Visions d’ailleurs, visions intérieures

Entretien d'Elisabeth Monteiro Rodrigues avec Mia Couto

Paris, avril 1998
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Ecrivain de langue portugaise, Mia Couto est né au Mozambique en 1955. Engagé aux côtés du Frelimo dans la lutte pour la libération du joug colonial portugais, il a été directeur de l’agence d’information du Mozambique, de la revue Tempo, et du journal Noticias de Maputo, avant de publier un premier recueil de poèmes Raiz de orvalho aux éditions de l’Association des Ecrivains mozambicains en 1983. Ces activités conjuguées à celles de biologiste et d’enseignant traduisent une conscience politique et sociale et alimentent nombre de ses écrits, notamment ses chroniques qui soulignent, non sans humour, les contradictions que connaît la société mozambicaine. En outre, l’univers intérieur de ses oeuvres puise aux racines de l’imaginaire et de la tradition orale mozambicaine. Il se fait ainsi le passeur d’une culture multiforme où s’enchevêtrent l’homme, les dieux, et la nature. Le média : l’écrit prend tour à tour la forme du roman, de nouvelles, de chroniques et de poèmes déclinés par une langue subtile, innovatrice (de nombreux néologismes et jeux de mots) et drôle qui se fait l’écho de la mémoire contre l’oubli et l’acculturation.
Lieu de foisonnement, de surimpression et d’enracinement, l’espace narratif s’ouvre sur une temporalité intérieure inhérente à l’autre en soi. L’homme et son ombre : la part du divin en l’homme, sa part d’universel. Abolir les facteurs discriminants qui opposent et divisent les hommes afin de recouvrer une unité fondée non pas sur une assimilation totalisante mais sur la spécificité de chacun, par-delà toute logique identitaire.
Auteur de nombreux ouvrages, il a récemment écrit une nouvelle, A ilha, publiée dans le cadre de l’exposition universelle de Lisbonne ayant pour thème l’océan et les grandes découvertes. Il a également participé, en tant que scénariste, à la série Africa Dreamings (cf. Africultures n°13).

