Sotigui Kouyaté : consécration d’une icône de l’Afrique

Entretien de Hassouna Mansouri avec Sotigui Kouyaté

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Au 62ème Festival de Canne, l’acteur Malien Sotigui Kouyaté a reçu l’insigne des arts et des lettres du Ministère français des affaires étrangères. Un hommage lui a été rendu lors d’une cérémonie organisée par le Pavillon des cinémas du monde, le 21 mai 2009. En février 2009, il remportait l’Ours d’argent du meilleur acteur au Festival de Berlin pour son rôle dans le film London river de Rachid Bouchareb. Ces deux consécrations viennent couronner un parcours qui est loin d’être ordinaire. Rien ne disposait, en effet, ce fonctionnaire de l’état burkinabé et capitaine de l’équipe nationale de football à embrasser une carrière internationale de comédien. Il s’était distingué avec le cinéaste Malien Cheikh Omar Cissoko dans la Genèse, mais c’est sa collaboration avec le metteur en scène britannique Peter Brook qui le porte sur les grandes scènes théâtrales mondiales. Ses prestations au sein du Centre international de recherche théâtrale de Paris figurent dans les anthologies du quatrième art. Installé à Paris, il n’a pas rompu les liens avec l’Afrique où il revient souvent monter des projets.

Vous avez été invité à vous produire lors Festival Culturel Panafricain d’Alger qui vient de s’achever, Bien que vivant en France depuis de longues années, l’Afrique reste pour vous une terre de projets…
Toujours ! Depuis 2003 j’ai décidé de m’occuper de mon continent de mes frères et de mes enfants. J’ai mis en scène Antigone que j’ai fait tourner en France et en Afrique. Et j’ai créé Œdipe en Afrique où la pièce a été représentée presque partout : Sénégal, Mali, Burkina Faso, Niger. Ensuite je l’ai amenée en France : Paris, Syracuse, Montpellier… Maintenant je monte Salina, une pièce d’un écrivain talentueux Laurent Gaudé, pour laquelle je prévois une tournée en Afrique. Dans ma note d’intension j’ai évoqué l’Afrique du Nord et même le Moyen Orient. Ensuite j’irai en France et en Europe.
Pour faire connaitre un théâtre il faut des espaces de rencontres. Or, il n’y a pas d’importants festivals de théâtre en Afrique. Ne manquerait-il pas un grand événement théâtral à l’Afrique ?
Mais bien sûr et en plus ce n’est pas compris dans son sens réel. Le but d’un festival, que ce soit pour le cinéma ou pour la télévision, ce n’est pas une rivalité à la conquête d’un trophée. C’est surtout la rencontre des peuples pour découvrir d’autres cultures. C’est dans la diversité que l’on trouve la voie de la complémentarité. Il y a compétition mais pas rivalité. En découvrant les autres cultures on peut prendre conscience de ses manques ou de ses acquis.
Le problème majeur du théâtre en Afrique est l’absence de structures et d’organisation. Vous êtes obligés de tout faire par vous-même : la production, l’adaptation des textes, la formation des acteurs, … Cet handicap n’empêche-t-il pas les artistes, acteurs et metteurs en scène d’évoluer ?
Les freins sont certes énormes mais pas impossibles à surmonter. C’est dans les défis à relever que réside aussi le plaisir de ce métier. Il faut mettre la main à la pâte si on veut faire du bon pain. Et puis surtout il faut motiver les gens en donnant des exemples. Un travail n’est jamais fini et la perfection n’est pas de ce monde. La réussite d’une manifestation est liée à son organisation qui est la base de tout. Nous avons besoin d’être sincères au sens d’un vrai engagement, et d’un vrai respect du travail. J’entends par là l’efficacité et la franchise dans le travail. On ne triche pas avec le travail et le théâtre exige un engagement total.
Mais à défaut d’organisation et de rigueur le théâtre africain ne reste-t-il pas condamné à une forme d’amateurisme ?
Non il y a des hommes et il y a des volontés. C’est en forgeant que l’on devient forgeron. On a beau dire, il s’agit essentiellement de problèmes économiques. On dit que l’Afrique est pauvre, ce n’est pas vrai. On nous veut pauvres. Quand le serpent vient vers toi, tu te défends avec le bâton que tu as dans la main. Tu ne vas pas le jeter pour aller chercher un bâton plus fort pour te défendre. Alors faisons avec ce que nous avons avec conscience, amour et engagement. Il ne faut pas toujours pleurnicher. Quand on te lave le dos donne-toi la peine de te laver le ventre.
C’est ce que vous avez fait au début de votre parcours. Avez-vous commencé par le cinéma ou par le théâtre ?
C’était d’abord le théâtre. C’est ma vie, et j’aime le cinéma. Puisque j’étais fonctionnaire au ministère du travail et de la fonction publique j’étais alors amateur. Mais un amateur avisé n’a rien à envier à un professionnel. J’avais deux compagnies théâtrales : un trio d’art dramatique financé par l’Ambassade de France et ma propre compagnie que je finançais avec mon salaire de fonctionnaire. Voila pourquoi il ne faut pas toujours parler de manque de moyens. C’est une question de prise de conscience de la réalité et de l’organisation rigoureuse.
Continuez-vous à financer vos pièces de théâtre grâce au cinéma ?
Je fais beaucoup de sacrifices parce j’ai envie que les choses se fassent. J’accepte même d’être sous-payé afin de permettre aux projets d’exister. Il ne faut pas faire du théâtre seulement un métier. Le théâtre c’est la vie. Et on ne joue pas avec sa vie. Il faut beaucoup de sérieux.
Vous avez adapté des textes occidentaux comme beaucoup de vos collègues. Est-ce parce qu’il y a un manque de textes africains ?
Non !… Mais on parle souvent d’échange culturel. Or, il y a tout sauf un échange réel. Quand des metteurs en scène français vont en Afrique, montent des pièces avec des textes européens et des acteurs africains et puis les amènent en France, ceci n’est pas un échange. Mais quand je prends un texte français et que je mets la pièce dans une portée africaine avec un langage africain, elle est accessible en Afrique. Et quand je reviens la présenter en France elle est aussi accessible. Quand j’ai présenté Antigone, les journalistes avaient écrit « Antigone noire … » « Antigone visitée par l’Afrique … », d’autres m’avaient traité de « Griot grec ». J’ai réagi en disant qu’il n’y a pas une Antigone noire, une Antigone jaune, et une Antigone rouge… Il y a une Antigone et une seule. C’est un problème universel de l’opposition féminin masculin.

Cannes, mai 2009Les version anglaise et néerlandaise de cette interview ont été publiées sur http://www.powerofculture.nl/nl/actueel/juni/2009/kouyate

Une version courte est publiée sur ce site qui a deux appellations :
www.powerofculture.nl et www.krachtvancultuur.nl///Article N° : 8818

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