Zanele Muholi : interpeller l’indifférence

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Dans ce monde, à part la femme noire, quelle autre créature a dû inclure la conscience de tant de haine à sa survie tout en allant de l’avant ?
Audre Lorde – Sister Outsider (1964).

Il faut rencontrer Zanele Muholi (née en 1972, à Umlazi-Durban, Afrique du Sud), l’écouter parler de son combat, le sien et de celui de toutes ses sœurs, les Black Queers. Il y a une rage dans sa voix, des questions posées et surtout une grande incompréhension : pourquoi ? Pourquoi les lesbiennes noires en Afrique du Sud ne sont pas en sécurité ? Pourquoi doivent-elles subir ce qui est communément nommé des viols « correctifs » ou « curatifs » ? Pourquoi sont-elles torturées et assassinées en raison de leurs orientations sexuelles ? Pourquoi dans un pays où les lois ne stigmatisent pas l’homosexualité, les lesbiennes noires ne sont pas libres de leurs paroles, de leurs corps et de leurs vies ? Un flot d’incompréhensions, de colère et d’injustices que la jeune photographe militante transpose dans son travail photographique. Une pratique et un engagement qui font d’elle une porte-parole indiscutable d’un combat collectif.
Zanele Muholi pratique une photographique où documentaire, détermination politique et autobiographie s’entremêlent. Lors des manifestations féministes dans les années 1970, les militantes scandaient avec force « the personal is political« , le personnel est indubitablement politique. La photographe sud-africaine a vécu et subit encore aujourd’hui une violence quotidienne, qu’elle soit verbale et/ou physique. Son discours et la reconnaissance internationale de son travail dérangent ceux qui ont choisi de condamner l’ensemble de la communauté lesbienne noire. Preuve en est faite avec le cambriolage en mai 2012 de son appartement. Les visiteurs ont visé la source en s’attaquant au matériel informatique et photographique. Ils ont emporté les disques durs qui contenaient une partie importante des archives de la photographe, ainsi que ses projets les plus récents. Un acte qui a démultiplié sa volonté de parler, de diffuser et d’exposer les portraits des Black Queers à travers le monde.
Au mépris, Zanele Muholi répond par l’image en réalisant les portraits de femmes qui ne baissent plus les yeux. Faces, « les visages » et Phases, « les phases » sont les deux termes qu’elle a choisis pour nommer un projet photographique ambitieux et nécessaire. Par la photographie, elle rend compte des visages et des expériences personnelles des Black Queers qui affrontent ici le regard des « autres ». Son objectif est de mettre en lumière des visages, des regards, des corps, qui jusque-là étaient absents du champ de la représentation dans leur pays. Un manque de visibilité qu’il fallait combler d’urgence. En effet, jusqu’au début des années 2000, la scène médiatique homosexuelle sud-africaine était largement dominée par les blancs. Ils étaient à l’initiative des principaux journaux gay et des mouvements d’action d’envergures. Zanele Muholi précise : « Cependant, quelques-unes d’entre nous étaient présentes au premier plan, mais beaucoup opéraient de manière souterraine. » (1) Avec d’autres écrivains, réalisateurs danseurs, photographes, activistes (genre, droits de l’homme, culturel), elle s’est investie dans les projets et les initiatives liées aux Black Queers. Révéler l’existence de toute une partie de la communauté LGBTI est une de ses priorités. Elle se définit comme une « photographe et travailleuse communautaire », et est à l’initiative du premier fond d’archives photographiques d’une population bannie et marginalisée (2). Elle réalise des portraits de femmes en résistance. Leurs visages traduisent leurs personnalités, leurs individualités et leurs singularités.
Leurs portraits et leur diffusion dans différentes manifestations en Afrique et partout dans le monde sont un moyen pour faire entendre leur combat. Leurs visages sont la preuve de leur existence et d’une réalité que nul ne doit ignorer.
« Il s’agit d’une documentation ayant pour objectif de profiler nos esprits queers pour les générations futures, peu importent les obstacles que nous avons dû affronter dans nos vies, nous protégerons toujours les autres humains sensibles, qu’ils soient des amants ou des partenaires, des mères, des sœurs ou des amis. » (3)
Pour la réalisation de la série Faces and Phases (2007), Zanele Muholi est allée à la rencontre des Black Queers pour échanger et produire leurs portraits.
