She hate me

De Spike Lee

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Spike Lee n’a pas son pareil pour fabriquer des outsiders modernes à coups de références éthiques et cinématographiques. Tout cela sent la glue sentimentale mais la mayonnaise prend à force de décalages, d’inscription dans le vécu africain-américain, de musique et d’esbroufe. Ce businessman bien bâti qui perd son boulot par son intégrité se retrouve à engrosser des lesbiennes en désir d’enfant pour survivre. C’est parfaitement improbable et inénarrable mais ça fonctionne ! Le Noir bombe sexuelle et force morale s’en trouvent renforcés : Lee aime jouer avec les clichés et en profite, à l’heure du scandale Enron, pour épingler au passage la dérive amorale de l’Amérique de Bush qui derrière les beaux discours ne pense qu’à l’argent et au sexe.
Le savoir-faire de Lee se mesure à cette scène d’exposition où un anodin café acheté dans une échoppe de trottoir fera le lien avec une conversation tout aussi anodine pour finalement déboucher dans le drame d’un corps se jetant par la fenêtre pour défoncer l’échoppe en question (ainsi que son pauvre tenancier). Lee maniera de tels retournements tout au long du film, fidèle à sa marque de fabrique (a Spike Lee joint) où le jeu de caméra et le montage (dont on sait qu’il exige de le maîtriser, malgré les réticences hollywoodiennes) concourent toujours à placer le spectateur sur un strapontin en équilibre instable. She hate me est à cet égard agréablement calme face à certains joints particulièrement excités. Cela permet de savourer sans agacement un cinéma d’une étonnante efficacité, digne de nous faire gober le plus impossible des scénarios.
Le travail sur la musique est comme toujours remarquable, ainsi que le jeu des acteurs, même un Jamel Debbouze particulièrement ridicule dans son rôle de concierge stéréotypé français dragueur, et dont la présence semble ne servir qu’à faire rebondir les clichés pour renforcer le héros de ces dames.
Car dans la pure lignée des films de Lee, la fertilisation de femmes de toutes origines par l’homme noir, y compris de la fille d’un parrain de la mafia magnifiquement ironisé par John Turturro, fait du film un manifeste de retournement des préjugés. Il surfe sur les clichés de l’homme noir bombe sexuelle autant que force morale sans jamais les remettre fondamentalement en cause : il s’en sert pour magnifier une attitude. Cet Armstrong qui ne s’appelle pas ainsi par hasard met en cause aussi bien le règne délirant de l’argent que le sacro-saint mariage hétérosexuel. Ce personnage on ne peut plus ambigu ne peut être un modèle auquel s’identifier (Spike Lee ne cultive pas les héros sans contradictions) mais il renverse la vapeur en s’affirmant finalement sauveteur de l’amour, si ce n’est de la morale. Lui qui se battait pour un vaccin susceptible de sortir l’Afrique des affres du sida, il est prêt à aimer la terre entière. Lors du procès, il est filmé de front comme pour un cours d’éthique, ce qui lui permet d’asséner le message que le réalisateur aime lancer non seulement à sa communauté mais à une Amérique en période électorale. Sa trouvaille est d’identifier son personnage à Franck Wills, gardien du siège du parti démocrate qui avait contribué à dévoiler le scandale du Watergate et fut ensuite rejeté sans moyens jusqu’à mourir dans la misère. Cela lui permet de faire du businessman arriviste un héros du peuple et d’ancrer ainsi sa critique de la société américaine travaillée par les pouvoirs de l’argent.
Cela dure plus de deux heures et on ne s’ennuie jamais. Au contraire, on est sans arrêt bluffé par l’habilité de Lee et son audace. Si son message peut paraître un peu décalé et superficiel à des Européens, She hate me reste un excellent divertissement et un vrai plaisir de cinéma.

///Article N° : 3581

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