Une saison en France, de Mahamat-Saleh Haroun

Les instants partagés

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En sortie en France le 31 janvier 2018, le dernier film du Tchadien Mahamat-Saleh Haroun explore avec subtilité le vécu des réfugiés.

Les réfugiés, on en parle beaucoup comme un problème, mais les connaît-on, les comprend-on ? Avant d’être nommé ministre de la Culture au Tchad, Haroun résidait en France depuis 1982, après avoir fui au Cameroun, blessé par la guerre civile à l’âge de 19 ans. L’exil, il l’a vécu dans sa chair. Rien d’étonnant dès lors à le voir rapprocher sa caméra des visages dans Une saison en France, ces visages qui témoignent des angoisses et des douleurs rentrées.

C’est effectivement par un cauchemar que démarre le film, lié au traumatisme d’Abbas (Eriq Ebouaney), qui a perdu sa femme dans leur fuite de la guerre civile en République centrafricaine. Professeur de français au pays, il est normal qu’il cherche refuge en France avec ses deux enfants. En attente du résultat de sa demande d’asile, il organise la survie de sa famille, a un job sur les marchés, scolarise ses enfants, entretient une relation avec Carole, une fleuriste du même marché (Sandrine Bonnaire). Mais le couperet administratif tombe et la descente aux enfers commence, dans une France qui ne veut pas d’eux.

Aucun pathos dans cette histoire aussi dramatique qu’elle est simple, à l’image de la douce musique de Wasis Diop : Haroun préfère suggérer par des gestes, des remarques, des faits. Le beau plan fixe de la scène d’anniversaire est à la mesure de son regard : avec les lumières de la banlieue comme environnement à travers la baie vitrée, comme un balcon sur le monde, la famille recomposée improvise un vivre ensemble et reconstruit son humanité. Ici, pas de gros plans. Un plan d’ensemble au contraire, en plongée : la géographie de la relation, avec la distance nécessaire pour ne pas interférer.

C’est ainsi qu’aussi bien les administrations que les associations de soutien restent dans le hors-champ du film. Dans cette absence de mise en spectacle, nous ne verrons que des lettres officielles, une salle d’attente, un appartement prêté, des gestes d’accueil. C’est encore plus fort : au-delà de tout naturalisme, Une saison en France trouve la justesse d’une fiction centrée sur le ressenti de personnages confrontés à un implacable destin. Dès lors, le regard triste de Yacine et l’énergie irrépressible d’Asma, les enfants d’Abbas, trouvent leur puissance d’expression. Car ce sont eux qui sont marqués à vie par la cruauté du réel. Ce sera eux qui en écriront l’histoire, ce que fait déjà Yacine dans le film par son récit en voix-off.

Abbas tient parce qu’il doit protéger ses enfants. Etienne (le musicien Bibi Tanga), son ami prof de philo réduit à un job de vigile et à habiter dans une cabane improvisée, est seul. Comme lorsqu’en 2014, un Tchadien demandeur d’asile s’est immolé par le feu à la Cour nationale du droit d’asile, il perd l’espoir et la maîtrise de soi. La longueur des procédures épuise et finit par fabriquer des sans-papiers qui n’ont plus le recours d’aller essayer de trouver refuge dans un autre pays.

Le titre du plus beau film de Mahamat-Saleh Haroun, Daratt (2006), signifie « saison sèche ». Une saison, c’est le temps à la fois court et suffisant pour faire basculer une vie. Ici, c’est la France qui est sèche. Ce pays a perdu tout sens de l’accueil pour le remplacer par la crainte et le repli. Heureusement, des sourires existent encore, comme celui de Sandrine Bonnaire, qui savent prendre des risques et ouvrir à « des instants de bonheur qui donnent la force d’avancer », des instants partagés avec les indésirables.

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