Rwanda 94

De Cécile Grenier, Ralph et Pat Masioni

Une approche périlleuse du génocide
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Les deux tomes de Rwanda 94 relatant le génocide rwandais abordent le sujet avec un parti pris discutable au risque de soulever certaines questions.

Raconter un génocide en bande dessinée est une question délicate. Les œuvres les plus marquantes sont Maus de Art Spigelman en 1987, Auschwitz de Pascal Croci (2002) et pour le génocide des khmers rouges, l’extraordinaire travail de Séra (Impasse et rouge en 1995, L’eau et la terre en 2005 et Lendemains de cendres en 2007). Le drame arménien a également donné lieu à différentes œuvres, en particulier Sang d’Arménie de Vidal et Clavé (1986) et, prévue pour janvier 2009, une adaptation en français de Silence de Tigran Mangassarian.
Le cas rwandais est différent. Le génocide a eu lieu il y a moins de quinze ans et reste encore frais dans les mémoires. Parmi les auteurs à avoir abordé le sujet, certains ont vécu l’évènement (Jean Claude Ngumire – Umwana nk’undien 2001ou Rupert Bazambanza – Sourire malgré tout en 2005), d’autres ont mené une véritable enquête de terrain (Jean Philippe Stassen avec sa trilogie : Deogratias en 2000, Pawa en 2002 et Les enfants en 2004) ou y ont fait plusieurs séjours avant et après le génocide (l’auteur flamand Jeroen Janssen – Muzungu Sluipend gif en 1997). Certains, enfin, ont vécu les évènements de suffisamment près pour en témoigner (les Congolais du Kivu Willy Inongo et Senga – couples modèles, couples maudits en 2001). Tous ces auteurs ont moins fait un travail mémoriel qu’un récit des événements. Leurs albums, y compris les quelques BD parues au Rwanda sur ce sujet, développent rarement les scènes de violence sans que cela nuise à l’intensité du message. C’est en particulier le cas de Deogratias de Stassen qui s’attache à la douleur née du génocide, des albums de Ngumire et Inongo qui reviennent sur les conséquences des massacres ou celui de Janssen qui essaie d’analyser les causes du génocide.
Une approche macabre sur un scénario discutable
Il en est tout autrement avec Rwanda 94. En 2005, paraissait le tome 1 de cette série, sous le titre Descente en enfer chez Albin Michel. Les auteurs, les Français Cécile Grenier, Ralph (scénario) et le Congolais Pat Masioni (dessin) faisaient le récit détaillé du génocide rwandais de 1994 à travers le parcours d’une jeune femme tutsi Mathilde et de son fils dans un pays plongé en pleine folie meurtrière. En avril 2008, les trois auteurs récidivaient avec le tome 2, intitulé le camp de la vie aux éditions Vent des savanes. La lecture de ces deux albums procure un certain malaise qui tarde à se dissiper une fois le livre refermé….
Là où tous les autres auteurs suggèrent, font allusion et montrent par petites touches la réalité des tueries, le tome 2 de Rwanda 94 prend le parti de montrer dans toute leur étendue, des charniers et des cadavres par dizaine. En imposant au lecteur des scènes de massacre à chaque page d’une histoire sans intrigue, les auteurs ne laissent pas place à la réflexion et à la distance sur cet évènement. En sombrant dans des mises en scène spectaculaires et macabres, ils rajoutent la violence des images à la violence de la situation. Écœuré puis blasé par tant de violence et d’horreurs, le lecteur finit par ne plus remarquer les visages et passe sur les « détails » que sont les scènes de meurtre.
En faisant ce choix, les auteurs basculent dans l’indécence et l’impudeur et prennent le risque de provoquer l’indifférence. Au lieu de rendre compte de la spécificité d’un génocide, ils le banalisent, et risquent de conforter le lecteur occidental non averti dans l’idée que l’Afrique est le continent de toutes les horreurs et que le Rwanda n’est qu’un massacre de plus où les gentils sont vraiment gentils et les méchants, vraiment méchants.
Les auteurs se sont visiblement heurtés à la grande difficulté de rendre compte du génocide rwandais. En effet, celui-ci diffère en profondeur des autres évènements similaires. Au Rwanda, il n’y a eu ni déportation en masse, ni convoi de la mort. Ici, aucun camp de concentration, aucune marche de la mort à travers le pays comme en Arménie, aucune évacuation de ville comme à Phnom Penh vers les rizières. Il n’y avait pas non plus, à l’image des shtetls d’Europe centrale, de villages distincts tutsi ou hutu. Les gens étaient mélangés. Tout s’est donc fait « à la maison » entre personnes qui se connaissaient et se côtoyaient au jour le jour. Il s’agit, historiquement, du premier « génocide de voisinage ». Dans ces conditions, comment rendre compte symboliquement, graphiquement de cette réalité ?
Le scénario léger de Rwanda 94 peut poser question. Témoin, la simplification scénaristique sur le retour des réfugiés hutu au Rwanda. Les auteurs la situent en 1994 alors qu’elle a eu lieu en 1996. Cela ne pose pas de problèmes en soi puisqu’ils le mentionnent dans une note. Par contre, il aurait été bon de mentionner que le retour des réfugiés a eu lieu suite à l’attaque par les troupes du FPR du camp de Mugunga près de Goma (Kivu – Zaïre à l’époque) en novembre 1996. Cette attaque se justifiait par les incursions incessantes des miliciens hutu de l’autre coté de la frontière. Elle a également permis la libération et le retour vers leur pays d’environ 600 000 personnes, souvent innocentes. Mais elle a aussi entraîné la fuite et la « disparition » de 300 000 hutu, en particulier des femmes et des enfants pris en otage et pourchassés par l’APR. Pourquoi terminer le récit en n’y faisant aucune allusion ? Est-ce par souci de simplification pour que le lecteur ne s’y perde pas ? Est-ce parce que certains responsables politiques français s’en sont servis pour parler de « double génocide » ?
