, Mongo. Branle-bas en noir et blanc. Paris : Julliard, 2000.
——-. Trop de soleil tue l’amour. Paris : Julliard, 1999.
Diop, Boubacar Boris. « Mongo Beti et nous » in Remember Mongo Beti. (Ed) Ambroise
Kom. Bayreuth : African Series, 2002.
Djiffack, André. Mongo Beti : la quête de la liberté. Paris : L’Harmattan, 2000.
Kom, Ambroise. Remember Mongo Beti. Bayreuth : African Studies Series, 2003.
——. Mongo Beti parle. Bayreuth : African Studies Series, 2002.
Melone, Thomas. Mongo Beti l’homme et le destin. Paris : Présence Africaine, 1971.
Ndongo, Jaques Fame. L’Esthétique romanesque de Mongo Beti. Paris : Présence
Africaine, 1985.///Article N° : 5933

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