entretien d’Alain-Patrice Nganang avec Mongo Beti

Le 25 Octobre 1997 à Tsinga, Yaoundé
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Le bouillonnant écrivain camerounais Mongo Beti est à l’actualité, non seulement parce que son dernier livre sort en ce mois de janvier chez Julliard mais aussi par qu’il a créé à Yaoundé le 13 novembre dernier SOS Libertés et nature, une association visant à conditionner l’exploitation des ressources naturelles à la promotion et au respect des libertés fondamentales. Les écologistes du parti des Verts français envisagent de le soutenir dans cette entreprise.
Le romancier, dramaturge et poète camerounais Alain-Patrice Nganang (La Promesse des Fleurs, L’Harmattan) l’a rencontré en octobre 1997 à Yaoundé.

 » Aux primitifs enfermés dans la tradition et immobilisés, je substituais des colonisés en réaction contre l’ordre étrange ; aux sociétés postulées hors de l’histoire, des sociétés aux prises avec leurs contradictions et leurs problèmes (…). Je semblais priver l’ethnologie de son objet en effaçant ses images de sauvage et « d’homme traditionnel »  » G. Balandier, 1977, p. 248.
Ce renversement opéré par Georges Balandier autour des années 50 dans les études africanistes en introduisant l’Afrique dans le champ sociologique, Mongo Beti l’opère de son côté, à la même époque, dans le domaine de la littérature africaine. A la différence de Bakary Diallo et Paul Hazoumé, qui participent à travers leurs problématiques à la littérature coloniale, Mongo Beti introduit un discours de rupture : il ne décrit plus une Afrique figée dans les traditions mais met l’accent sur les tensions sociales affectant ce continent entre colonisés et colonisateurs, entre aînés et cadets, entre l’homme et la femme etc. Parallèlement, il élabore un discours critique qui déconstruit les poncifs de l’exotisme et de la littérature coloniale.
Eminemment politique, l’œuvre de Mongo Beti évolue en fonction du contexte socio-historique dans lequel elle s’élabore (cf. B. Mouralis, 1981). Si Ville cruelle (1954), Le Pauvre Christ de Bomba renvoient à la période coloniale, Mission terminée (1958), Le Roi miraculé (1958) renvoient à la période de l’Union française et de la Loi-Cadre, L’Histoire du fou (1994) à la période dite démocratique.
Nourrie par les textes des écrivains noirs américains (R. Wright) et ceux des philosophes de lumières (Voltaire, Monstesquieu) ainsi que par le nationalisme d’Um Nyobe, l’œuvre de Mongo Beti est un hymne à la liberté. B.M.B.
Monsieur Mongo Beti, bonsoir. Nous vous rencontrons à Yaoundé au Cameroun, dans votre librairie. J’aimerais que vous disiez comment s’est passée votre installation.
Mon installation a été double. Il y a d’abord mon installation en tant qu’individu, c’est-à-dire ma réaclimatation, puisque j’étais quand même resté quarante-deux ans en Europe. Donc, il a fallu que je me réaclimate, que je me réhabitue au climat physique et psychologique, aux habitudes des gens. Ceci n’a pas été tellement difficile. Du point de vue psychologique, ce fut assez rapide, mais du point de vue biologique ou physiologique, ça n’a pas été facile puisqu’au début, je faisais une crise de paludisme pratiquement tous les mois. Et puis j’avais du mal à me réhabituer à la nourriture d’ici qui n’est pas variée. Mais finalement, ça s’est bien passé. Je suis redevenu Africain, Camerounais.
Mais il y a eu l’installation matérielle en tant que libraire. Ceci a été très compliqué et n’est d’ailleurs pas fini. Je suis en fait la première, la vraie librairie du Cameroun depuis l’indépendance. Il y avait des librairies avant les indépendances, qui étaient d’ailleurs de bonnes librairies et qui étaient dirigées par des Syriens, des Libanais et dont je me souviens bien puisque je revenais souvent en vacances avant 1960. Après l’indépendance, Monsieur Ahidjo a décidé qu’il fallait que les Camerounais retombent dans l’ignorance. Il a interdit vraiment l’activité des librairies. Et c’est resté comme ca pendant longtemps. Même sous Biya, les gens n’aiment pas commercialiser des livres dangereux ou subversifs. Les libraires sont devenus des gens qui ne vendent que des bouquins scolaires à la rentrée. Quand la rentrée est finie, ils vendent autre chose.
