#12 Du Colonialisme comme notre impensé, d’Eduardo Lourenço

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Philosophe et essayiste portugais, basé depuis longtemps en France, Eduardo Lourenço apparaît dans le contexte intellectuel portugais comme l’un des penseurs les plus irrévérencieux sur la « portugalité » ou, en d’autres termes, sur ce qu’est l' »être Portugais ». Dans son livre Du Colonialisme comme notre impensé (1), paru en 2014, il se révèle également un surprenant penseur anti-colonial. Ou, plutôt, un fort déconstructeur de la mythologie coloniale dans laquelle le Portugal contemporain se trouve enferré. En faisant le portrait d’un Portugal qui a construit son histoire en extrapolant ses frontières européennes, Eduardo Lourenço problématise le colonialisme portugais depuis la tant célébrée épopée maritime jusqu’à la lusophonie contemporaine.

Réunissant des textes « publiés et inédits, complets et fragmentaires » (p.13), cette édition est proposée par Margarida Calafate Ribeiro et Roberto Vecchi, encore qu’orientée de la main même d’Eduardo Lourenço. Tous les textes ne sont pas précisément datés, mais ils sont présentés dans un ordre chronologique, divisé en quatre parties : « Ouverture : Contours et Images Impériales », « Critique de la Mythologie Colonialiste » (décennie 1960 et jusqu’à 1974), « Dans le Labyrinthe des Épitaphes Impériaux » (1974-1975 et ensuite) et « Héritages Vivants ».
Il est curieux d’observer comme tout au long du livre nous sommes systématiquement confrontés à des interrogations régulièrement revisitées. Le fil conducteur étant une profonde réflexion sur les différentes formes que le colonialisme portugais a pris, cette étude n’est pas une ligne unidirectionnelle parcourant différents moments historiques, mais plutôt une spirale où les mêmes questions, les mêmes interdits et traumatismes émergent à répétition : durant l’Estado Novo (2), au cours de la révolution du 25 avril (3) et encore dans le contexte de l’entrée du Portugal dans l’Union Européenne.
Le cas du Brésil
Ainsi, bien que le texte le plus ancien remonte à 1958 et le plus récent à 2003, rien ne perd en actualité historique. Dans les textes qui précèdent la Révolution des Œillets, on est surpris par la lucidité provocatrice avec laquelle Eduardo Lourenço problématise la relation entre le Portugal et le Brésil.
Premièrement, contredisant la représentation qui était faite de l’ancienne colonie sous le régime de Salazar (4), exemple d’un colonialisme triomphant arrivé aux limites naturelles de la civilisation et du développement, obtenant de ce fait son indépendance, remise entre les mains d’une élite blanche. Deuxièmement, démontant l’apologie du Brésil comme référence d’un métissage célébré par Gilberto Freyre, Eduardo Lourenço nous emmène dans un voyage inverse, révélant comment le mythe lusotropicaliste fut, tardivement et stratégiquement, incorporé au régime dictatorial de manière à absoudre le colonialisme portugais, considéré comme le plus doux des colonialismes (5) « Salazar a voulu administrer aux yeux du monde la preuve que notre colonialisme est d’essence positive et radicalement différent des autres » (p.29). Le Brésil était la nation capable de prouver cette vocation lusotropicale à la « cohabitation active et l’interpénétration raciale » (p.37).
C’est avec cette préoccupation que l’auteur cherche à démonter le discours légitimant la politique ultramarine portugaise qui, fondée sur l’idée d’une nation multiraciale et pluricontinentale, prétendait servir au mieux les intérêts africains. Dans l’essai « Le Noir dans le Blanc », particulièrement, il est montré comment, parallèlement à l’action belliqueuse, a été monté une machine de propagande qui promettait de transformer les provinces ultramarines (6), et en premier lieu l’Angola, en nouveaux Brésils. Raison pour laquelle Salazar défendait l’idée que « L’Angola n’a pas besoin de se libérer, il l’est déjà » (p.72).
