Spike Lee présente son dernier film à Montréal

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Le cinéaste américain Spike Lee, reçoit le prix Précurseur (remis par le joueur du Canadien de Montréal P.K. Subban) au Festival international du Film Black de Montréal (23-28 septembre 2014), lors d’une tribune qui lui est consacrée pour l’ensemble de son œuvre dont l’illustre Do the Right Thing, paru il y a 25 ans. Il y présente aussi Da Sweet Blood of Jesus, son dernier film, entièrement financé en crowdfunding (financement participatif).

Un riche archéologue passionné d’art africain se transforme en vampire suite à une altercation avec son assistant qui va coûter la mort à celui-ci. Quand la veuve vient à la recherche de son mari, elle tombe amoureuse du professeur qui finit par l’entrainer dans son mode de vie où l’obsession du sang a pris le contrôle et va amener le couple à la quête de leurs satisfactions. Da Sweet Blood of Jesus (= le bon sang de Jésus) revisite judicieusement Ganja & Hess de Bill Gunner, un des films préférés de Spike Lee, présenté au festival de Cannes en 1973 – un thriller sur un couple de vampire, qui ne se réfère aucunement au Blacula de William Crain (1972), un autre film d’horreur qui a marqué la période de Blaxploitation, comme le réalisateur tient à le préciser. Il s’agit ici de montrer l’obsession d’êtres humains pour quelque chose. Il fait notamment référence à d’autres vices plus réels tels que la drogue, l’alcool, le tabac, le sexe.
C’est le second remake de l’auteur américain qui a réalisé plus d’une quarantaine d’œuvres cinématographiques. Après Oldboy (2013), reprise du film grandissime du Sud-coréen Park Chan-Wook, Spike Lee s’essaie ici à un film expérimental. Mais à la différence du premier, il va y consacrer une cascade de références politiques et culturelles, propres à son style, à son cinéma. Par exemple, le Professeur Hess Greene est propriétaire d’une villa de 40 acres (16 hectares) à Marthe’s Vignard. 40 acres and a Mule (40 acres et une Mule), c’est le nom de la maison de production de Spike Lee, fondée en 1986 dont l’appellation fait référence à la promesse, non tenue, faite aux vétérans noirs de la Guerre de sécession. Marthe’s Vignard (Vignoble de Marthe) est une île réputée pour héberger plusieurs résidences d’été de riches personnalités américaines, y compris des Noirs-Américains prospères, l’élite de New-York. Lee lui-même possède une propriété de vacances à Oak Bluffs, un des villages de l’île et y réalise bon nombre de tournages. Décorée d’objets d’arts d’Afrique, la demeure du Docteur Greene regorge d’objets faisant référence à la culture ashanti, notamment le drapeau au bord de la barque dans son jardin. Le personnage principal s’identifie clairement comme appartenant à la communauté noire. Il se rend fréquemment aussi à Fort Green au cœur de Brooklyn, quartier fétiche de Lee et de sa fameuse République de Brooklyn.
Da Sweet Blood of Jesus recense un bon nombre d’éléments clés de la vie du cinéaste, de son milieu, de son goût pour l’art, de sa culture afro. L »’Auteur noir d’Hollywood » aux films tournés vers la culture urbaine se retrouve : des personnages noirs qui ne se définissent pas par rapport aux Blancs. Des films qui traitent des rapports et conflits entre Noirs au sein de leur propre communauté et qui ne se soucient pas de savoir si les Blancs y trouveront un intérêt, sans pour autant les exclure.
Le crowdfunding, Système D du financement du film
Tourné en 16 jours, Da Sweet Blood of Jesus a été essentiellement financé socialement, à l’aide de Kickstarter, une des plus grandes entreprises américaines de financement participatif.
L »’enfant terrible d’Hollywood » qui ne s’est jamais démotivé suite à un refus de financement hollywoodien, est fier de clamer aujourd’hui que ce sont ses étudiants qui l’ont initié à ce procédé, de plus en plus utilisé dans l’industrie. Ceux-ci ont d’ailleurs majoritairement participé à l’œuvre tant dans le tournage que dans la pré- et post-production. Et si c’est la première fois qu’il utilise le crowdfunding, Spike Lee s’y connaît en termes de campagne de financement. On se souviendra de Malcom X qu’Hollywood avait refusé de produire et qui amena Lee à récolter une partie des fonds auprès de personnalités noires américaines telles que Michael Jackson et Michael Jordan. Même chose pour She’s Gotta Have it (Caméra d’or à Cannes en 1986), Get on The Bus (1996) et 4 Little Girls (nommé aux Oscars), entièrement produits indépendamment des studios d’Hollywood. Cette autonomie lui a permis de garder le contrôle de ses films.
Auteur de nombreux clips vidéos et de publicités commerciales, Spike Lee est aussi connu pour ses conflits avec l’industrie. Il a notamment critiqué la sous-représentation des Noirs dans le milieu, et a tenté d’y remédier en imposant du personnel afro-américain, ouvrant ainsi la voie à nombreux cinéastes noirs de sa génération. On ira jusqu’à le surnommer « L’Homme noir le plus en colère des États-Unis d’Amérique » (America’s angriest black man) pour ses attaques directes envers les tenors de l’industrie hollywoodienne mais aussi pour certains de ses propos jugés trop radicaux envers d’autres personnalités noires américaines qu’il n’estime pas assez « solidaires » envers la communauté parce qu’ils ont fait des choix qui, selon lui, ne servent pas à l’amélioration de leur condition.
Le fait de tenir tête aux géants de l’industrie ne l’a cependant pas empêché de coproduire avec eux. Il réalisera des œuvres de grosses pointures et s’imposera, malgré lui, comme le cinéaste noir indépendant le plus connu d’Hollywood.
Michael Brown, Eric Garner, Trayvon Martin et les autres
Comme sa grand-mère et sa mère, Spike Lee enseigne aujourd’hui. Après avoir été nommé directeur artistique du programme cinéma de la Tisch Scool of the Arts en 2002, il vient d’être titularisé à l’Université de New-York où il enseigne depuis 1993 dans ce programme dans lequel il a lui-même obtenu un master des Beaux-Arts en Production.
Toute sa carrière filmographique est engagée, intellectuellement, artistiquement et surtout politiquement. Il a toujours critiqué les États-Unis ouvertement, surtout pour dénoncer une injustice envers la communauté noire. Quand on l’interroge sur les récents faits de violence de la police envers les citoyens noirs américains, tels que Garner, Brown, Martin, il donne l’air agacé et se dit désolé de voir que les choses n’ont pas changé durant toutes ces années. Des films comme Sweet Sweetback’s Badass Song de Melvin Van Peebles (1971) ou Do The Right Thing (1989) abordaient déjà le phénomène à l’époque. Aussi, il refusera de répondre à une question du public sur le sens que prend son dernier film dans sa filmographie : « Je ne réponds plus à ces questions, le public doit faire son travail aussi« . L’homme-orchestre (réalisateur, scénariste, producteur, acteur) doit-il encore continuer à devoir se justifier quand on lui demande quel bilan il tire de ses 30 années de carrière cinématographique ? « Je suis un raconteur d’histoire, je continuerai à raconter des histoires « . Par tous les moyens nécessaires.

Montréal, septembre 2014///Article N° : 12443

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Spike Lee © Djia Mambu




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