Ce qui veut-il dire que votre librairie marche bien ?
Ah oui ! Nous n’avons pas de concurrence. Les gens commencent à nous imiter parce qu’ils voient que les livres politiques marchent vraiment bien.
Votre librairie ne marche-t-elle pas en raison de votre renommée personnelle ?
Non. Je crois que les gens avaient besoin de s’informer, de savoir ce qui se passe. Ils lisaient déjà les livres politiques avant. Simplement, ces livres venaient par des relations. Des gens allaient en France et les ramenaient dans leurs valises. Maintenant, c’est institutionnalisé, c’est-à-dire que les gens savent que nous faisons dans les livres politiques. Quand ils ne trouvent pas le livre qu’ils veulent, ils nous demandent de le commander.
Si je vous comprend bien, cela veut dire que vous n’avez pas eu de problèmes politiques d’installation.
Jamais personne n’est venu m’intimider, chose qui se faisait beaucoup chez d’autres libraires dès qu’ils osaient vendre un livre comme Main basse sur le Cameroun. J’ai des témoignages de personnes qui avaient essayé de commercialiser ce livre, et qui ont été victimes de mesures d’intimidation. Peut-être parce qu’ils ont peur de moi, peut-être parce que j’ai une petite notoriété. Même quand je ne suis pas là, mes employées sont absolument tranquilles.
Pourtant lorsque vous êtes arrivé ici en 91, vous avez eu des difficultés nombreuses. On avait interdit votre prise de parole par exemple. On vous avait menacé dans la rue, et ainsi de suite. Vous ne faites pas cas de cela.
Non, depuis mon retour – je suis retourné définitivement en 1994, date à laquelle j’ai pris ma retraite – j’ai été victime de quelques agressions venant de gens qui sont des incontrôlés, des fanatiques. Je n’ai pas l’impression que le pouvoir ait pris la décision de me faire tabasser dans la rue. Mais c’est arrivé parce qu’un jour où on nous faisait attendre le passage du président et que toutes les voitures étaient immobilisées, j’ai protesté. Quelqu’un m’a agressé dans la rue, mais je ne crois pas que cet acte venait d’un ordre du pouvoir. Le plus dangereux comme je l’ai dit, c’est les fanatiques. Des gens comme l’autodéfense. Ce sont des types qui sont drogués, alcooliques et qui peuvent effectivement faire des conneries qui déplacent complètement ce que le pouvoir aurait souhaité. C’est vrai que le pouvoir n’est pas fait que de petits anges. Ce sont des criminels. Mais je dis également qu’ils peuvent être débordés par des gens plus criminels et plus dangereux qu’eux.
Vous avez parlé de votre retraite. Vous êtes retourné au Cameroun à cause de votre retraite ou bien vous avez décidé volontairement de changer de scène ?
Non, je suis retraité. J’ai été fonctionnaire français et j’ai atteint l’âge de la retraite qui est entre 60 et 65 ans. En 1994, j’avais soixante-deux ans et j’ai donc pris ma retraite. Cela veut dire que j’ai mon salaire de professeur, ou un peu moins.
Pourtant, malgré le fait que vous soyez retraité, vous menez une activité intellectuelle et politique intense depuis votre retour définitif au Cameroun. Par exemple vous vous êtes présenté aux élections législatives cette année.
Je suis un opposant. Donc, je fais tout ce qui est possible pour évincer le régime actuel qui est extrêmement nuisible pour le Cameroun. Donc le SDF m’a demandé de me présenter pour la députation et j’ai dit : „pourquoi pas ? »Si j’étais député, je crois que je défendrais beaucoup mieux mes idées que comme je le fais là. Mais le pouvoir a refusé, en disant que j’étais de nationalité française. Ce qui est vrai puisque je n’ai jamais eu de nationalité camerounaise, ayant vécu en France depuis l’époque coloniale. Or il faut être de nationalité camerounaise pour aller aux élections. Mais cela n’est pas vrai puisque beaucoup de gens qui se sont présentés – même Biya paraît-il – ont la nationalité française. Le pouvoir voulait absolument m’exclure de la compétition. Ils l’ont fait pour Titus Edzoa avec d’autres arguments. Je n’ai donc pas pu me présenter.