La mise en cause explicite de l’armée française se révèle également très dérangeante. L’implication de la France (et de son armée) dans la période précédent le génocide est quasi avérée. Aveuglément, calcul ou ingénuité, la France a conforté le pouvoir en place à Kigali dans sa dérive meurtrière et lui a prêté main-forte dans sa lutte contre le FPR entre 1990 et 1994. De plus, l’Opération Turquoise, si elle a permis d’arrêter les massacres dans trois préfectures du pays a également profité à certains génocidaires. Ce constat a été mis en lumière en 1998 dans le rapport Quilès suite à une mission d’enquête parlementaire (1). Le président Paul Kagamé, dans son discours du 10ème anniversaire du génocide en avril 2004, alla plus loin et accusa les militaires français d’avoir œuvré directement au génocide. Depuis, plusieurs témoignages sont apparus, plus de 10 ans après les faits (2). En 2005, il y eut même le dépôt d’une dizaine de plaintes individuelles auprès du tribunal des armées et la publication d’un rapport d’une Commission d’enquête citoyenne avalisant la complicité, voire même la participation active, de militaires français au génocide (3). C’est cette version qui fut retenue sans conditions par les scénaristes. En effet, dans Rwanda 94, les crimes des soldats français sont décrits dans les deux tomes. Le doute subsiste encore dans le premier volume où l’on voit des militaires, désignés comme français par les tueurs hutu, triant les tutsi aux barrages, filtrant les réfugiés et participant à leur mise à mort. Mais l’absence de cocardes, de grades, de fanions pouvait encore laisser penser à des mercenaires ou des soldats perdus comme on peut en trouver dans tous les conflits dits « civils » (4). Le tome 2 est cependant beaucoup plus explicite. On y voit un réfugié hutu précipité d’un hélicoptère par des militaires français vers le sol où l’attendent ses meurtriers pour le « découper ». Cette scène a lieu, selon le scénario, lors de l’Opération Turquoise. On voit également des militaires français donnant des ordres aux miliciens pour traquer des civils et les tuer, etc. Qu’importe que l’armée française ait quitté le Rwanda le 12 avril, après l’opération Amaryllis qui a permis d’évacuer les ressortissants européens ainsi qu’apparemment 130 responsables génocidaires hutu et leurs familles, qu’importe l’impossibilité que des militaires, visiblement encadrés et agissant sur ordre, aient pu se prêter à ce genre d’agissements, ce qui implique forcément des ordres d’en haut et donc des responsabilités politiques…
Les faits en question
Les scénaristes n’ont évidemment pas inventé tout cela. Ils se fondent sur plusieurs témoignages selon Cécile Grenier qui a passé sept mois au Rwanda en 2003 : « Ce n’est toutefois pas basé sur un seul témoignage, mais sur plusieurs et à différents endroits ; il n’est donc à priori pas question de remettre en doute ces témoignages […] Ainsi nous a-t-il fallu d’abord les relativiser et on s’est dit qu’il fallait absolument qu’on retrouve ces témoignages-là ailleurs avant de leur accorder du crédit. Et il se trouve que, très naturellement, au fil des interviews, malheureusement, et dans la bouche aussi bien de miliciens, de rescapés que de paysans témoins, on a pu très facilement faire des recoupements. Ensuite, une fois que je suis rentrée en France, il se trouve que deux autres équipes ont fait ce genre d’enquête, et ont recoupé de la même manière ce type de témoignages. Puis ont commencé les auditions de la commission Mucyo qui les ont également recoupés. (5) » On ne peut donc que croire en l’honnêteté intellectuelle des auteurs et à la véracité des témoignages, en souhaitant fortement qu’il n’y ait eu ni intoxication ni affabulations collectives. L’Opération Turquoise s’est faite sous le feu des caméras et accompagnée d’un certain nombre de journalistes dont beaucoup n’étaient pas dupes du but humanitaire de cette opération (6). Elle a dû également recueillir l’assentiment des Nations Unies et l’accord du bout des lèvres du FPR. La question des conditions dans lesquelles ces témoignages ont été recueillis peut se poser.
Car, entre rupture diplomatique, poursuite judiciaire, déclarations fracassantes, accusations réciproques et mémoires douloureuses, les relations entre les gouvernements français et rwandais, porteur d’une double légitimité de vainqueur militaire et de martyre (7), sont infiniment compliquées. Il serait cependant infiniment dommageable que des faits véhiculés rapportés dans la BD se révèlent faux après avoir été véhiculés auprès des jeunes et des adolescents à travers une bande dessinée…
Si l’honnêteté de la démarche des auteurs n’est pas remise en cause, on peut cependant être étonné par la lecture des deux pages du dossier final rédigé par Cécile Grenier résumant le Rwanda de l’après génocide et dont la partialité des informations peut être questionnée. Passe encore d’oublier de préciser que plus de 50 % du budget rwandais est constitué par des aides ou des prêts de bailleurs de fond, ce qui relativise le fameux miracle économique rwandais tant loué par l’auteur. Par contre, qualifier le pouvoir en place de « démocratique mais fort seul moyen à ce jour de garantir une paix toujours mise en danger par les extrémistes et les promoteurs du génocide » peut déconcerter le lecteur. N’est-ce pas la lutte contre les « extrémistes et les promoteurs du génocide » qui a eu pour conséquence l’invasion de l’ex-Zaïre par les troupes Rwandaises ? Pas un mot n’est dit sur l’invasion et l’occupation de ce pays – dont est originaire Pat Masioni – par les troupes du FPR entre 1996 et 2004. Cette occupation qui aurait fait trois millions de victimes (8) dans l’indifférence générale est une donnée essentielle pour parler du devenir du Rwanda post 1996. De même, avancer que l’élection présidentielle du 25 août 2003 « a légitimé le président de la République » relève d’un joli sens de la litote pour un pays où l’opposition est muselée (9) et où Kagamé a été élu à l’issue d’une campagne houleuse, avec plus de 95 % des voix.
Enfin, l’affirmation du révisionnisme supposé de la France peut également étonner alors qu’aucun responsable politique français ne nie la réalité du génocide (10). La France, à qui on peut reprocher bien des choses, a même été représentée par un ministre aux commémorations de 2004. Drôle de façon de verser dans le révisionnisme….
Les deux tomes de Rwanda 94 posent plus généralement la question de la représentation des génocides. Dans ce cas-là, le choix de la BD peut être périlleux parce qu’il entraîne nécessairement des partis pris esthétiques et parce que la simplification n’est jamais loin. Comme l’écrivait le scénariste Appollo en 2001 à propos de Deogratias : « on ne peut accepter de lire un génocide comme un simple prétexte à la fiction. (11) » Toute tentative en ce sens est forcément partiale et parcellaire. L’approche de Lanzman dans Shoah ou de Jean Hatzfeld dans sa trilogie (12) semble alors la meilleure qui soit : la parole brute aux victimes sans représentation de l’événement, sans jugement, et, surtout, avec un strict minimum d’adaptation.
Face aux interrogations soulevées par la lecture de Rwanda 94, on peut se poser la question du support de la BD pour rendre compte d’un tel événement. Maus, le chef-d’œuvre du bédésiste Art Spigelman démontre magistralement que cela est possible mais il est vrai qu’il a été publié quarante ans après la Shoah, avec le recul nécessaire qui a peut-être manqué aux auteurs de Rwanda 94.