Dans la nouvelle « O cachimbo de Felizbento » (1) du recueil  » Estorias abensonhadas  » vous écrivez : ‘Toute histoire se veut feindre vérité. Mais le mot est une volute trop légère pour s’attacher à la réalité alentour. Toute vérité aspire à être histoire. Les faits rêvent d’être mot, parfums fuyant le monde.  » (2) Qu’est-ce que la réalité pour vous et qu’est-ce qui vous intéresse dans la réalité ?
La réalité est irréelle. C’est nous qui inventons le sentiment de réalité. Il s’agit d’une perception basée sur des facteurs culturels. Ainsi la réalité en Afrique revêt en Europe un caractère magique et fantasque. Ce qui me plaît dans la réalité, c’est la part de notre conscience qui ne peut se référer ni à la réalité ni à l’irréalité, qui demeure à la frontière.
Les faits ?
Un jeu, une danse. Certaines choses restent dans une brume et on ne sait pas exactement ce qui s’est passé. Des faits qui ont honte d’être réels et qui réclament de devenir fiction. Lorsque je m’inspire d’un fait réel, c’est comme si cette suggestion réelle me disait : « Emmène-moi d’ici, laisse-moi faire partie de l’autre monde. »
Votre oeuvre a de singulier de proposer une récréation du réel par le biais du rêve. Les rêves sont gardés par la terre. Pourquoi ce rôle échoit-il à la terre ?
Je pense que nous avons tous une relation de spiritualité avec la terre ; cette relation existe dans tous les continents et surtout en Afrique. Le sentiment de religiosité est né avec la Terre-Mère et c’est elle qui, en Afrique par rapport à l’Europe, renferme l’idée d’éternité. Lorsque je voyage en Europe, c’est quelque chose qui m’impressionne beaucoup : ici, les oeuvres produites par l’homme traduisent l’idée du temps, enracinent la mémoire de plusieurs générations. Le territoire des morts, c’est-à-dire le territoire de notre référence, est substantialisé par les monuments : églises, cathédrales… En Afrique, non : la construction humaine est récente, c’est pour cette raison que la terre et ses références comme les arbres par exemple ont cette valeur de relation avec la temporalité.
Voulez-vous dire que l’homme n’est que l’ombre de la nature, que ses actes à venir sont inscrits dans la nature depuis l’origine ?
Votre question présuppose une séparation entre l’homme et la nature qui n’existe pas vraiment en Afrique et au Mozambique. Nous n’avons pas d’idée de la nature ; il n’y a d’ailleurs pas de mot pour désigner la nature. Un homme peut se transformer en arbre, en animal : j’ai écrit un conte « Finalement, Carlota Gentina n’a pas cessé de voler » (3) qui est sur cette frontière si ténue entre condition animale et humaine.
Quelle est la relation de l’homme à l’ombre ? L’ombre d’une âme apparaît fréquemment pour désigner l’homme ?
Dans les croyances africaines, l’ombre a à voir avec quelque chose qui n’a pas de traduction tandis que vous parlez d’âme ou d’esprit. Néanmoins, il existe ce que l’on appelle moïa qui peut se traduire (traduction forcée) par… esprit et cet esprit se substantialise dans l’ombre. L’ombre n’est pas qu’une projection de lumière, elle est aussi la projection de l’âme elle-même. J’étais récemment en Espagne où homme se dit hombre et j’ai pensé qu’il doit y avoir une relation… Il serait intéressant de faire des recherches étymologiques.
Croyez-vous que la connaissance vient de la nature ou croyez-vous comme le paysan déchu de Gouvernés par les morts en  » la connaissance de ce qui n’existe pas  » ? (4)
La connaissance vient de l’expérience et de sa relation avec la nature. C’est ce que j’appellerais la grande racine de la connaissance. Après, il y a accumulation de la connaissance qui se transmet presque génétiquement de génération en génération.
L’idée que j’ai du monde n’est pas ce qui est là mais ce qui advient. Ce qui advient implique ce que nous avons comme certitudes, comme garanties de ce qui est vrai ou pas, existant ou inexistant. Or, cette frontière est toujours menacée car il peut arriver des choses que nous jugeons irrationnelles. Pourtant, ce qui est considéré comme non plausible aujourd’hui, c’est quelque chose que nous avons expurgé de la raison, sauf que cette raison est comme une intelligence domestiquée. Il y a ainsi une nécessité intérieure de placer notre raison en un lieu sauvage pour que notre âme puisse oser.
Quelle est l’origine de ce qui advient ?
Cela peut paraître étrange, je suis quelqu’un qui a beaucoup de religiosité mais je n’ai pas de religion : je ne crois pas en Dieu en ce sens.
Pour moi, ce que j’écris n’est pas de la philosophie. La question de la vérité me tient à coeur en tant qu’écrivain en ce qu’elle peut être belle, révélatrice et non pas au sens métaphysique.
Votre écriture est une écriture du sacré, vos personnages sont animés par une force intérieure, divine, même si la réalité la dément.
Les personnages de mes histoires vivent tous cette relation au divin, aux dieux pluriels.
Dans les religions africaines, le sentiment qu’il y a un Dieu existe. Il y a l’idée qu’un Dieu a créé l’univers mais après il a démissionné, il est devenu sans emploi et il n’a donc aucune relation avec l’homme. Nous ne pouvons pas le prier : nos seuls intercesseurs sont les dieux des ancêtres.
Dans la nouvelle  » Finalement Carlota Gentina n’a pas cessé de voler « , (5) vous faites dire à votre personnage :  » Pourquoi Dieu ne nous a-t-il pas créés déjà faits ?  » Oui, pourquoi ?
Nous ne naissons pas une fois pour toutes, nous sommes toujours en train de naître. Notre vie est un balancement entre le temps où nous sommes encore en train de naître et le temps où nous sommes déjà en train de mourir. Ce personnage préférerait être comme les pierres ou comme un animal déjà complètement né, avec un portrait, tandis que l’homme ne peut avoir de portrait.
L’homme ne peut avoir de portrait fixe ?
Non. Seulement lorsqu’il meurt.
Quelle est votre conception de la langue de l’écriture ?
La langue est un corps social, elle appartient à tout le monde, mais celle que nous utilisons doit être nôtre ; c’est l’idée que la langue peut être réinventée. Nous pouvons nous tromper, c’est beau de se tromper et lorsque c’est beau cela tombe juste.