A propos de Titus Edzoa, qui était médecin, conseiller puis ministre de Biya avant de se présenter comme candidat aux élections présidentielles vous présidez le comité pour sa libération, car il a été arrêté et écroué en prison pour quinze ans pour détournement de fonds.
Oui c’est vrai. Pourtant, je ne connais pas ce monsieur.
Vous ne le connaissez pas, pourtant vous vous engagez pour sa libération
Je ne l’ai jamais vu. Mais c’est une question de principe. Je suis un vieux militant des droits de l’homme. Et toutes les fois que la question des droits de l’homme se pose., je me lève pour protester. C’est vrai ce type là, je ne sais pas s’il a volé ou pas. Je suis d’ailleurs enclin à penser qu’il a volé. Si on veut le juger conformément à la procédure criminelle et conformément aux lois, moi et mon comité nous sommes d’accord. Nous sommes d’accord que tous ceux qui ont volé l’Etat soient jugés, mais en conformité avec les lois. Or de lui, il faut déjà dire que ce n’est pas le plus grand voleur puisque le plus grand voleur c’est Biya. Tout le monde le sait puisqu’un journal français a fait une enquête sur son compte et a découvert qu’il avait 46 milliards de FCFA planqués en Europe. Si on veut juger les gens qui on volé l’Etat camerounais, nous demandons qu’on les juge tout d’abord et qu’ensuite on applique les lois qui ont été prévues par la procédure. C’est-à-dire qu’on ne vient pas arrêter quelqu’un de nuit, ce qui a été fait pour Titus Edzoa sans aucune instruction préalable. D’ailleurs, on l’a arrêté sans mandat, sans qu’on sache en plus qui demandait son arrestation. Toute la procédure a été entachée d’arbitraire. Nous avons donc trouvé là une bonne occasion pour montrer comment ce pouvoir est illégal. C’est vrai qu’il y a de nombreuses personnes qui sont dans des prisons. C’est également vrai que nous n’avons rien fait pour ces personnes. Mais le cas de Titus Edzoa est très utile pour éveiller les esprits. Il était connu, il est important, il avait de nombreuses responsabilités. Malgré cela, on le traite comme une bête sauvage. On l’a mis dans une cellule souterraine. Il est détenu dans des conditions épouvantables. Il ne peut pas parler avec sa femme, encore moins avec ses enfants.
Vous avez pu le rencontre dans sa cellule ?
Non, je n’ai jamais pu le rencontrer. On nous a refusé le droit de le voir. Il n’y a que ses avocats qui peuvent le rencontrer, et ceci, deux fois par semaine.
Vous avez été arrêté le jour de son procès.
Oui. Le jour où nous avons su qu’on voulait effectivement le juger, nous du comité pour sa libération ainsi que des membres de sa famille, nous sommes allés devant le palais de justice et y avons distribué des tracts. On m’y a arrêté avec d’autres. Je n’étais pas le seul c’est vrai. Ils nous ont détenu pendant huit heures. Ensuite ils nous ont dit : „vous êtes libre », ceci sans rien nous dire et sans rien nous demander. D’ailleurs sans aucun interrogatoire.
Pourtant, vous ne défendez pas seulement des personnalités aussi connues que Titus Edzoa. Vous vous engagez également pour les paysans.
J’ai écrit beaucoup d’articles sur des paysans qu’on spolie. Il y a des ministres qui vont dans un village et chassent des paysans de leur terres afin de s’en emparer. Il y a surtout le problème des grands exploitants forestiers, des grandes compagnies étrangères qui vont dans des ministères, reçoivent des permis avec la connivence de ministres, vont ensuite dans des coins et coupent du bois sur des terres où des gens sont installés depuis des siècles et des siècles et détruisent des cacaoyères. Effectivement, les paysans ne peuvent pas protester parce que ces exploitants forestiers sont protégés par des ministres. Mais ici, nous n’avons pas de structure de lutte contre de tels individus. Il y a des individus qui s’engagent, qui protestent, qui écrivent et je ne suis pas le seul.