1. Pour un développement de ces faits en image, ci-joint « http://www.dailymotion.com/relevance/search/rwanda%2Bfrance/video/x1fkxu_la-france-et-le-genocide-en-1630_news »
2. Une commission d’enquête rwandaise dite Mucyo, dont les conclusions devraient été rendues publiques en juillet, rapporterait également ces accusations.
3. On peut lire ces travaux sur « http://cec.rwanda.free.fr/documents/biblio.htm ». Au lecteur de juger….
4. Témoin, par exemple, le vol de la banque nationale de Bouaké (Côte d’Ivoire) par des soldats français pourtant chargés de la surveiller. Des faillites individuelles sont donc possibles.
5. « http://fr.allafrica.com/stories/200805220825.html »
6. Cf. l’ouvrage de Patrick de Saint Exupery, L’inavouable, Les arènes, 2004.
7. Car ce n’est pas une opération extérieure (comme par exemple l’intervention vietnamienne au Cambodge ou défaite militaire face aux alliés dans le cas turc ou nazi) qui a permis la libération des rescapés mais la victoire finale d’une armée composée essentiellement de soldats de l’ethnie martyre (l’APR).
8. Rapport de la Commission des droits de l’homme de l’ONU, 2003.
9. Les rapports annuels d’Amnesty international en parlent suffisamment.
10. Le journal Le monde mettra cependant longtemps à utiliser le terme de génocide, de même que François Mitterand à le reconnaître publiquement.
11. « http://du9.org/Deogratias »
12. La saison des machettes, Dans le nu de la vie, La stratégie de l’antilope.
///Article N° : 7966

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Rwanda 1994, Tome 2 : Le camp de la vie





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