Avoir la foi !

Entretien d'Olivier Barlet avec l'actrice Aïssa Maïga

Paris, décembre 2004
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Vous avez déjà un parcours impressionnant. Quels sont vos souvenirs les plus marquants ?
Mon tout premier film, Le Royaume du passage, d’Eric Cloué. Grâce à ce tournage, j’ai pu voyager jusqu’au Zimbabwe. J’avais 19 ans, ne savais pas si j’allais devenir comédienne ou pas, je sentais une envie grandir que je n’assumais pas encore. J’ai alors été en contact avec une pratique de cet art qui me parlait beaucoup : nous travaillions avec une troupe de comédiens du Zimbabwe très engagés et en prise directe avec la réalité sociale. Le théâtre m’apparaissait ainsi comme un moyen de prendre position dans la société, même s’il est clair que les choses sont plus compliquées que ça.
Le film de Denis Amar, Saraka Bo¸ a marqué car c’était le premier grand film, avec Sotigui Kouyaté et Richard Bohringer. Bien sûr, il y a eu Bintou : ma première expérience réelle de théâtre avec ce texte et ce rôle magnifiques, alliés à la rencontre avec Koffi Kwahulé et Gabriel Garrand. Le film d’Alain Tanner est un grand souvenir aussi, Jonas et Lila à demain, parce que cela fut une grande aventure humaine avec cet homme avec qui on sait bien où on est alors que les choses sont parfois plus diffuses avec d’autres metteurs en scène.
Le film de Tanner vous ramenait aussi à vous-même puisque vous y reviviez le retour à Dakar dans votre famille.
Oui, plus qu’on ne peut le penser ! Je suis né au Sénégal d’une mère sénégambienne et d’un père malien. J’ai grandi à partir de l’âge de 5 ans avec mon père en France et n’allais qu’au Mali en Afrique. Je n’étais pas retourné au Sénégal depuis. Je faisais donc mon retour au pays avec mon personnage, 20 ans après ! On a tourné une semaine et ensuite je suis allé à la découverte de ma vraie famille maternelle : cela a été un choc magnifique.
Ce qu’on voit à l’écran n’est pas votre famille.
Non, les choses se sont passées assez différemment. Malheureusement, je n’avais plus ma grand-mère. La situation était différente, mais le rapport au personnage était très fort.
Comment vivez-vous ce retour vers l’Afrique ? « Retour » n’est d’ailleurs peut-être pas le bon mot ?
Si, c’est un retour à chaque fois. J’ai besoin d’y retourner le plus souvent possible, de voir ma famille à Gao où j’ai le plus de souvenirs d’enfance, mais aussi au Sénégal et en Gambie. Je me sens à la fois tout à fait africaine et tout à fait française. Ce sont les choses qui me constituent et aucune n’est moins importante que l’autre.
Dans le film de Tanner, votre relation avec un Blanc en avait choqué certains. Comment vivez-vous cette relation interculturelle dans la société française ?
Tout à fait naturellement. Je ne vis pas dans un ghetto, je n’ai pas grandi dans une cité, j’ai l’habitude depuis toujours d’avoir des amis d’origine asiatique, maghrébine, du terroir français ou d’Afrique noire. Ce qui me poserait un problème serait de sélectionner mon entourage sur des critères ethniques ou religieux. Je me suis pris ça dans la gueule quand j’ai voulu devenir comédienne ! La recherche d’appartement aussi, d’autant plus que je n’ai pas d’accent. J’ai senti le regard porté, avec le sentiment d’être dans un pays rétrograde qui se targue d’être progressiste mais qui dans les faits freine et est en réaction avec l’ordre naturel des choses.
A-t-on l’impression que ça évolue aujourd’hui ? Vous disiez être favorable aux quotas ?
Les choses évoluent, au moins dans les mentalités, ce qui est déjà pas mal. J’ai constaté que depuis l’action du collectif Egalité, les gens regardent le problème en face. Avant, si j’avais le malheur de dire qu’il y avait un problème de racisme à un directeur de casting, il le prenait tout de suite pour lui en affirmant que la France n’est pas un pays raciste. Après, plus personne ne niait le problème. Le débat était d’être pour ou contre les quotas, tout le monde admettant la réalité en matière de discrimination. Mais les choses évoluent très lentement.
Vous ne sentez pas de changement fondamental.
Non, et quand il y a eu frémissement de changement, cela s’est retourné contre nous : on mettait les Noirs en prime time pour mieux les stigmatiser, les montrer dans leur différence, leur sauvagerie, leur barbarie, et pour montrer que la France était le modèle de civilisation. Je me disais qu’il valait mieux nous laisser au fond du placard.
Vous avez vous-même écrit un scénario. Ce sont des thèmes que vous abordez ?