Vous avez également signé une déclaration conjointe d’intellectuels camerounais concernant l’organisation d’élections présidentielles. Que pensez vous de la victoire de Paul Biya à 92% ?
Déjà, nous n’accordons aucune valeur à ces élections. Nous les refusons. Pour manifester notre refus, nous essayons de nous organiser. Nous faisons des réunions afin de trouver une stratégie de refus. Jamais nous n’accepterons que Biya est président. C’est fini, on ne l’accepte plus. Nous allons faire de la résistance civique non violente. Mais Biya doit savoir qu’il y a un certain nombre de personnes qui n’accepteront jamais son élection.
En ce qui concerne les stratégies, vous menez au Cameroun le courant qui défend la non-violence. Est-ce une question de principe ?
Je dois dire que la guerre n’est pas une chose joyeuse. On ne peut pas tout simplement décider qu’on va faire la guerre. La guerre voulant dire massacre de femmes, d’enfants, de vieillards. C’est une chose dont il faut parler avec sérieux. Moi je refuse l’option militaire parce que je crois qu’on peut obtenir la victoire en appliquant la stratégie de Martin Luther King aux Etats-Unis. Je pense que les Noirs du Sud des Etats-Unis dans les années cinquante étaient également traités comme nous le sommes. Ils n’avaient aucun droit, ils ne pouvaient pas se réunir. Ils étaient parfois majoritaires dans des villes, mais ne participaient pas à la gestion de la chose publique. A la suite d’une étincelle, Martin Luther King a lancé le boycott des bus et de fil en aiguille, les Noirs ont conquis tous leurs droits. Le racisme n’a, c’est vrai, pas disparu aux Etats-Unis. Mais les Noirs peuvent exercer tous leurs droits. Cela n’a pas tout résolu. Cependant, je pense qu’avec la non-violence nous pouvons en finir avec le néocolonialisme. Ça va être dur, parce que la non-violence signifie prendre des coups. Martin Luther King a été frappé, torturé dans des prisons par des Blancs qui l’ont insulté, qui lui ont craché dessus. A la longue il a obtenu ce que les Noirs voulaient obtenir.
Depuis votre retour au Cameroun, vous n’avez pas seulement été activiste, car un roman de vous est sorti en librairie, L’Histoire du fou, dans lequel vous parlez du combat pour la démocratie. Avez-vous écrit ce roman au Cameroun ?
J’ai écrit ce roman au Cameroun et en Europe. Je l’ai écrit à la suite de mon retour. Mon premier retour a eu lieu en 1991, et j’ai trouvé ma mère très malade. Je suis donc revenu très souvent, c’est-à-dire dès que j’étais en congé, je retournais au Cameroun pour la soigner. Ceci ne l’a pas sauvée puisqu’elle est morte en Janvier 1992. Durant ces périodes, j’ai vécu un certain nombre de choses en ayant des contacts avec la population. Le premier voyage de ma femme pour le Cameroun s’est d’ailleurs fait à l’occasion de la mort de ma mère. Nous sommes venus en février avec ma fille également. C’était effectivement affectif et révélateur de voir ma femme qui est Française être accueillie chaleureusement au village ainsi que chez des amis. Ce fut l’occasion pour moi de redécouvrir l’Afrique et le Cameroun avec ses problèmes. C’est comme ca que l’idée de ce roman m’est venue.
Est-ce que vous croyez aux possibilités de changements que donnerait la littérature ? Un livre peut-il aider à mettre certaines choses en branle ?
Non. Jamais un livre n’a été vraiment puissant. Le président Lincoln disait de Madame Beecher Stowe qui a écrit La Case de l’oncle Tom qu’elle est la petite femme qui a provoqué une grande guerre. C’était un hommage extraordinaire, car Lincoln qui était un homme très généreux croyait que c’est le livre de Stowe qui avait enclenché la révolte des Blancs américains du Nord contre l’esclavage. C’est vrai que des Blancs ont pris conscience des abus de l’esclavage par le livre de Beecher Stowe. Mais c’est le seul cas dans l’histoire de la littérature où on peut dire qu’un livre ait pu mettre des choses en branle. Encore que ce n’est pas l’avis de tout le monde.
