La colonisation a effacé l’esclavage

Entretien de Sylvie Chalaye avec Alfred Dogbé (Limoges 1998)

Limoges, septembre 1998
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Né à Niamey (Niger) en 1962, Alfred Dogbé a été professeur de Lettres. Journaliste depuis 1996, il collabore a diverse publications d’information générale et à des revues culturelles. Il est l’auteur de nombreuses nouvelles publiées à Niamey dans Encres et dans L’Arène. Bénéficiaire d’une Bourse du Centre National du Livre, il a été accueilli en résidence d’écriture pour le 14e Festival International des Francophonies de Limoges et a publié en 1997 chez Lansman dans la collection  » Nouvelles et récits d’Afrique  » un recueil intitulé : Bon voyage, Don Quichotte et autres textes.

En tant qu’auteur avez-vous déjà été confronté au sujet de la Traite, un sujet relativement peu présent dans la littérature africaine, en particulier le théâtre ?
Personnellement, le type d’esclavage qui m’intéresse dans mon écriture actuelle, ce sont les vestiges de l’esclavage local et non pas la Traite négrière. Au Niger nous sommes à peine sortis d’une société féodale et jusque dans la vie politique, on sent encore des rapports d’ordre féodaux. Il y a d’autre part dans nos relations de famille, la tendance à faire travailler à son profit, sans salaire, généralement comme domestiques, des personnes que l’on va chercher au village, ce que j’identifie à de l’esclavage. Ce sont les formes actuelles d’esclavage qui me préoccupent quand j’écris. J’écris surtout des nouvelles qui s’appuient sur des faits divers et qui sont prioritairement destinées à la presse, ce qui m’amène à coller à l’actualité immédiate.
Néanmoins, je peux tenter d’analyser, sans prétention, les raisons du manque dont vous parliez. Je crois que la préoccupation première de la littérature africaine a été une espèce de nettoyage de la mémoire à l’envers. Mais en même temps qu’on a voulu se détacher de l’idéologie coloniale, la combattre, il y a eu une sorte de censure qui limitait l’intérêt à cette seule période historique. Cette littérature regarde la colonisation comme si elle était tombée du ciel. Par exemple, on constate que chez Césaire, l’esclavage est à chaque ligne, alors que Senghor ne s’en préoccupe presque pas.
Peut-être parce que Césaire appartient à la diaspora ?
Précisément. L’actualité immédiate de l’Afrique nous éloigne un peu de l’évocation de la Traite. En même temps, je pense que le travail des écrivains des générations passées a consisté à effacer la réalité de l’esclavage dans nos têtes. Même quand ils en parlaient, on sentait que ce n’était pas ce qui les démangeait.
Pourquoi cet  » éloignement  » ? Est-ce le colonialisme qui…
En effet, c’est l’un des résultats du colonialisme. Le théâtral colonial, celui de William Ponty, a été un théâtre de mépris de soi. A partir des années 60, ce théâtre, dans son souci de créer une  » nation « , où les Africains retrouvent leur dignité autour de certaines valeurs, va faire un saut dans le temps et retourner à une sorte de période anté-coloniale. Ce qui intéresse alors le théâtre ce n’est pas d’analyser le colonialisme comme une conséquence  » naturelle  » de la Traite, il s’agit plutôt de montrer le choc de la rencontre avec l’Europe pour valoriser la résistance d’une nation face à l’envahisseur. Mais le travail de déstructuration très lente qu’a été la Traite n’est pas présent. A ce propos, je dirais que l’une des caractéristiques de la littérature africaine est d’être trop collée à l’actualité ; et évoquer la Traite n’est pas une urgence comme chez les Noirs de la diaspora. Tenez, prenez la commémoration du 150° anniversaire de l’abolition de l’esclavage, tout cela s’est passé comme s’il s’agissait de la Journée mondiale de la Femme, de la Journée internationale de l’Enfant… C’était un événement mondial c’est tout, pas plus. Mais je n’ai pas eu l’impression qu’on ait réagi comme des gens qui étaient  » spécialement  » concernés. Dans le cadre du Niger tout se qui était dit sur l’esclavage, c’est la presse extérieure qui nous le disait.
Il n’y a pas de conscience de ce qu’a représenté la Traite. Pourtant, aujourd’hui encore elle est ancrée dans la réalité. La situation du continent africain n’est-elle pas, dans une large mesure, imputable à cette période ?
On a même l’impression quelques fois que l’histoire de la Traite des Noirs n’est pas l’histoire des Noirs mais celle des autres.
Certains Africains avouent occulter cette période à cause d’un très fort sentiment de culpabilité.
J’ajouterais même que dans certains pays côtiers, comme le Togo et le Bénin, il y a encore, à l’heure où nous parlons, tellement de traces pouvant servir d’occasions de division qu’on préfère jeter un voile là-dessus. La plupart des conflits Nord-Sud dans certains pays côtiers, analysés du point de vue de cette occultation, peut révéler un conflit entre les victimes et les bourreaux de cette période.
Parce que ceux du Sud auraient vendu ceux du Nord, ce qui attiserait les conflits dits ethniques ?
Pas forcément mais je dis qu’on n’a pas le courage de poser la question sous cet angle. Or, il faudra bien en passer par là ; il arrivera un moment où il faudra bien qu’on se dise les choses. Le pardon implique la reconnaissance de la faute.
Les Blancs non plus ne reconnaissent pas la gravité de ce qu’ils ont commis, encore aujourd’hui.
Cette situation perdure justement parce qu’en Afrique même on se détourne de la question.
Peut-on dire qu’il existe une mémoire de l’esclavage dans la tradition orale, mais que celle-ci ne réussit pas à parvenir jusqu’à l’écrit ?
Tout à fait. Une petite enquête sur les recensements de textes de littérature orale montre qu’il y a beaucoup de récits épiques sur le moyen âge africain, sur les mythes anti-coloniaux mais, à ma connaissance, jamais de récits sur l’esclave qui s’est évadé, qui s’est battu… Kunta Kinté ne pouvait être qu’Américain. En Afrique on n’est pas suffisamment sensibilisés à la question pour qu’un Africain aille retrouver les traces de son arrière arrière-grand-père aux États-Unis.

///Article N° : 937

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