« Personne ne peut venir en apportant les solutions »

Entretien d'Olivier Barlet avec Joao Ribeiro à propos de "Le Dernier vol du flamant rose"

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Après avoir réalisé plusieurs courts, vous réalisez là votre premier long métrage. Vous avez choisi pour cela une histoire très difficile : l’écriture de Mia Couto est totalement fantastique ! Quelle idée aviez-vous en tête ?
L’idée de ce projet m’est venue dès que j’ai lu le livre. Mais il faut d’abord que j’explique mon rapport à Mia. J’adore ses histoires, et je les trouve très cinématographiques. Il écrit en images ; son travail est plein d’images. Je ne suis pas scénariste, je suis un réalisateur débutant, alors ça m’a aidé. J’adore ses histoires, j’adore son mélange de réel et de fantastique. J’aime son humour – il y a beaucoup d’humour, de satire dans toutes ses histoires – les choses cachées sous la surface, les différentes strates, les différentes couches du récit ; j’aime travailler avec tous ces éléments. J’ai réalisé trois courts-métrages à partir de ses histoires. Cela faisait partie d’un projet à long terme. J’avais l’intention d’en réaliser encore trois ou quatre avant de passer au long, tous à partir de ses histoires, en prenant des histoires différentes pour montrer des aspects différents du Mozambique contemporain, le Mozambique moderne, urbain, mais aussi l’intérieur du pays, les villages, les gens. Et cela à des moments différents de l’histoire du pays. Mais ce long-métrage est arrivé avant que je ne réalise tous les courts que j’aurais aimé faire. J’ai lu le livre et je l’ai adoré.
Le moment du livre est très important pour nous en tant que peuple mozambicain, car nous émergions d’une très longue guerre. Avec les accords de paix, l’ONU est arrivée et il y avait tant d’espoir, tant de visions de ce que le Mozambique pouvait devenir maintenant que la guerre était finie ! Mais en même temps, la vie n’est pas si simple, pas si linéaire, et tout ne va pas subitement pour le mieux. Nous avons toujours des problèmes, il y a la corruption, l’Etat a pris beaucoup d’engagements néfastes… Ce sont ces questions qui m’interpellent. J’essaye de les aborder non pas de manière pamphlétaire mais en faisant un film qui divertit le public ; un thriller. Ce sont toutes ces caractéristiques qui m’ont séduit dans cette histoire. Je suis d’accord que c’est un sujet très difficile quand on connaît le livre, mais on s’est concentré sur son côté thriller. Nous avons utilisé l’intrigue, une enquête, et au milieu de cette enquête, des choses se passent, et ces choses sont sans doute plus signifiantes que l’enquête elle-même.
Comment avez-vous travaillé sur le scénario ?
Je ne suis pas scénariste. J’avais déjà travaillé sur un de mes courts-métrages avec un ami portugais, Gonçalo Galvao Teles, qui est scénariste. Nous avons décidé de travailler ensemble. Nous avons regardé le livre, nous avons sélectionné les parties de l’histoire que nous voulions utiliser, et nous avons travaillé étroitement sur le scénario pour construire l’histoire. A la fin, Mia a contribué ; nous lui avons demandé ce qu’il en pensait. Il nous a donné quelques indices. Nous avons travaillé un an, un an et demi sur le scénario. Nous l’avons envoyé à quelques personnes, qui ont donné leur avis, et nous l’avons envoyé à un script docteur, qui a fait quelques coupes par-ci et par-là et quelques suggestions, et nous l’avons finalisé. C’est assez court. Nous avons coupé au final cinq ou six scènes ; très peu.
On y retrouve la confrontation culturelle entre le Nord et le Sud. Le personnage de Massimo est confronté à une situation incroyable. Au début, il est très rationnel, mais cette approche ne fonctionne pas. Il se rend compte qu’il doit rentrer de plain-pied dans le réel de la culture locale s’il souhaite mener à bien l’enquête.