Amnésie collective
Si Eduardo Lourenço nous questionne sur l’apathie de la société portugaise devant l’intervention militaire et propagandiste, il porte une attention particulière aux opposants au régime qui, de la même manière que ce dernier, ne se questionnaient jamais sur la portée colonialiste de son action. Les desiderata de la gauche se trouvaient subordonnées « aux impératifs et intérêts de la Nation colonisatrice » (p.113), et pour eux la colonisation était aussi « motif de fierté, de profit et de consolation » (p.124). Eduardo Lourenço défend donc que la gauche portugaise n’a pas su en son temps « réfléchir et expliquer au peuple portugais le drame africain que l’Histoire lui donna à résoudre » (p. 240).
« Nous nous sommes jetés en mer parce que nous ne savions pas quoi faire sur terre » (p.148) est l’une des phrases les plus fortes d’Eduardo Lourenço, selon qui les colonies ont été une manière de compenser la petitesse du Portugal ou « une façon de la rendre invisible » (p.152). En détricotant la complexité de la conscience portugaise actuelle, il nous montre combien l’héritage colonial, qui commença son parcours il y a 500 ans, continue d’alimenter la question décisive de l’identité portugaise. Vu le poids d’un tel héritage, dans lequel la guerre coloniale et les « retornados » (7) s’étirent comme des spectres, l’auteur alerte sur la nécessité d’en finir avec le « psychodrame de racine africaine auquel nous avons tous participé ou participons encore, pour exorciser les démons d’une aventure historique mal terminée » (p. 186).
L’auteur nous confronte à une sorte d’amnésie collective, comme si un peuple entier souffrait de stress post-traumatique et voulait oublier une partie significative de son Histoire, qu’il ne sait pas gérer. Dans l’un des textes datant d’après 1974, Eduardo Lourenço suggère : « il est clair qu’une partie de notre classe politique et de l’opinion qui lui est solidaire agit comme si le cauchemar africain s’était terminé le matin du 25 avril » (p.164). Le fait d’avoir cherché à oublier combien les territoires ultramarins furent gouvernés avec « une main de fer » puis « avec le fer et le feu » (p.191), a fondé une omission qui a amené à ce que le processus de reconstruction post-colonial soit encore un moment imbu de colonialisme. D’après l’auteur, si durant la « mission civilisatrice » il n’y eu aucune préoccupation à connaître les problèmes et demandes des colonisés, la même chose s’est vérifiée dans la période post-coloniale. Loin de questionner l’histoire coloniale portugaise et ses fondements de racisme et de violence, on a plutôt revisité la parabole du Brésil : les nouvelles nations indépendantes sont présentées comme nouvelles patries lusitaniennes, pays frères aux relations privilégiées avec l’ancienne métropole, ce qu’Eduardo Lourenço considère comme le plus « délirant de nos rêves impériaux » (p.235). Et ainsi, il fut possible de fabuler un final soi-disant conciliateur à 500 ans de colonisation qui se terminèrent avec 13 ans d’une violente guerre coloniale. Le processus de décolonisation a donc été accompagné « des mêmes fictions, des mêmes fantasmes qui pendant des siècles ont structuré l’existence somnambule de notre colonialisme innocent » (p.212). La reconstruction post-impériale s’est munie des mêmes expédients idéologiques qui avaient légitimé le colonialisme, à partir du moment où « d’un peuple colonisateur par excellence, multi-spatial et racial, nous sommes devenus une nation créatrice de nations » (p.280). Dans ce sens, l’idéologie coloniale qui a dirigé le Portugal pendant tant de siècles, bien que terminée dans la pratique, a continué d’exister sur le plan symbolique. Preuve en est la nostalgie – sinon le ressentiment – qui persiste face à la perte des territoires ultramarins.
Quelle décolonisation ?
