Les Franco côté danse

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Avec la nouvelle direction du célèbre festival de Limoges, assurée par Hassane Kassi Kouyaté , c’est une série de changements qui s’annoncent. II nous est proposé une formule en deux saisons, un rendez-vous au printemps et un autre en automne. Ces « nouvelles zébrures » matérialisent l’ambitieux projet contenu dans le nom même du festival : « des écritures à la scène ». Ramcy Kabuya pour Africultures nous fait découvrir quelques unes des propositions de cette programmation de transition qui s’est déroulée à Limoges (France) du 25 septembre au 5 octobre dernier.

Deux générations de chorégraphes burkinabés partageaient la scène des Francophonies pour deux soirées. Les compagnies « Auguste-Bienvenu » et « Seydou Boro » ont choisi dans deux registres différents de proposer deux contes modernes qui disent avec leurs moyens propres, un certain état du monde.

Koteba

C’est ainsi que Seydou Boro, un des acteurs majeurs de la danse au Burkina a choisi d’intituler son spectacle. Un titre aussi ambitieux que malicieux tant le chorégraphe entend jouer sur l’enracinement dans une culture ancienne pour regarder le monde actuel. Rappelons que « koteba » n’est pas uniquement un art du spectacle, ou un rite saisonnier mais surtout un point à partir duquel on peut observer la société, ses travers, son dysfonctionnement. Pour son spectacle, Seydou Boro ajoute à ce substrat, une dimension spirituelle en allant puiser dans des rites vaudou des figures abstraites auxquelles il prête voix et corps. Assumant ainsi un rôle de médium par où transitent plusieurs récits, le danseur apparaît sur scène avec le corps maculé de boue rougeâtre comme s’il voulait porter sur lui la charge des souffrances qui affleurent dans les histoires que l’on entend. Tantôt conteur, tantôt personnage, tantôt témoin, il endosse tous ces rôles dans un récital danse-texte où la force, voire la dureté du propos contraste avec l’élégance et la maitrise de la danse. L’un et l’autre comme des figures de contrepoint dans cette recherche d’harmonie au sein de tout ce qui a l’air d’être un chaos.

Que le geste chorégraphique ne nous leurre pas. La parole rappelle l’urgence de mettre en lumière ces parts d’obscurité que l’on tente de dissimuler de toutes les manières sous des formules échappatoires. Il appartient à tous d’avancer avec ou sans masque, Boro opte pour ce dernier, vers une vérité crue, celle qui révèle les cruautés auxquelles les femmes font face. Le viol, la réclusion, l’inceste, les pressions sociales et les abus en tout genre, voilà où le/les personnages de Seydou veulent nous conduire. La question qui ouvre le spectacle, « comment peut-on mettre un enfant au monde et vouloir sa mort ? », permet à Seydou Boro d’interroger les limites face à l’adversité tout en proposant des voies de sortie vers une résilience créatrice, vers de nouveaux territoires où les esprits et les corps s’apaisent. Ce parcours est perceptible tout au long du spectacle où la tension du début s’évanouit peu à peu pour laisser place à une forme de soulagement. Le dernier tableau nous montre un homme visiblement libéré traçant un nouvel espace à l’aide du sable fin dont on entend le chant délicat sur le plateau. Cet élément scénique ressort d’autant plus qu’il tranche avec la sobriété la pièce dont la scène est quasiment vide. Les grains de sable qui remplissent l’espace inscrivent, quoique de manière provisoire- quoi de plus mouvant que le sable- une volonté de s’affranchir des oppressions

Errance

Débutant la soirée, la courte pièce « Errance », de la compagnie « Auguste-Bienvenue » est un petit bijou de maitrise et d’abstraction. Au départ, ce solo est une commande que les compères Auguste Bazié et Bienvenu Ouedraogo, associés depuis de nombreuses années maintenant, ont préparé pour un festival transdisciplinaire associant arts de la scène et arts plastiques. Dans ce cadre, Auguste Ouedraogo a jeté son dévolu sur le Fardeau, une sculpture de Jean-Philippe Rosemplatt. Si le danseur affirmait au lendemain de la première à Limoges, que cette œuvre « m’a littéralement transporté et j’ai eu envie de lui donner vie », il n’est pas moins vrai de constater que l’équation peut être inversée tant on a l’impression que c’est la petite sculpture, le petit objet inerte qui insuffle quelque chose d’indéfinissable à la scène et au danseur. Un pouvoir d’attraction se dégage de ce qui, d’un certain point de vue, peut passer pour une idole, autour duquel gravite le danseur. Dans leur rapport, il se dégage un profond respect une sorte de vénération. Auguste Ouedraogo avance vers l’objet avec prudence, comme s’il y avait des limites à ne pas franchir, longtemps il s’en rapproche, sans jamais la toucher ; parviendra-t-il à passer ces cercles invisibles qui le séparent d’elle ?

Dès lors c’est une forme de sacralité (au sens originel du terme) qui s’instaure entre l’interprète et son partenaire de fer (de ferraille). Si bien qu’une grande partie du spectacle est à hauteur de la sculpture, comme s’il s’agissait pour le spectateur d’aborder le monde du point de vue de ce non être dont l’immobilité intrigue. Le danseur est, ou à genou, ou assis jamais loin de la statuette juché sur son socle. Parfois il tente de s’en échapper, de se placer littéralement hors de sa sphère d’influence mais il revient constamment à elle.

Entre fuite et attachement

Deux volontés se font face, deux réalités contradictoires. D’un côté celle du départ et de l’autre celle de l’attachement. Le danseur incarne la première et la statuette qui, paradoxalement évoque le départ, avec son fardeau, sa mine détruite par une longue marche, traduit l’enracinement. Aussi cette tension qu’il y a entre les deux est un cas de conscience, une panique qui se pose à tous ceux qui se retrouvent devant le choix de prendre la route, de s’engager sur la voie de l’ailleurs. Ce sont les tribulations d’un candidat au départ que rejoue Auguste Ouedraogo devant les yeux hagards, la mine harassée du Fardeau. L’œuvre d’art semble lui crier une mise en garde ou lui intimer l’ordre de ne pas céder. On suit bien dans cette lente mise en place, tout le processus de l’acte migratoire, ce que signifie quitter sa maison, la laisser à terre, s’arracher de son sol, ce qu’il en coute de renoncement.

Le magnétisme de l’œuvre de Rosemplatt, l’envoutante sélection musicale et le geste fluide précis d’Auguste donnent toute sa profondeur à cette histoire d’homme en attente de départ.

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