Non, pas du tout. J’espère le tourner courant 2005 mais le financement est encore à trouver. J’ai commencé à l’écrire dans une période où je ne travaillais pas, ne pensant pas que ça allait durer. Par chance, ça a duré ! Sinon, je ne me serais sans doute pas accrochée à l’écriture : c’est trop difficile. Ce n’est pas mon métier. Cela a été un moment important : l’écriture m’a permis de mieux croire au métier de comédienne, de moins refuser la mort dans l’âme certains projets : en faisant mon film, j’existe quoi qu’il arrive ! Je prends la parole.
C’est la possibilité de passer d’un rôle d’exécutant à celui de créateur ?
Absolument. Le film est l’histoire d’une jeune fille d’immigrés qui part de France pour aller pour la première fois au Mali, rencontre une fille de la bourgeoisie malienne et se retrouve ainsi dans un pays très pauvre mais dans le luxe. Elles passent des vacances banales au départ mais vont être mêlées à des événements graves qui les forceront à fuir et se confronter à elles-mêmes.
Bintou était situé dans la banlieue française. Là vous partez, pour explorer j’imagine votre relation avec l’Afrique. Je suis frappé de voir les créateurs africains vivant en France toujours très habités par cette relation, la prenant pour sujet plus que leur milieu de vie ici. Pourquoi cette externalisation ?
L’Afrique m’inspirait peut-être davantage que la France lorsque j’écrivais ce scénario il y a trois ans mais le prochain se situera sans doute ici. Mais ce n’est pas un choix conscient.
Vous tournez avec des grands noms du cinéma français : Berri, Klapisch. Comment ça se passe ?
Très différemment. J’ai adoré travailler avec l’un comme l’autre. C’est plus la rencontre qui importe plus que la méthode : c’est ce qui permet de se comprendre au-delà des mots et motive à se donner à fond.
Vous interprétez des personnages qui vous parlent bien ?
Ils ne sont pas très proches mais ce ne sont pas des rôles décors : ils ont leur complexité, leur individualité. Déjà ça c’est miraculeux car c’est tellement rare : ce n’est pas seulement être Noire à l’écran !
Dans l’article paru dans Le Monde 2, vous revendiquez votre noirceur de peau.
Pas la noirceur, la couleur, le fait qu’on ne va chercher à la changer. Il y a une dizaine d’années, j’étais modèle dans un atelier de maquillage. On me rendait à la fois grisâtre et rosâtre, rien à voir avec moi ! C’était presque insultant. Le marché a peu à peu évolué et on nous respecte maintenant mieux dans notre couleur.
Il y a eu une polémique sur cet article. Vous avait-il choqué ?
Ce qui m’a gêné était le regard posé : je me souviens d’un intertitre intitulé « satanés cheveux » – la référence au diable était mal choisie. On ne peut parler de la beauté noire sans parler de l’Histoire, du regard blanc posé sur cette beauté, des complexes des Noirs et des Blancs etc.
Le jour où les choses auront évolué, ce sera quand on sera banalisé et non là pour exprimer ce qui est lié à la couleur de notre peau.
L’article laisse entendre que les femmes noires passent un temps fou sur la cosmétique et leurs cheveux. Vous vivez ça comme ça, vous ?
Avec deux enfants et un métier prenant, je n’ai pas tant de temps que ça à y accorder. J’ai d’autres priorités. Ce que j’avais expliqué à la journaliste qu’il nous était compliqué de nous coiffer ici comme on peut le faire en Afrique pour des raisons de temps et de disponibilité de l’entourage, mais surtout que les canons de beauté actuels vont à l’encontre de la nature de nos cheveux. Il est difficile de trouver une place à certaines coiffures. Les modèles proposés, souvent d’origine américaine, ne collent pas à la beauté noire.
Les stars noires actuelles sont très claires de peau.
Oui, mais c’est à double tranchant car lorsqu’on cherche un personnage « bronzé » comme on dit à TF1, on veut qu’il le soit vraiment. Si on veut une famille africaine, on veut des Noirs bien noirs : on demande peu de métis car il faudrait l’expliquer.
Avez-vous la possibilité de faire beaucoup de castings ?
Non, j’en ai jamais fait beaucoup. 2004 a été une belle année. Mais j’ai l’impression d’être une miraculée permanente.
Est-ce que vous pouvez répondre à des offres où il n’est pas précisé qu’on cherche une Noire ?
Je vais peut-être recommencer maintenant. Avec mon agent, on avait essayé il y a quelques années mais c’était complètement contre-productif : on s’en prenait plein la gueule, les gens le prenaient très mal. Ils avaient l’impression qu’on les taxait de pas bien faire leur travail et c’était les mettre devant une réalité qui les dépassait. Maintenant que les mentalités ont un peu évolué, on peut recommencer, sans pitié ! Le jour où un film marchera avec un rôle interchangeable, cela fera bouger les choses.
Vous avez finalement peu joué avec des réalisateurs africains.
