Histoires rêvérées de Mia Couto

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Dans Terre somnambule, sans doute son roman le plus connu, écrit en 1992, l’auteur mozambicain Mia Couto disait : « Écrire, c’est apprendre aux gens à rêver« . Quelques années plus tard, c’est justement ce à quoi il s’attèle : écrire le rêve, après le traumatisme de la guerre civile. Paru en portugais en 1994, son recueil de nouvelles Histoires rêvérées, mélange d’histoires orales et de chroniques politiques, est publié pour la première fois dans une traduction française, aux Éditions Chandeigne.

En 1973, deux ans avant l’indépendance du Mozambique, António Emílio Leite Couto a tout juste 18 ans lorsqu’il demande à adhérer au Frelimo (Front de libération du Mozambique), parti clandestin qui lutte pour la libération du joug colonial. Jeune, blanc, poète, celui qui s’est auto-surnommé Mia (en raison de son amour pour les chats) n’a pas forcément le profil-type du révolutionnaire mozambicain. Pourtant, à sa grande surprise, les dirigeants du Frelimo acceptent son adhésion « car on a aussi besoin de poètes dans la vie politique« , raconte-t-il. C’est plus de 20 ans plus tard, en 1994, et alors que le Frelimo est au pouvoir, qu’il publie Estórias Abensonhadas, ou Histoires rêvérées, en français. Et 20 ans plus tard encore, que les francophones peuvent découvrir cette œuvre. Elle vient seulement de paraître, en ce mois de septembre 2016, aux Éditions Chandeigne, dans la traduction d’Elisabeth Monteiro Rodrigues. Un recueil de nouvelles, où, justement, la question du temps tient une place fondamentale.
Écrire le rêve
Car entre 1973 et 1994, de l’eau a coulé sous les ponts : le Mozambique a connu l’indépendance mais aussi et surtout une terrible guerre civile, longue de quinze ans (1977 – 1992). Écrites juste après le conflit, les nouvelles de Mia Couto demeurent dans une temporalité floue. La guerre est partout et nulle part à la fois, omniprésente et subtile, comme ces disparitions perpétuelles qui peuplent de nombreuses histoires. Passé, présent et avenir sont mêlés, car le sujet est bien ici celui de la reconstruction de la nation mozambicaine, « ce territoire dans lequel tous les hommes sont égaux, ainsi : feignant d’être là, rêvant de partir, inventant de revenir « , explique l’auteur dans son introduction.
La force de ces contes est de nous rappeler à quel point, en effet, nous avons besoin de poètes dans la vie politique. Car Mia Couto, en peignant des fables de transmission, entre père (ou grand-père) et enfants, dessine la nécessité du souvenir mais aussi et surtout du rêve d’un avenir commun. Dans les eaux du temps, la première nouvelle du recueil raconte l’histoire d’un petit-fils qui doit apprendre de son grand-père à voir « vers l’intérieur « , en direction de ses rêves. « Ce qui arrive, mon fils, c’est que presque tous sont aveugles « , dit le grand-père. L’enjeu, pour le Mozambique, est le même que pour le petit-fils : réveiller les rêves endormis, et (ré)apprendre à les écouter pour créer de nouveaux chemins.
Un changement de regard, « vers l’intérieur », dans lequel Mia Couto emmène aussi son lecteur. Dans son recueil, plus qu’à voir ou à entendre, chaque phrase donne à imaginer. Preuve que l’auteur aime à jouer avec nos sens : la nouvelle « Quatre-vingt treize » met en scène un aveugle qui voit mieux que tous les voyants, quand « Le prêtre sourd » illustre un malentendant qui parvient à berner tous ceux qui entendent.
La richesse d’un langage en mouvement
On a beaucoup parlé, déjà, du talent de l’auteur mozambicain à inventer des mots, par ces néologismes mêlant la langue portugaise aux différentes langues mozambicaines. Mais il va plus loin que cela. Le langage, pour lui, n’est pas figé : il appartient à tous. C’est pourquoi Histoires rêvérées nous donne parfois l’impression d’être un ouvrage collectif, où les narrateurs, avec leurs différents phrasés et leurs multiples accents, se mélangent. Parfois, cette variété d’énonciations va jusqu’à se nicher dans un seul et même personnage, comme dans la nouvelle « Joãotónio, pour l’instant », où le narrateur est homme et femme à la fois, permettant à Mia Couto d’appréhender avec subtilité la question du genre, l’un de ses thèmes fétiches.
La multiplicité des points de vue et la richesse du langage est l’une des raisons, 20 ans plus tard, de relire le recueil dans la version française d’Elisabeth Monteiro Rodrigues, qui traduit depuis 10 ans le poète africain en France. « Chez Mia Couto, il y a ce qu’on entend, ce qu’on lit et ce qu’on attend. C’est de l’oralité écrite : son art consiste entre autres à restituer l’oralité en la recréant à l’écrit« , explique celle qui a décidé de devenir traductrice en découvrant l’oeuvre de l’auteur mozambicain. Le langage foisonnant de Mia Couto est d’autant plus intéressant qu’il symbolise les débats connus par le Mozambique juste après l’indépendance, où la question du maintien de la langue portugaise, outil de l’oppresseur colon, s’est posée.
Le choix a finalement été de garder le portugais et de le reconquérir pour renverser le stigmate de l’exploitation coloniale. C’est ce à quoi nous invite l’auteur mozambicain, comme l’explique Elisabeth Monteiro Rodrigues : « La langue était un enjeu de pouvoir, surtout après la guerre. On peut dire que le portugais est devenue une langue africaine« . Une langue africaine aux multiples facettes, et qui en plus de contenir une réappropriation politique et culturelle, permet à l’auteur de construire une histoire qu’il veut universelle et humaniste. Ainsi, après Chaque homme est une race, titre d’un autre recueil de nouvelles de Mia Couto, Histoires rêvérées nous permettrait presque d’ajouter : chaque homme est une langue.

MURER LA PEUR
À noter que les Éditions Chandeigne viennent également de publier un autre ouvrage de Mia Couto, inédit cette fois-ci. Il s’agit de Murer la peur, texte bref mais intense prononcé lors des Conférences d’Estoril, en 2011, alors que se discutait l’intervention d’une armée internationale en Libye. Une invitation à la méditation, et une réflexion sur l’instrumentalisation de la peur.
Mia Couto, Murer la peur, Murar o Medo, éd. Chandeigne, 180 p., 4,80 €

Mia Couto, Estórias Abensonhadas, Histoires rêvérées, éd. Chandeigne, 32 p., 17 €///Article N° : 13743

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