Dans le processus de décolonisation – et Eduardo Lourenço demande si nous pouvons le nommer ainsi, puisqu’il n’y a jamais existé de quelconque projet de conversion de l’ancien statut colonial pour un autre – des concepts fondamentaux comme l’autodétermination et l’indépendance avaient des significations différentes et en rien fraternelles pour le Portugal et les anciennes colonies. Et aujourd’hui, le centre de la politique portugaise continue d’être la conservation d’une relation politique et économique privilégiée avec les nations nées de son empire. En fait, le problème du Portugal n’était/n’est pas son identité, mais l’excès avec lequel elle est vécue, ce que l’auteur nomme «  hyperidentité » (p.277) – concept central dans sa réflexion, déjà présent dans d’autres travaux, comme Le Labyrinthe de la Saudade (8). En lisant ses textes plus récents, on comprend comment l’Europe a cessé de constituer une alternative viable pour masquer notre « petitesse » et pourquoi, bien que la Révolution des Œillets a correspondu à une « amputation réelle de notre espace impérial ultramarin » (p.269), la politique étrangère du pays a continué à maintenir la fiction sur laquelle elle s’appuie. Pour Eduardo Lourenço, il existe encore « un long chemin à parcourir pour qu’un jour nous existions les uns pour les autres, sans le cercle vicieux d’un ressentiment mutuel et opposé. » (p. 216).
Si sous le régime salazariste il n’était pas permis de discuter la question africaine, « après le 25 avril tout s’est passé comme s’il n’était pas nécessaire de discuter les problèmes africains » (p.203). C’est pour cette raison qu’Eduardo Lourenço, plutôt que d’identifier les ruptures, nous montre les continuités de ce que nous avons hérité à la fin de l’empire comme « notre impensé ». La colonisation portugaise « fut ce que toutes les colonisations du monde furent toujours : exploitation systématique des terres et peuples autochtones, accompagnée de la tentative plus radicale encore de dépossession de son propre soi profond » (p.66).
Du livre émerge l’urgence de répondre à la question : Qui sommes-nous sans notre empire ?

(1) Do Colonialismo como Nosso Impensado, d’Eduardo Lourenço, préface de Margarida Calafate Ribeiro et Roberto Vecchi, Gradiva, Lisbonne, 2014, 352 pages.
(2) Estado Novo : « État Nouveau ». Terme avec lequel s’auto-désigne l’État fasciste portugais, de 1933 à 1974, sous la « deuxième république », dictature conservatrice, catholique et colonialiste, dirigée d’abord par António de Oliveira Salazar (jusqu’en 1968) puis par Marcelo Caetano (de 1968 à 1974).
(3) 25 avril 1974 : Révolution des Œillets, qui mit fin au régime fasciste et colonialiste portugais.
(4) António de Oliveira Salazar (1889-1970) : fondateur de l’Estado Novo, qui lui donne les pleins pouvoirs sur le Portugal, devenu une dictature.
(5) Sur cette question du lusotropicalisme, voir nos articles Le lusotropicalisme dans le colonialisme portugais tardif, par Cláudia Castelo et Lusotropicalisme : de l’exception historique brésilienne à la généralisation d’un mythe, par Maud de la Chapelle.
(6) Les « provinces ultramarines » sont sous l’Estado Novo, à partir des années 1950, le nom donné aux colonies portugaises, à savoir les cinq colonies africaines (Angola, Cap-Vert, Guinée-Bissau, Mozambique, São Tomé et Principe) et le Timor Oriental.
(7) retornados : « retournés ». Désigne les populations portugaises installées dans les colonies (parfois depuis plusieurs générations), et qui sont « retournées » (l’usage des guillemets est importants : certains n’avaient jamais posé un pied sur leur terre d’origine) au Portugal après les indépendances en 1975. Cela concerne plus de 500 mille rapatriés, arrivés dans une vague massive et pas toujours bien reçus.
(8) O Labirinto da Saudade, Psicanálise Mítica do Destino Português,< :em> d’Eduardo Lourenço, Círculo de Leitores, 1988.
Article paru sous la licence Creative Commons – CC BY 3.0.
Écrit par Catarina Laranjeiro, sous le titre « Eduardo Lourenço (2014), Do colonialismo como nosso impensado. Prefácio de Margarida Calafate Ribeiro e Roberto Vecchi », pour la Revista Crítica de Ciências Sociais de mai 2015, n°106 « Memórias de violências: Que futuro para o passado? », coordonnée par Maria Paula Meneses, mise en ligne le 28 avril 2015.
URL : http://rccs.revues.org/5953
Traduit du Portugais et adapté par Maud de la Chapelle.
Lire ici la version portugaise, sur le site de la Revista Crítica de Ciências Sociais du Centre d’Études Sociales de Coimbra.///Article N° : 13366

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