Chacune d’entre elles appartient à un corps de métier différent. La photographe souhaitait ainsi montrer que si elles sont intégrées professionnellement, il n’en est pas de même socialement. Elle met en avant une démarche sociologique nécessaire et vitale : « Dans chaque township, il y a des lesbiennes vivant librement sans le regard de la stigmatisation et de l’homophobie liés à leur identité lesbienne, à la fois BUTCH et femme. » (4) Chaque portrait témoigne positivement de la diversité sociale de la communauté. Celle-ci est constamment désignée de manière négative et honteuse dans la société sud-africaine, et dans bien d’autres sociétés (nous pensons notamment à l’Ouganda, le Malawi ou l’Iran où l’homosexualité est passible de la peine de mort). En Afrique du Sud les Black Queers viennent à en perdre leur identité africaine, puisque leurs modes de vies ne correspondent pas à l’archétype de la femme africaine : une épouse et une mère, à la tête d’une famille nombreuse. « Cela fait partie de la’tradition africaine ». « En manquant à ces attentes, nous sommes perçues comme des déviantes, nécessitant’un viol curatif’ pour effacer notre attitude masculine et faire de nous de vraies femmes, des femelles, de véritables femmes, la propriété des hommes. » Zanele Muholi insiste sur le fait que les lesbiennes noires, lorsqu’elles font l’objet de sujets de presse, sont toujours inscrites dans une bulle sensationnelle : des faits divers macabres, des viols, des molestages, des humiliations. Ses portraits attestent de femmes actives, créatrices, à hautes responsabilités. Le choix du noir et blanc leur apporte une touche esthétique, ils sont ainsi débarrassés des stéréotypes et de l’aspect réducteurs des images de presse. Leurs visages sont les vecteurs de leurs identités, de leurs fiertés, de leur courage et par-dessus tout de leur humanité. La photographe précise que plusieurs des femmes rencontrées pour le projet ont aujourd’hui disparu, suite à des meurtres, au sida et autres violences qui frappent la communauté. Faces and Phases rend hommage aux Black Queers, passées, présentes et futures. Le caractère documentaire du projet souligne sa volonté de témoigner et rendre hommage à la mémoire d’individus condamnés par le patriarcat et la religion. « Je voulais capturer des photographies de’mon peuple’ avant que nous n’existions plus » (5)
En 1996, la constitution sud-africaine interdit toute forme de discrimination basée sur l’orientation sexuelle ou le genre. Une loi largement bafouée puisqu’elle ne s’applique pas à tous. Les Black Queers sont considérées comme des sous-citoyennes, elles vivent en marge de la société et sont victimes de crimes ultraviolents visant à une rééducation par la force. Elles sont de véritables proies pour des fervents détenteurs d’une idéologie nourrie de misogynie, de racisme et d’homophobie. Les Black Queers sont les victimes d’un schéma sociétal hétéro-patriarcal ne leur autorisant aucun droit, aucune liberté. Parquées à l’extérieur des centres villes, elles subissent un effacement social. Si l’Afrique du Sud post-apartheid a mis en avant le souhait d’une société arc-en-ciel, nous faisons aujourd’hui le constat d’une société qui n’accepte pas la différence sexuelle et de genre. Une injustice contre laquelle Zanele Muholi s’attaque avec ténacité dans son travail photographique. Avec les Black Queers, elle dénonce le désengagement de l’État, de la police et de la justice, qui ont littéralement abandonné leurs citoyennes. En produisant une imagerie alternative où humanité, amour et résistance prédominent, elles luttent contre une brutalité systémique soutenue par l’indifférence générale :
Personne ne peut distinguer d’où l’on vient ou comment chaque personne se définit. Des femmes aux transsexuels aux’peu importe’ – les gens sont des gens. Les êtres humains méritent d’être traités avec amour et respect, chacun d’entre nous. Mon objectif est de capturer les complexités subtiles défiant nos préjudices dus à l’ignorance et à la haine. (6)

1 – Faces and Phases : I. En ligne : http://www.zanelemuholi.com/Faces.pdf.
2 – Faces and Phases : I.
3 – Faces and Phases : I.
4 – Butch : femmes masculines.
5 – Muholi, Zanele. « Being« , 2007. http://www.michaelstevenson.com/contemporary/exhibitions/muholi/being.htm.
6 – Faces and Phases : II.
///Article N° : 11974

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Un commentaire

  1. Nelly Santos le

    Une très grande photographe !! J’ai découvert son travail lors des Rencontres d’Arles, il m’a bouleversée. Je suis photographe également et ne porte mon regard que sur son travail photographique , je ne me sens pas concernée par ses engagements mais j’ai été profondément émue par son regard et la beauté de ses images.

    Une jeune femme très sympathique également qui se prête volontiers à l »interview et joue avec le concept de photographe , photographiée par une consœur et ses admirateurs.

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