Dans l’histoire de la littérature camerounaise, ne croyez-vous pas que certains de vos livres aient pu faire changer certaines choses ?
Peut-être qu’ils ont aidé des gens à prendre conscience. Mais un livre ne peut pas faire une révolution. D’ailleurs, les gens ne m’ont pas beaucoup lu ici. Quand je vais au marché, des gens me disent bonjour sans savoir pourquoi je suis connu.
Il y a tout de même un de vos livres qui est inscrit dans les programmes scolaires au Cameroun. Un seul malheureusement.
Ils ont retiré Ville cruelle des programmes scolaires. Maintenant il ne reste plus que Mission terminée et ceci uniquement chez les Anglophones. Dans ce sens, beaucoup de gens ont peut-être lu mes oeuvres et ont pris conscience de certaines choses. Un mouvement politique n’a cependant pas de milieu courant. C’est des hommes qui en ont. Un homme comme le Chairman du SDF par exemple, John Fru Ndi est quelqu’un qui a beaucoup fait pour que le Cameroun s’ébranle dans la direction que nous souhaitons. Un écrivain, lui ne peut qu’aider à la prise de conscience.
Vous êtes maintenant installé au Cameroun. Contribuez-vous à aider la nouvelle écriture camerounaise dans son accouchement ?
Malheureusement non. Je n’ai pas de contact avec les jeunes écrivains. D’abord, peu savent que je suis là. L’information circule très peu ici. Ici et là, des gens m’ont pourtant soumis des romans manuscrits à lire. Je dois cependant dire une chose, c’est que la capacité d’expression en français de nos jeunes est extrêmement déplorable. C’est très mauvais au niveau de la maîtrise même de la langue. Je ne parle même pas des techniques du récit, ni de la création de personnages, de caractères. Or la première chose qui intéresse l’éditeur est de savoir si l’auteur maîtrise la langue. Donc, je ne suis pas capable de dire quoi que ce soit sur la nouvelle génération d’auteurs camerounais ou africains. Ceci d’autant plus qu’ils ont beaucoup plus de mal que nous à se faire publier. Ils ont encore plus de mal – puisque vous êtes auteur vous allez vous apercevoir de ce phénomène – ils ont encore plus de mal à faire parler d’eux. Cela vient de ce qu’à l’époque où nous écrivions, c’est-à-dire dans les années 50, je peux vous dire que c’était le début de la révolte anticoloniale. Les Blancs nous respectaient. Ils pensaient que nous avions quelque chose à apporter à la conscience universelle, au rendez-vous, comme dirait Senghor, du donner et du recevoir. Ils nous lisaient et nous prenaient très au sérieux. Même de très grands éditeurs comme Laffont – j’ai été édité par Laffont et Oyono par Julliard qui est d’ailleurs un associé de Laffont – nous éditaient. Tandis que maintenant notre image s’est beaucoup dégradée en Europe. Dans les années 80, Suhrkamp m’invitait à Francfort parce qu’on avait l’impression que nous avions beaucoup de choses à dire. En 79 par exemple, la Foire du livre de Francfort était consacrée à l’Afrique. On prenait donc l’écrivain africain au sérieux. Entre temps, nous avons fait tellement de bêtises que la curiosité que nous inspirions avant est presque finie. Vous allez avoir beaucoup de mal à obtenir qu’un journal français parle de votre livre. Alors qu’avant, c’était spontané, automatique. Dès que vous publiez un roman, le journal vous envoyait un jeune reporter pour vous interviewer. Il y a donc ce problème là qui fait que j’ai peur que nous soyons au creux de la vague comme on dit du point de vue de la création littéraire. Il y a donc trois phénomènes qui se conjuguent : la pauvreté du public – le public ne lit plus parce qu’il n’a pas d’argent ; le mauvais niveau d’expression des jeunes – pas tous, je n’ai pas lu votre livre, mais je suis sûr que c’est mieux chez vous – et enfin la chute de l’intérêt qu’on nous témoignait à l’extérieur. Ces trois phénomènes font que je ne crois pas que la période actuelle soit vraiment propice à la création littéraire en Afrique. Cependant cela ne veut rien dire car, certainement, il y a des génies qui sont dans des tiroirs et que nous ne connaissons pas.