Oui, c’est ça l’idée, car les solutions à nos problèmes doivent être trouvées avec nous. Personne ne peut venir en apportant les solutions ; ce n’est pas possible. On peut venir avec de l’argent, avec des équipements, avec de la technologie ; on peut apporter tout ça, mais si les gens ne se comprennent pas, s’il n’y croient pas… c’est cela que dit le film : croire, rêver. Nous devons rêver de quelque chose, de la paix, d’une vie meilleure, de l’amour, ou de quelque chose. Il faut que quelque chose nous émeuve, nous fasse bouger. Le rapport entre ces deux hommes est une métaphore ; ils entreprennent un voyage. Massimo doit comprendre l’autre, il doit comprendre la culture de ces personnes afin de comprendre ce qui est derrière, car tout existe à cause de quelque chose. Alors c’est ce voyage qu’il essaye de comprendre. Pour lui, tout est très rationnel ; il prend des photos, il mène une enquête genre investigation de scène de crime, questionne des gens, les photographie, écrit des rapports, mais au final, il comprend que ce n’est pas aussi simple. D’autres choses se passent, et à travers le rapport avec le traducteur, qui ne traduit pas des mots pour lui, car il comprend le portugais, mais interprète des faits, la vie parce qu’il vient de là, il est du coin, c’est aussi une lutte des pouvoirs, le symbolique du pouvoir : les pouvoirs traditionnels, politiques, religieux, le pouvoir du peuple, ce qu’ils sont et comment ils sont liés. Nous avons besoin de comprendre tout ça. Au début, après l’Indépendance, le parti au pouvoir au Mozambique a pratiquement fait une loi pour dire que le pouvoir traditionnel n’existait plus. Mais le pouvoir traditionnel est celui que respecte le peuple. Le parti dirigeant a remplacé les chefs locaux par leurs proches ; ils ont envoyé des administrateurs qui ne comprenaient ni la culture ni les populations et cela a été très mal accepté par le peuple, car les gens veulent s’exprimer dans leur langue, ils veulent des dirigeants qui savent qui habite ici, qui habite là, qui est le fils de qui, et ces hommes politiques n’en savaient rien. Cela change maintenant. Ils ont compris l’importance d’associer les populations locales à la prise des décisions. Maintenant, c’est presque l’extrême contraire ; ils ne font plus rien sans consulter les chefs traditionnels, même si c’est juste au moment du vote, pour la forme, car ils ont compris leur importance. Le film parle de tout ça : le pouvoir, l’ONU, cette superpuissance qui débarque afin de résoudre tous nos problèmes mais qui ne connaît rien à notre pays, à nos villages. Ils peuvent étudier tout ça dans des livres, mais ils ne savent pas comment les habitants s’assoient, comment ils mangent, comment ils dansent.
Joachim ne fait donc pas que traduire ; il interprète. Il doit interpréter cette réalité, cet imaginaire. Les femmes changent tout le temps : elles ne sont jamais réelles. De beaux corps se transforment en veille femmes, et ainsi de suite.
Oui. Notre culture est toujours réduite au machisme ; on parle du machisme des Africains, le pouvoir de l’homme, l’homme propriétaire, l’homme décisionnaire, mais en réalité, ce sont les femmes qui travaillent très dur. Les femmes africaines travaillent dur tandis que les hommes boivent et dorment et discutent. Qui va aux champs ? Qui s’occupe de la maison, des enfants ? Qui les porte ? Ce sont les femmes. Mais il y a une autre forme du pouvoir, celui des femmes. Il y a trois femmes dans le film ; chacune représente un style. L’une est très chic, c’est la femme de l’homme important, et elle se comporte comme une femme importante, habillée de beaux vêtements, mais à la fin elle s’avère être une femme de cœur, qui sait pardonner, qui sait aborder la prostituée qui couche avec son mari. A la fin, elle change, elle comprend les complexités de la vie. Puis il y a la prostituée, qui est la plus cosmopolite, qui incarne le pouvoir de l’entrepreneur, la femme qui peut vivre n’importe où. Elle connaît les hommes, elle sait les manipuler, elle sait comment se servir de son corps, qui est le seul outil dont elle dispose pour survivre, et elle voit les gens pour ce qu’ils sont. Elle a une vision politique des choses, elle est suffisamment forte pour s’engager. C’est elle qui dit que tant de Mozambicains sont morts sans que ça ne dérange personne, mais que dès que trois ou quatre soldats de l’ONU ont explosé, tout le monde vient voir ce qui se passe et enquête, or quand des centaines, des milliers d’Africains ou de Mozambicains sautent sur des mines ou meurent à cause des guerres tout le monde s’en fout. La troisième femme est plus mythique, la femme dont tout le monde rêve, la belle femme.
Est-ce que le film a été difficile à financer ?
