Inside Man (L’Homme de l’intérieur)

De Spike Lee

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Spike Lee aurait-il enfin infiltré Hollywood ?

Inside Man est un film de braquage de banque des plus classiques. Les voleurs sont des professionnels qui ont pensé à tout, surtout aux réactions de la police. Les flics sont des brutes qui tirent sur tout ce qui bouge et prennent les otages pour des terroristes arabes. Les détectives, aussi intelligents que les méchants, ne savent pas tout des forces supérieures qui les manipulent comme des pantins. L’intrigue est bien ficelée, on comprend au fur et à mesure sans trop avoir à réfléchir mais en se sentant tout de même très intelligent. Toutes les questions ont leurs réponses, tous les gadgets trouvent leur utilité, tous les personnages ont un sens de la répartie implacable. Au bout du compte rien à redire, on en a pour son argent. Le scénario réussit même à inclure des scènes de violence hypothétiques pour un braquage entièrement pacifique.
Une question cependant subsiste : qui est cet inside man, cet homme qui s’infiltre dans une organisation pour la tromper de l’intérieur ? Au sens propre du terme (vous découvrirez le sens figuré lors du dénouement), aucun personnage ne correspond au titre. A moins qu’il ne s’agisse de Spike Lee lui-même. Voici un film dans lequel il n’apparaît pas (il joue un rôle important dans plus de la moitié de ses films). Par contre, il laisse sa pâte un peu partout. On reconnaît son goût pour les plans rapprochés, face à la caméra, où les personnages parlent directement au public. On ne peut pas non plus manquer les effets de zoom surréalistes ni les personnages qui avancent sans bouger, signature de tous les films de Spike Lee. Mais ce qu’on remarque avant tout, ce sont les nombreuses interventions culturelles autour de New York et de son melting pot plutôt chaotique. Les policiers se disputent la connaissance des lignes de métro et la foule leur fournit les experts linguistiques dont ils ont besoin. Les remarques sur la violence des jeux vidéos ou le non-respect des Sikhs pourraient être horriblement pesants si elles n’étaient assaisonnées d’un humour fort bien programmé. Spike Lee a donc réussi ce qu’il n’avait pas fait depuis longtemps : plaire à tout le monde sans renier son image de marque.
Ce faisant, il reste un maître dans l’art de brouiller les cartes. Plutôt que des caractères en profondeur, il préfère accumuler les signes, les clins d’œil, les pointes d’humour et manier une ironie ravageuse dans les dialogues et les situations. Face à la « bonne » police de New York qui ne sait que penser tactique, le commissaire incarné avec son habituel brio par Denzel Washington est un pro du feeling. Du chapeau paille au nœud papillon, il incarne une décontraction qui tient tête à toute autorité comme à tout danger. Il ne se départit jamais de son langage imagé, même face au maire de la ville, et rentre dans le lard de ceux qui représentent la corruption des institutions et la haute finance. Jodie Foster aura pour charge de confirmer le fait que ces gens sont sans merci quand il s’agit de défendre leurs intérêts : elle agit sous commandite et sans savoir ce qu’elle protège, mais avec une froide détermination qui ne recule devant rien. Lui sait pourquoi il lutte, tout simplement parce que c’est son job et ses valeurs, et c’est sur cette base qu’il arrivera à saisir les mobiles de ce braquage de banque qui prend le temps, déguise les otages en agresseurs et ne vole pas un copeck.
Alors que les braqueurs sont le calme incarné, la police intervient dans un chaos technologique qui n’est pas sans rappeler ce que l’Amérique génère en Irak. L’instigateur du coup nous explique face caméra que Shakespeare faisait bien la différence entre le pourquoi et le comment, nous suggérant dès le départ que cet homme de l’intérieur n’est pas un piètre braqueur mais a la dimension de quelqu’un qui sait où il va, et donc que ce film de gangsters cherche à se situer au-dessus des règles du genre.
Dès le départ, le générique explose sur un air style Bollywood. Lorsqu’il s’agira de comprendre la langue des braqueurs, le spécialiste policier convoqué sera incapable de l’identifier, et il suffira de demander aux passants « vu qu’on se trouve à New York City » pour obtenir la bonne réponse. L’interculturalité est manifestement une richesse, que les autorités ne savent ni utiliser ni percevoir.
Les téléphones portables jouent un rôle essentiel comme outil ou rupture de communication. Le film laisse le plein écran au jeu vidéo du gamin noir de Brooklyn qui consiste à tuer ses semblables avec une violence inouïe. Une policière signale que les enregistreurs à la James Bond qu’ils utilisent se trouvent sans difficulté sur internet. Un monde virtuel qui n’est plus simplement la modernité de la technique mais un véritable imaginaire quotidien prend une place de choix dans la fiction. Lee l’utilise pour renforcer son propos, ces références à un environnement populaire l’ancrant dans le temps présent en même temps qu’il désacralise l’autorité.
A titre de clin d’œil, les pizzas envoyées aux otages proviennent de Sal’s Famous, la pizzeria de Do The Right Thing. Si Spike Lee en a fini de lancer des poubelles dans les vitrines d’Hollywood, il continue comme Mookie d’accepter le salaire qu’on lui doit malgré sa désapprobation des méthodes du patron. Ainsi Madeline (Jodie Foster), que l’on croît prête à refuser le chèque de son client par dégoût de la façon dont il a acquis sa fortune, l’accepte finalement en souriant. Comme Mookie et Madeline White, qui porte bien son nom, Spike Lee n’est-il pas lui-même cet homme de l’intérieur qui, au moment venu, renie sa loyauté et accepte les diamants d’Hollywood ? Si elle doit représenter Spike Lee et cet équilibre impossible, on ne peut qu’admirer Jodie Foster de tenir le sien dans des talons aussi hauts !

2 h 09, 2006, avec Denzel Washington (Detective Keith Frazier), Clive Owen (Dalton Russel), Jodie Foster (Madeline White), Willem Dafoe (Captain John Darius), Christopher Plummer (Arthur Case). Directeur de la Photographie : Matthew Libatique. Producteur : Jon Kilik. Une production 40 Acres and a Mule / Universal Pictures. ///Article N° : 4378

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