Vous aviez pourtant une revue qui, si elle était relancée à partir du Cameroun, aurait pu aider l’écriture Africaine. Je veux parler de Peuples noirs, peuples Africains.
Oui, mais là c’est un problème d’argent. Ma femme et moi, nous nous sommes lancés là dedans avec nos deux salaires. Nous avons tenu dix ans, ce qui est d’ailleurs un miracle. Et puis on a été en bute à toutes sortes de pièges. Des gens nous ont fait des commandes qu’ils n’ont jamais payées. Ce sont les gens de la police de Biya qui nous ont coulé. Finalement nous avons fait faillite, c’est-à-dire que nous nous sommes trouvés dans l’impossibilité d’honorer une facture. L’imprimeur a porté plainte devant le tribunal de commerce qui a déclaré que nous étions en faillite. Donc nous ne pouvions plus continuer à fonctionner. La problème était pour nous de rester indépendant, c’est-à-dire de ne jamais demander de l’argent à qui que ce soit, et donc de fonctionner avec nos recettes ainsi qu’avec les bulletins d’abonnement. Or, il aurait fallu que nous ayons au moins 6000 abonnements pour pouvoir fonctionner normalement. Nous n’avons jamais dépassé 800, 900 abonnés.
Vous ne pouvez pas lancer la revue à partir du Cameroun ?
Non, ce n’est pas possible. La problème d’argent n’est pas résolu de toute façon. C’est la même chose. Puis il y a un problème de circulation de la marchandise. Il n’y a pas de poste en Afrique. La poste africaine ne fonctionne pas. Celle du Cameroun ne fonctionne absolument pas. Si vous m’envoyez un colis de France aujourd’hui, je le recevrai avec beaucoup de chance dans quinze jours. Mais je pourrais également le recevoir dans six mois ! Ceci parce que rien ne marche. Donc, un abonné qui attend un numéro pendant six mois retirera tout simplement son abonnement. Ça a marché un peu quand nous étions en France. On avait des abonnés américains, allemands, français bien sûr, anglais, très peu d’abonnés africains pour des raisons de pouvoir d’achat et de poste…
Croyez vous tout de même au pouvoir de la littérature, malgré les nombreux problèmes de l’Afrique ?
Si, si. Quelles que soient les circonstances. Les hommes ont toujours besoin de lire des fictions, de se regarder dans le miroir qu’est un roman. Le roman est un miroir formidable qui permet aux gens de prendre conscience d’eux mêmes, de réfléchir sur leur condition et sur leur société. Ceci quelque soit la situation du pays. Il est certain que ce serait mieux s’il n’y avait pas de crise économique au Cameroun. Nous pourrions peut-être vendre un roman ici, si les choses marchaient bien à 6000, 7000 exemplaires. Ce qui serait déjà bien. Mais dans les conditions actuelles – j’ai de l’expérience car je suis libraire – si vous arrivez à vendre un roman au Cameroun à 200 ou 300 exemplaires, c’est déjà beaucoup. C’est d’ailleurs énorme. Mais cela dit, il y a des gens qui continuent tout de même à lire. Parce que quand vous vendez un livre à 300 exemplaires, comme les livres circulent toujours de main en main, cela veut dire que 1000 personnes au moins l’ont lu. C’est quand même beaucoup, car c’est un noyau qui sert de conscience à une société. Donc moi, la littérature, j’y crois beaucoup. J’y crois toujours. A l’époque où les Rabelais écrivaient, combien de lecteurs potentiels y avait-il en France ? Peut-être 1000, 2000. La France était un pays d’illettrés au XVIe siècle. N’empêche que c’est une littérature qui a marqué la conscience collective des Français. Plus il y avait de Français qui lisaient, plus la conscience collective s’élargissait, ceci au contact de ces auteurs là et de nouveaux auteurs. Donc je crois qu’un peuple moderne ne peut pas vivre sans littérature. Ce n’est pas possible.

///Article N° : 630

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