Souleymane Cissé, face à la violence du monde

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Il est près de la frontière suisse dans la petite ville de Pontarlier (Doubs, France) un ciné-club créé il y a 45 ans, d’un extraordinaire dynamisme, sous la houlette de Pierre Blondeau, personnage étonnant, non-voyant depuis des années mais encore passionné de cinéma et cinéphile averti, que l’histoire du cinéma se devra de retenir. Avec l’aide infatigable de son épouse et d’une équipe engagée, ce ciné-club organise au théâtre municipal des Rencontres internationales de haut niveau où se sont succédés les plus grands réalisateurs. Leur 62ème édition offrait en sa présence une rétrospective des films du cinéaste malien Souleymane Cissé. Cette possibilité de plonger ainsi le temps d’un week-end dans l’oeuvre d’un réalisateur est une occasion rare et formidable de mieux la comprendre. Les débats ont été l’occasion de magnifiques échanges avec une salle conquise qui n’a pas caché son émotion à la suite de certains films, notamment Waati. Invité à les animer, j’ai rédigé une introduction pour le catalogue (les catalogues des Rencontres sont de véritables joyaux à conserver) où j’ai essayé de dégager des idées simples pour relier les films. Elles n’ont de juste que les limites de ma compréhension.

L’intuition
Même si ses films sont toujours d’inspiration socio-politique, marqués par les scandales de la réalité, Cissé n’est pas un chroniqueur ou un analyste, encore moins un tribun. C’est un artiste. Ses films sont intuitifs, prophétiques, le produit d’une longue réflexion, démarrée dans la solitude, sans rien sur la table que sa perception de la nature et son ancrage culturel. Le cinéma est pour lui la possibilité de mettre en images un rapport au monde, tant politique (une résistance) que philosophique (une vision). En cela, même lorsqu’ils partent de la société malienne, ils synthétisent le moment d’une réflexion, d’une réaction à l’état du monde mais aussi à ses dominantes intemporelles. Den Muso (La Jeune fille) pointe combien la répression des femmes réduit le développement d’une société. Baara (Le Travail) affirme que l’engagement n’est pas vain, même s’il doit être sacrificiel. Finye (Le Vent) propose d’écouter les dieux mais de décider par soi-même. Yeelen (La Lumière) en appelle à la transmission de la connaissance et condamne son appropriation par les anciens. Waati (Le Temps) recherche, au-delà du racisme, les voies de l’entente entre les hommes. En dépit des incroyables difficultés rencontrées, la création se fait irrésistible nécessité. Cissé dira de Yeelen : « Il était plus fort que moi. Je n’avais qu’une vertu pour lui résister : la patience ».
La nature
Sur les falaises de Bandiagara, en pays Dogon, Cissé confie à Danièle Heymann : « La première fois que j’ai vu ce paysage-là, je te le jure, j’ai pleuré ». Yeelen se termine au sommet des sables du désert et Waati commence par une plongée cosmique du ciel vers la terre. La nature chez Cissé porte sens et émotion. Elle n’est jamais esthétisante : au-delà de leur parole, qui n’est pas discursive ou analytique comme dans bien d’autres films africains, les hommes s’y intègrent autant qu’elle les intègre. « Si bien, écrit Serge Daney, que le passage du ‘naturel’ au ‘surnaturel’ se fait sans roulement de tambours ».
La magie
Les protagonistes de Yeelen s’affrontent avec des pouvoirs surnaturels. Dans Waati, Nandi utilise une force qui fait se coucher les chiens ou se cabrer les chevaux. Pourtant, Cissé ne croit pas à la magie, y voit davantage une expression culturelle. Comme dans Baara ou Finye, la force invisible capable de faire bouger la société peut être l’intégrité, le sens de la révolte, le goût de l’équité. La magie de l’Afrique est dans l’énergie de ses valeurs culturelles et sa détermination.
La violence
Cissé cite souvent sa réaction face aux images de Lumumba humilié : « J’ai été bouleversé, j’ai pleuré ». Son cinéma est né et ne cesse de naître dans la violence. Celle qui fait plier l’Afrique partout, sur le Continent comme dans les foyers d’immigrés. Celle qui meurtrit et réduit l’homme. Tous ses films rendent compte de cette violence, tous essayent de la comprendre, tous appellent à davantage de démocratisation et de liberté.
Répression
Lorsqu’à son retour des études de cinéma à l’école de Moscou, Cissé travaille à la télévision malienne, tous ses projets son refusés. Il comprend que ses collègues sont jaloux et lui mettent des bâtons dans les roues. A cause de Den Muso, interdit au Mali mais distribué à l’extérieur, Cissé est gardé à vue durant trois jours, enchaîné, jeté en prison. C’est ensuite la répression économique qui prend le relais : chaque film est un montage financier d’équilibriste, un endettement carabiné, un miracle : « Quand on fait un film avec très peu de moyens, on nous prend pour des rigolos, des farfelus ou des fous ».
Le pouvoir de la connaissance
Dans Waati, Nandi s’intéresse au passé de son peuple pour retrouver sa dignité. Nianankoro lutte dans Yeelen pour détenir la connaissance lui assurant un avenir et que lui soustrait son père. Les étudiants de Finye veulent réussir leurs examens et se désespèrent de la fraude, leur ancien se joint à leur manifestation. L’éducation et la connaissance de sa culture sont les clefs de l’identité et de l’avenir. Le cinéma y puise pour construire une mémoire qui s’inscrive au plus profond des êtres, « dans les yeux, le cœur et l’esprit ». Plus que jamais, la mémoire des peuples opprimés est dignité.
L’affrontement
Les temps ne sont pas paisibles et l’affrontement est inévitable. Entre forces sociales (Baara, Finye), entre pères et fils (Yeelen), face au racisme (Waati). C’est une étape à franchir. De ce choc naît le feu, souvent présent dans les films, qui purifie et guérit de la peur. L’affrontement débouche sur l’autodétermination.
Internationale de la résistance
Tous les films de Souleymane Cissé appellent à la résistance. Ancrés dans les réalités africaines, ils engagent un peuple combattant qui dépasse les frontières du continent. Comme pour le couple de Finye, l’amour permet de dépasser les différences. L’enjeu est l’avènement de l’humain. Waati commence par une grand-mère autour du feu : elle conte à sa famille unie bien que désespérée et démunie la légende de l’origine du monde. La multiplication des espèces animales évoque la multiculturalité de tout pays africain, de la planète, de nos banlieues… Elle évoque la division et les affrontements futurs dont l’apartheid aura symbolisé l’extrême dureté durant des décennies. Mais elle place aussi ce clivage dans l’ordre du monde, dans une cosmogonie venant rappeler la disjonction fondamentale et la nécessité du mythe originel pour y trouver ses marques. Plus tard dans le film, un professeur fait un cours sur les masques, parole des origines, essentielle à la compréhension du temps présent.

Lire par ailleurs notre entretien avec Souleymane Cissé réalisé durant ces Rencontres.///Article N° : 4046

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