Oui, en dehors de Raoul Peck pour Sometimes in April et de Camille Mouyeke pour Voyage à Ouaga. J’ai toujours émis le souhait de travailler avec des réalisateurs africains à Paris ou en Afrique, mais je ne suis peut-être pas dans leurs projections. Quand ils réalisent un film en Afrique, ils veulent sans doute avoir une fille qui marche et parle comme une Africaine, ce qui me demande une composition.
Comment avez-vous vécu le tournage du film de Raoul Peck sur le génocide rwandais ?
Il faut savoir que Raoul Peck s’est inspiré d’histoires réelles : tout ce qui est dans le film est « vrai ». Ce sont des reconstitutions. Mon rôle est celui d’une jeune militante avant les massacres qui luttait pour que les accords d’Arusha soient respectés et a été assassinée en pleine rue. Ce personnage a été supprimé au montage, peut-être sera-t-il encore dans le dvd ! Il était très bizarre de jouer mais aussi de partager ce tournage avec des gens qui avaient véritablement vécu le génocide. C’est difficile d’en parler, ça remue terriblement. On me prenait pour une Tutsi et on me parlait en kinyarwanda. Les figurants ont peu à peu raconté leur histoire personnelle au sein de la grande histoire du génocide. Ce sont surtout ces rencontres qui m’ont bouleversée.
Au théâtre, vous jouez dans Brooklyn Boy à la Comédie des Champs Elysées, et le succès est là !
Oui, la pièce est prolongée jusqu’en juin. Jouer ainsi une pièce 8 ou 9 mois est inespéré. J’ai un très beau rôle de Noire ! J’apprends beaucoup et cela me forge.
Comment vivez-vous le rapport à la scène en comparaison du cinéma ?
Je me sens plus à l’aise au cinéma car j’y suis plus habitué mais j’ai toujours la frustration de devoir arrêter car on ne peut pas multiplier les prises : le sentiment de ne pas pouvoir aller au bout de ce qu’on peut donner. Après deux mois et demi de représentations théâtrales, j’ai l’impression d’y parvenir avec ce personnage. Il n’y a que la scène qui offre ça.
Y a-t-il un milieu des acteurs noirs sur Paris ? Vous êtes très en rapport entre vous ?
On se rencontre dans les castings et ça crée des liens. Mais il n’y a pas de miracle. Il y a certes une solidarité qu’on ne retrouve peut-être pas chez les autres. C’est assez dur comme ça pour qu’on se tire dans les pattes ! On se donne les plans, même s’il est inévitable que certains fassent de la rétention d’information. De manière globale, ça circule bien, avec une vraie envie collective que ça marche. On a eu maintes fois l’idée de s’organiser mais on a jamais trouvé le mode de fonctionnement adéquat.
Afrociné joue un rôle d’agence ?
Plutôt de vitrine. Je ne suis pas sûre qu’il soit bon pour une agence d’avoir un grand nombre de comédiens pour le même emploi. Mieux vaut la diversité.
Avec deux enfants, il ne doit pas être simple de jouer chaque soir au théâtre ou de souvent partir en tournage ?
Tout est une question d’organisation ! Moi qui suis de nature assez anarchique, cela devient assez militaire ! J’organise bien les choses pour que tout se passe bien.
Quel âge ont-ils ?
Deux et huit ans. Ils ne sont pas du même papa et je viens de me séparer du deuxième. Mais ils sont très présents et ça se passe bien. Je n’ai jamais vu mon métier comme un obstacle dans la vie de famille.
Quelle serait la principale qualité d’une actrice africaine vivant à Paris ?
La foi ! C’est tellement dur ! Il faut résister psychologiquement dans les périodes où c’est creux ou celle où on ne vous propose rien de bien. Il faut arriver à être en résistance sans que ça tourne à l’aigreur ou l’agressivité. Et il faut travailler son instrument : retourner en cours, être compétitif pour être prêt le jour où quelque chose de valable tombe et ne pas rater le casting.
Donc beaucoup de détermination.
Oui, et savoir que les choses se font sur la longueur. Il y a des jours où je voulais arrêter parce que je n’en pouvais plus, me disant que je ne fais pas ce métier pour les rôles qu’on me proposait. Après un an et demi sans travailler, on se pose des questions. Mais on relativise : les blondes ou les brunes sont confrontées à beaucoup de concurrence, ce n’est pas facile pour elles non plus !
L’âge joue-t-il un rôle ?
C’est plus une inquiétude. Cela ne se sent pas encore mais cela se posera : les rôles seront moins nombreux. Je m’efforce de trouver du positif dans chaque expérience. Quand le problème sera là, j’espère que j’aurai suffisamment tourné pour continuer à cartonner, que j’écrirai mes films et que je voyagerai ! J’y crois et j’ai l’impression que tout va bien se passer !

///Article N° : 3679

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