Les écoles enseignent l’obéissance, ce qui est nécessaire mais ensuite, elles n’enseignent pas la marge de désobéissance qu’il est réellement nécessaire d’avoir. La langue ne se consomme pas uniquement, on devrait nous apprendre à être des créateurs de langue. La langue est un véhicule de la pensée et si nous ne sommes pas capables d’en jouer, notre pensée n’aura pas le courage de s’innover.
Lors de la rencontre de Montreuil, (6) vous avez exprimé l’idée qu’il était nécessaire de prendre d’assaut la langue portugaise, de la souiller pour en extirper l’expression de la culture, des racines mozambicaines.
Lorsque j’ai parlé de la langue en cette occasion, je ne sais pas si j’ai été très clair. Lorsqu’on dit que le Portugal a laissé comme héritage la langue portugaise, que j’aime beaucoup (c’est ma langue maternelle), je crois qu’il faut faire attention. L’héritage concerne les choses matérielles : quelqu’un peut hériter d’une maison par exemple… Mais imaginons qu’une personne lui confie un être vivant, disons un chien. Ce chien ne lui appartiendra que s’il l’accepte : ce n’est pas parce qu’il en aura hérité qu’il pourra faire valoir au chien un document de propriété. Il doit y avoir relation : il devra aussi appartenir au chien.
Dans ce sens, la langue est un être vivant. De la même manière, la langue portugaise est une langue mozambicaine aujourd’hui parce que les Mozambicains l’ont voulue : ils ont créé avec elle une relation humaine.
Qu’est-ce que vous entendez par ‘chaque homme est une race’ ? N’est-ce pas un peu excessif ?
J’ai écrit le livre « Chaque homme est une race’à un moment où nous étions confrontés à des problèmes raciaux à l’intérieur et à l’extérieur du pays. L’identité d’une personne ne peut être que personnelle, elle ne doit pas reposer sur des critères de race ou de sexe… Il n’y a pas d’autre race que l’intériorité. Ce qui est excessif, c’est l’idée qu’un homme a une race. Par-delà tout critère de race, d’identité nationale, ethnique, il y a une personne que l’on doit toujours découvrir sans préjugés. Il s’agit de combattre la généralisation. Il existe dans nos têtes des catégories qui annulent l’individu. Je sais, ce que je suis en train de dire est un peu excessif, utopique, c’est une idée provocatrice pour que l’on abandonne ce préjugé.
Quel vous semble être le rôle d’un écrivain actuellement au Mozambique ?
Le rôle de l’écrivain est limité. On demande à l’écrivain qu’il ne soit pas seulement écrivain. Un écrivain doit communiquer. S’il pense qu’il le fait par un livre, c’est difficile car peu de personnes lisent ; on édite six à sept livres par an. Si telle est son intention, il doit utiliser d’autres formes pour toucher les autres et ce n’est qu’ainsi qu’il peut avoir un rôle. Le Mozambique sort de seize ans de guerre, un million de morts, une grande misère… L’écrivain doit bien penser son rôle. Dans mon cas, je pense que je dois faire autre chose : je suis enseignant, journaliste, biologiste.
Dans un article intitulé Ecrivains et pouvoir politique au Mozambique après l’indépendance,(7) Michel Laban parle d’autocensure des écrivains mozambicains comme forme de soutien au gouvernement du Frelimo. Qu’en pensez-vous ?
Je ne sais pas si on peut parler d’autocensure. Dans mon cas, peut-être a-t-elle fonctionné de manière inconsciente car nous avions tous ce grand rêve de l’indépendance et c’est une lutte que j’avais moi-même embrassée. J’étais membre du Frelimo, même avant l’indépendance. C’était une cause intérieure ; il n’y avait aucune obligation partisane. Un poète espagnol a dit qu’il y a des moments dans l’histoire où l’on doit prendre parti jusqu’à « se mouiller ». Je crois qu’il ne fut pas nécessaire de « me mouiller’ ; ce furent des moments heureux que je n’ai pas à regretter. Puis je me suis réveillé, j’ai vu que la réalité ne correspondait plus au rêve, alors je suis parti ; mais sans aigreur ni amertume. Mes illusions, je les ai moi-même alimentées, personne ne m’a imposé quoi que ce soit.
Quel est le sens de l’ironie que vous adoptez fréquemment pour décrire des situations absurdes dans un monde chaotique, comme dans l’histoire des ‘réapparus’où les personnages disparus lors d’une inondation reviennent et doivent prouver à l’autorité et à la communauté villageoise qu’ils existent, qu’ils ne sont pas des ‘âmes’ ? (8)
L’ironie est une arme plus efficace que le concept, que la prise de position. Aujourd’hui, étant donné la situation mozambicaine, l’humour caustique est un moyen ‘d’éveiller'(je n’aime pas ce mot : il semblerait que les écrivains ont la mission d’illuminer les autres), un moyen pour que nous puissions rire de nous-mêmes. En Afrique, nous vivons sous des modèles extérieurs de comportement et de pensée, nous vivons en représentation : une personne est à la fois une chose et l’autre ; parfois, cela prend des proportions ridicules. Il nous faut donc savoir en rire pour avoir plus de confiance dans nos propres manières de penser et de sentir.

1. La pipe de Felizbento, le recueil Estorias abensonhadas (Ed. Caminho, Lisbonne 1994), n’est malheureusement pas disponible à ce jour en français.
2. Traduction de « Toda a estoria se quer fingir verdade. Mas a palavra éum fumo leve de mais para se prender na vigente realidade. Toda a verdade aspira ser estoria. Os factos sonham ser palavra, perfumes fugindo do mundo. »
3. Les Baleines de Quissico, Albin Michel 1996.
4. Governados pelos mortos in Contos do Nascer da terra (Ed. Caminho, Lisbonne 1996). Non disponible en français.
5. in : Voix crépusculaires, Les Baleines de Quissico (Ed. Albin Michel, 1996).
6. Rencontres internationales de Montreuil, mars / mai 1998, dans le cadre de la manifestation Mégalopoles / Petite Planète organisée en Seine-Saint-Denis et qui a réuni des écrivains et photographes d’horizons multiples.
7. in : Lusotopie 1995. Ed. Karthala.
8. in : Voix crépusculaires. Les Baleines de Quissico (Ed. Albin Michel. 1996).
merci à Michel Laban pour sa relecture///Article N° : 944

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