« Nous coupons une partie de nous-mêmes pour la vendre »

Entretien d'Olivier Barlet avec Flora Gomes, cinéaste

1997
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Auteur de Mortu nega (ceux dont la mort n’a pas voulu, 1988)- devenu un des grands classiques des cinémas d’Afrique – et de Les Yeux bleus de Yonta (1992), Flora Gomes était en sélection officielle à Cannes en 1996 avec Po di Sangui.

Un regard moderne
Po di Sangui, mon dernier film, est un regard sur ma société de Guinée Bissau et sur l’Afrique mais c’est aussi un regard extérieur. On parle beaucoup d’environnement mais nous n’avons pas la même sensibilité que vous : nous essayons de couper une partie de nous-mêmes pour la vendre. C’est pourquoi je suis parti de contes qui disent que pour chaque personne qui naît, on plante un arbre, une espèce précieuse de la forêt tropicale dont la sève coule rouge. Dans ma langue, ce créole mélange de portugais et de langues africaines que l’on utilise en Guinée Bissau, on l’appelle Po di Sangui, le « bois de sang » : les arbres sont eux aussi des être humains. A la naissance de deux jumeaux, on a planté ces arbres. A la mort de l’un d’entre eux, un des deux arbres meurt. Le sujet est le rapport entre l’homme et son arbre, et donc avec l’ensemble de la nature. Ce n’est pas un film pédagogique mais un regard sur ma société, mon pays.
Interroger la tradition, les ancêtres
Mortu Nega était un hommage à la lutte pour la dignité des combattants de l’indépendance. Les Yeux bleus de Yonta était un regard sur une communauté urbaine. Dans Po di Sangui, j’ai voulu rechercher mes origines. La tradition est une source d’inspiration pour la vie présente et pour comprendre ce que nous sommes devenus. Notre problème est de savoir quelle chemise prendre car dans les pays chauds, il ne s’agit pas de porter les mêmes manteaux qu’en Europe !
Nos films provoquent des débats. Le cinéma joue un rôle important en Afrique, le pourcentage d’analphabètes étant très élevé. Le public perçoit bien l’intention des fictions que l’on fait.
Nous ne pouvons comprendre la société moderne qu’en tenant compte de ses bases culturelles traditionnelles. Le retour au village que j’opère est une recherche d’inspiration. Nous n’avons pas de littérature écrite ancienne mais les statues, les tissages de nos pagnes nous portent également à réfléchir. Les morts restent proches de nous. L’aller-retour est permanent. L’interrogation des ancêtres est possible. Un malade s’interrogera sur ce qu’il a fait de mal : cela fait partie de nos traditions. Il ne faut pas que cela nous empêche de nous développer ni de maîtriser la science et la technique. Nous faisons partie du monde d’aujourd’hui et devons profiter de ses progrès, mais le fait d’utiliser une caméra, un travelling ou une table de montage, ne doit pas m’empêcher de m’interroger sur mon origine. Notre inspiration doit venir des aspects positifs de notre société, comme le disait Amilcar Cabral.
Un public universel
Nos films doivent être compréhensibles pour nos publics mais aussi aux Européens. Quand vous commencez à vous poser des questions sur des points que vous ne comprenez pas, c’est qu’une différence vous intéresse : vous avez déjà compris quelque chose ! Un débat est en train de naître, à l’instigation du réalisateur. Cependant, le grand public qui nous permettrait de continuer de tourner est très exigeant, non par mépris pour l’Afrique ou le cinéaste mais de par la complexité du cinéma. Nous arriverons à conquérir petit à petit un public européen, en travaillant surtout les scénarios et la direction d’acteurs, malgré l’absence de comédiens professionnels. Un groupe de comédiens connus nous aideraient à équilibrer les faiblesses de notre mise en scène !
Si le financement est assuré par l’Europe, il faut pouvoir y gagner un public. Je ne pourrai jamais rentabiliser mon film dans un pays d’un million d’habitants ! Un marché extérieur est nécessaire. Pas forcément Européen. Pour chaque plan, je me pose la question du regard du spectateur, d’où qu’il vienne.
Travailler le scénario
Cependant, le grand public qui nous permettrait de continuer de tourner est très exigeant, non par mépris pour l’Afrique mais de par la complexité du cinéma.
Nous arriverons à conquérir petit à petit un public européen, en travaillant surtout les scénarios et la direction d’acteurs, malgré l’absence de comédiens professionnels. Un groupe de comédiens connus nous aideraient à équilibre les faiblesses de notre mise en scène !
Pour cela, le travail sur le scénario est fondamental. Je ne le réalise jamais seul. Pourtant, sur le tournage, je n’ai pas le scénario avec moi, pour conserver une liberté. Mais je l’ai dans la tête… !
Perspectives d’avenir
Avec mes collègues de Guinée Bissau, nous avons créé une coopérative de production pour soutenir nos films, mais tout est encore à construire.
C’est un métier dur. Je ne sais jamais si je vais continuer le cinéma quand je termine un film ! Mais je mise beaucoup sur Po di Sangui pour me permettre de lancer mon projet suivant qui sera une comédie musicale avec des chanteurs africains célèbres !

///Article N° : 1282

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