Richard III, un monstre comme en vomissent les guerres, en Afrique comme ailleurs

Entretien de Sylvie Chalaye avec Barbara Liebster et Alfred Dogbé

Ougadougou, été 2004
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Le projet de la metteure en scène suisse Barbara Liebster de monter Richard III avec une distribution tant africaine qu’européenne est né d’un rêve, celui d’une équipe qui, après la deuxième édition des Récréâtrales en 2003, avait encore envie de travailler ensemble. La passion de Barbara Liebster pour Shakespeare et la tonicité macabre de son théâtre ont contaminé ceux qui avaient suivi ses ateliers. Voici l’écrivain Alfred Dogbé et onze comédiens, dont Etienne Minoungou lui-même, embarqués sur les tréteaux élisabéthains d’une aventure théâtrale bien décidée à lever l’encre depuis Ouagadougou et ses Récréâtrales. Entretien avec Barbara Liebster et Alfred Dogbé qui ont travaillé ensemble à l’adaptation du texte de Shakespeare.

Comment est né ce désir de monter Richard III en Afrique ?
Barbara Liebster : Cette idée est née à la fin de la dernière édition des Récréâtrales, autour d’une table. Nous étions six ou sept, on parlait d’un projet et ça tout de suite été Shakespeare, je ne sais même pas pourquoi. Si on parle de théâtre européen, Shakespeare est incontournable. Quant à Richard III, il s’est imposé tout de suite, c’est une pièce avec laquelle on peut très bien faire une mise en scène qui soit une réflexion sur la situation contemporaine, notamment au plan politique, en Afrique et dans le monde. On avait une réflexion sur Shakespeare dans mon travail d’atelier et Shakespeare était souvent évoqué quand on parlait de comment construire une pièce pour le théâtre. On parlait aussi de la liberté qu’il prend dans ses pièces, il travaille très librement avec ses personnages, ils sont là, ils sont forts, ils ont une personnalité, mais il les utilise. S’il n’a plus besoin d’eux, il s’en débarrasse et les traite très librement. Ce qui est aussi très séduisant dans ses pièces, c’est que les tragédies politiques sont vraiment vécues. Il montre les mécanismes, rien n’est jamais seulement raconté. On voit les personnages agir jusqu’à leur anéantissement. On les voit tomber dans les pièges, se débattre dans des tribulations existentielles, dans le deuil, on souffre avec eux, c’est un théâtre vivant.
En revanche, le théâtre africain est souvent très narratif, les personnages se racontent. Les auteurs ont surtout des histoires à raconter, mais dramaturgiquement cela reste très narratif. Et faire se rencontrer ces deux approches de la scène m’intéressait justement.
Alfred Dogbé : J’étais aussi aux Récréâtrales l’an dernier et ce projet est né de l’ambiance qui avait prévalu lors de cette édition et des questionnements liés aux projets que l’on avait développés à l’époque. L’an dernier, toutes les pièces évoquaient la question de l’exil et la violence politique, des thèmes très shakespeariens. Et après sept semaines de travail et de temps passer à refaire le monde et le théâtre, on s’est séparés en se disant que l’on avait très envie de retravailler ensemble.
Quels ont été les enjeux de cette adaptation ?
Alfred Dogbé : La première chose : se laisser posséder par le texte et essayer de dégager des pistes, d’entrer dans cette forêt et se tracer un chemin. Ce qui nous a servi de pilier, c’est de nous dire qu’à la première lecture, la pièce nous raconte notre présent, nos expériences actuelles. On avait aussi une contrainte en terme de distribution : seulement onze comédiens. On a fait un travail de traduction qui consiste à actualiser la langue, à clarifier les relations très fines entre les personnages et à faire en sorte que l’histoire soit pour nous la plus lisible possible, la plus précise aussi pour les comédiens et qu’ils puissent se mettre facilement le texte en bouche. La deuxième étape, qui relève de la démarche particulière des Récréâtrales, a été de déposer ce matériau sur la table pour que les comédiens s’en emparent et que le spectacle naisse du travail de plateau.
Avez-vous cherché à moderniser les situations politiques ?
Barbara Liebster : On ne voulait pas faire des allusions à la situation actuelle. Il s’agit d’abord d’un travail sur la langue à partir de l’original anglais, on a nettoyé cette langue ancienne de toutes les hiérarchies archaïques qui la traversent, des formules codifiées pour que les dialogues deviennent plus directs et que les comédiens puissent les nourrir de leur propre expérience. Pour moi, le lien avec les enjeux contemporains passe par là. Si j’ai fait cette mise en scène à Ouagadougou, c’est pour découvrir ce qu’il y a dans les comédiens, quel monde ces acteurs de différents pays africains transportent en eux et peuvent faire partager dans cette pièce. On ne voulait pas d’une actualisation qui nomme les choses. On voulait des images fortes et qui ne soient pas réalistes. C’est une réalité, mais c’est aussi une invention.
Ce qui nous intéresse, c’est d’amener le spectateur au coeur du pouvoir. La pièce montre ce qui se passe dans les cercles intimes du pouvoir. Elle nous fait pénétrer dans les rouages du pouvoir, là où d’ordinaire on n’entre pas. Elle raconte comment les jeux se passent dans cette intimité, comment on passe du complot au génocide.
Alfred Dogbé : Comment se fait-il que personne ne s’oppose à Richard ? Tous les personnages secondaires sont forts. Pourtant rien, ni personne n’arrête la machine. C’est une pièce sur la force de la parole et ses pouvoirs de manipulation.
La monstruosité de Richard III n’est pas apparente dans votre adaptation…
Barbara Liebster : Richard n’est pas handicapé, il faut chercher sa méchanceté à l’intérieur de lui-même. Il est déformé de l’intérieur. Il est le produit d’une société malade. Il n’y a pas dans la pièce une personne qui ne serait pas coupable, même les enfants sont monstrueux. Ce sont des hommes et des femmes qui ont vécu un siècle de guerre, ils ne connaissent rien d’autre. Au début de la pièce, la guerre qui a duré cent ans est finie. Et ce que dit Richard, c’est :  » Merde ! Et maintenant, qu’est-ce que je vais faire ?  » Il faut inventer autre chose. Ils n’ont rien vécu d’autre que la guerre et nous avons malheureusement dans le monde beaucoup d’exemples de ces situations. En Palestine ou ailleurs, il y a des jeunes de 25 ans qui n’ont rien connu d’autre que la guerre. Personne ne s’occupe des enfants. Les enfants sont des monstres au coeur froid qui ont poussé sans amour, ils sont dégénérés, personne n’a le temps de s’occuper d’eux, les adultes sont trop pleins de haine. Et ces enfants-là, quel avenir préparent-ils ?

///Article N° : 3638

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