Oui. Nous avons essayé de trouver un budget qui correspondait au film, et cela a été difficile. Nous avons réussi à obtenir les financements les plus difficiles, et puis à les compléter. Nous avons eu des financements d’Euro Image, Ibermedia, le CNC, ACPfilms, le Fonds Sud, Göteborg ; ensemble cela représentait un budget conséquent, mais cela a été très dur. Encore au jour d’aujourd’hui, bien que le film soit fini, nous bataillons encore avec tous ces fonds car la paperasserie est très compliquée. De l’idée initiale du film, des premiers contacts avec un producteur, jusqu’à aujourd’hui, onze ans se sont écoulés, ce qui n’est pas mal car certains films, même des grands, prennent plus longtemps. La phase de production proprement dite a pris à peu près six ans. Du premier contrat, des premiers financements jusqu’à présent, cela fait six ans. Cela a été plus une lutte de production qu’une lutte créative. Le fait d’avoir travaillé avec autant de producteurs aussi : un producteur brésilien, un Italien, un Espagnol, un Portugais, un Français, et moi au Mozambique ; c’était beaucoup de travail mais c’était la seule façon d’assembler le budget. Si j’avais été seul avec un seul de ces pays, je doute que j’aurais réussi à obtenir un tel budget. Je ne sais pas si cela a un impact positif ou négatif sur le film, mais la prochaine fois je ferai un film avec les moyens que j’ai, juste afin de pouvoir me détendre et faire un film et ne pas me soucier des contacts, des comptes et de toutes ces pressions ! Si j’ai 100 000, je ferai un film avec 100 000. Si j’ai 400 000, je ferai un film avec, dans une perspective différente.
Omar Sosa a composé la musique. Comment avez-vous travaillé avec lui sur la bande originale du film ? Est-ce qu’il a d’abord vu le film, puis composé la musique ?
C’était une drôle de coïncidence, car je voulais une musique originale, comme cela a été le cas de tous mes films, pour que la musique soit vraiment une composante du film. Si vous écoutez attentivement, les effets sonores sont créés par la musique. On a eu recours au foley* pour recréer certains sons, mais tous les effets sont créés par la musique ; ce sont des accords, et non pas des effets sonores. Nous y avons collaboré ensemble. Omar Sosa est cubain, mais il vit en Espagne désormais. Je l’avais rencontré à Cuba quand j’y faisais mes études de cinéma. Plus tard, nous nous sommes retrouvés pour ce projet et c’était une collaboration formidable. Nous étions en train de préparer le film et nous lui avons envoyé le scénario. Nous en avons parlé, nous avons eu un moment de création en studio, nous avons regardé scène par scène, et nous avons trouvé la direction. C’était un processus génial et créatif. Il nous a envoyé la musique plus tard. Je ne pouvais pas toujours être avec lui, mais nous étions ensemble deux fois à des moments différents, et nous avons travaillé dur sur la musique ; il créait sur le champ, prenant des scènes du film en jouant live afin de voir ce qui en ressortirait. C’était incroyable. C’est un excellent musicien, connu en Espagne et de par le monde. Il a enregistré plein de CD, a tourné en Afrique jusqu’aux Etats-Unis. Alors c’était un honneur qu’il fasse partie de l’aventure.
Vous êtes encore le responsable des archives mozambicaines ?
Plus maintenant, mais ce domaine m’intéresse toujours. Je suis resté en proche contact avec l’Institut national du film ; je suis leur travail. L’Institut national du film collabore avec les Portugais afin de restaurer les archives. Une équipe mozambicaine et portugaise nettoie, change les boîtiers, organise les étagères, et classifie les archives. Cela fait un an qu’ils travaillent là-dessus et ils ont réussi à transférer en DVD cinq documentaires tournés après l’indépendance. La qualité de la production n’est pas terrible, mais ils ont été édités, ils sont en vente dans la rue, ça s’achète, ils distribuent ces DVD.
Vous voulez dire les Kanema ?
Les Kanema, tournés par l’Institut national du film. Non, pas les Kuxa Kanema, qui sont des actualités de 10 à 15 minutes. Je veux dire des documentaires tournés à des moments précis de l’histoire ; lors de l’indépendance, dix ans après l’indépendance, à la mort de Samora ; cinq films qui sont sortis maintenant. Ils ne les ont pas restaurés, juste transférés sur DVD. Le son n’est pas terrible, etc., mais c’est un moyen de les rendre accessibles dans la rue et je trouve ça très bien. Je gère également une chaîne de télévision au Mozambique et nous les diffusons désormais. Jusque-là, de telles images n’étaient pas accessibles. Désormais cela permet aux gens de s’en servir ; c’est très bien.
Vous en avez une expérience directe, car vous avez produit le travail de Margarida Cardoso et son film sur l’indépendance.
Oui. J’ai produit sa fiction A Costa Dos Murmurios (Le Rivage des murmures).

* bruitage : reconstitution d’effets sonores par les soins du bruiteur.festival de Cannes, mai 2010///Article N° : 9560

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