« Des images qu’on avait vues et auxquelles nous ne voulons plus songer »

Entretien de Samir Ardjoum avec Abdellatif Kechiche à propos de "La Vénus Noire"

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Après avoir vu Venus Noire, il était logique et primordial de rencontrer son auteur, maillon fort d’un cinéma hexagonal aussi fragile qu’incompris. Après le surprenant plébiscite de La Graine et le Mulet en 2007 (succès critique, public, 4 Césars dont celui du Meilleur réalisateur et du Meilleur film), Vénus Noire risque de déranger, de heurter et de diviser les aficionados de Kéchiche. Rencontre avec un cinéaste discret, prenant le temps de répondre aux questions, et doté d’une intelligence foudroyante qui l’aide à ne pas sombrer dans les charabias réflectifs.

D’emblée, pourquoi avoir choisi de filmer cette histoire qui se démarque plus ou moins de votre filmographie ?
Habituellement, je ne me pose pas la question du pourquoi d’un sujet ou d’une histoire. L’envie de raconter est déjà en soi mystérieuse. Je n’en connais pas toutes les motivations. J’avais été bouleversé par le destin de cette jeune femme que j’ai voulu, à ma manière, faire connaître. J’en avais vaguement entendu parler jusqu’en 2000 où j’avais appris par la presse que l’Afrique du Sud avait demandé la restitution des restes de son corps au gouvernement français. J’ai su ensuite qu’il y avait eu un débat autour de cette question à l’Assemblée nationale. Là, j’ai commencé à faire des recherches, des livres d’historiens, sur Internet où j’avais vu des gravures, des dessins et même quelques photos du moulage de son corps. Ça m’avait saisi ! J’ai ressenti comme un besoin de raconter cette histoire. C’est un sujet qui m’a donné à réfléchir sur le destin de cette jeune femme, donc je ne pense pas que cela soit un accident de parcours dans ma filmographie.
L’idée de montrer les aspects extraordinaires de cette Vénus dans la première séquence était-elle une manière pour vous de clarifier les choses aux spectateurs : « je vous montre dès le début ce que vous attendez puis passons à ce que j’attends ensuite de vous »
C’est effectivement quelque chose de cet ordre ! Je ne voulais pas raconter cette histoire en essayant de bercer le spectateur, de le séduire, car de toutes les façons, il se serait documenté sur la Vénus Hottentote et ce, par ses propres moyens. Je voulais retirer toute la dimension romanesque et inviter le spectateur à se concentrer avec moi sur d’autres thèmes qu’aborde le film, plus particulièrement de la relation du spectateur au spectacle. La caméra se déplace tout au long du film et montre une perspective de l’acteur sur ledit spectacle. Pour moi, c’était primordial ! Il y a là un effet de miroir qui s’installe tout au long du film et qui fait – en tout cas je l’espère – que le spectateur se sent davantage habité.
Vénus Noire dispose d’un sujet historiquement fort, mais une impression saugrenue s’en dégage comme si ce sujet n’était qu’un prétexte pour une expérimentation radicale des sens. Le spectateur oublie très vite le sujet tout en assistant à une sorte d’expérience visuelle et sonore. Un laboratoire humain en quelque sorte.
On peut l’appeler ainsi, j’aime bien ce terme de « laboratoire ». Jusqu’ici, je pensais plus à une « enquête » menée au service de l’histoire, pour comprendre ce personnage. L’idée de laboratoire, d’analyse me paraît intéressante mais je suis plutôt sceptique au terme d’expérimentation.
Ce qui intrigue d’emblée en découvrant les premières images de Vénus Noire, c’est l’âpreté avec laquelle vous créez vos transitions séquentielles. Chaque partie est un bloc où la narration et la mise en scène y sont montrées sans une quelconque concession, d’où cette idée d’expérimentation.
Il y a sans doute une part de cela mais elle existe toujours dans un film. Je préfère l’idée de laboratoire.
Les séquences où la Vénus Noire se met en scène devant ces regards étrangers, prennent les tripes du spectateur, renforçant finalement l’ambivalence de ce personnage ? On a cette impression de la découvrir au fil de ces séquences…
Oui, j’essaie d’agir de la sorte. A chacune des scènes, j’ai le sentiment qu’on dévoile progressivement le caractère de ce personnage. D’abord le spectacle tel qu’il est, puis tel qu’elle le ressentait, puis tel qu’elle l’aurait voulu qu’il soit, notamment dans cette scène où elle chante et joue du violon. On apprend sur son histoire à travers une mise en spectacle de sa vie. Que cela soit au tribunal, chez les scientifiques ou chez les bourgeois, on avance toujours dans le regard qu’on porte sur elle. J’ai l’impression que c’est une manière d’impliquer le spectateur et de le faire se questionner sur lui-même.
Cette proposition est plus dure que dans vos précédents films ?
Certainement, car l’histoire en elle-même est particulière. Je ne pouvais l’aborder autrement dans ce qu’elle était de douloureux. Je pouvais atténuer un peu de cette douleur mais je refusais de la nier. Sans doute que dans mes précédents films, les histoires étaient plus de l’ordre de l’affection même si elles étaient ancrées dans le quotidien. Je m’encourageais à progresser dans ce genre. Avec Vénus Noire, je me devais d’effacer cette fiction pour que le personnage puisse garder de son énigme. Si je dévoile même ce que je crois savoir de ce personnage, je pourrais alors satisfaire le besoin du spectateur. Il sera donc dans la logique de pleurer ou de rire. Je refuse ce procédé. Et puis, ce personnage m’a obligé à raconter cette histoire de cette façon. Chaque fois que je voulais dévier, que je voulais toucher à son intimité, il y avait une résistance de sa part. J’ai rarement eu ce sentiment autant que j’ai eu avec ce film.
Avez-vous craint ce sujet ?
Oui, je l’ai craint mais je ne pensais pas que j’avais autant de raisons de la craindre. Et je le crains encore car je suis dans le malaise. Le fait d’en parler, de vivre avec, d’avoir passé ces trois dernières années avec lui, jamais je n’aurais pensé que je serais dans cet état de gêne. Cette forme de douleur était omniprésente, à un degré moindre que celle qu’a vécu Saartjie !
Chacune des séquences où la Vénus se montre en public, vous insistez sur la répétition du show mais en amplifiant l’intonation des metteurs en scènes. Comment avez-vous travaillé sur le dialogue et surtout sur la ou les manières de jeu ?
Je crois qu’ils avaient conscience qu’il s’agissait aussi d’une interrogation sur le rôle d’un metteur en scène. Concernant le rapport de l’acteur au spectacle, ils le connaissaient de par leur métier. Ils avaient cette conviction de ne pas se questionner là-dessus. Pour eux, c’était légitime. C’est aux spectateurs de s’interroger. Concernant les acteurs, je ne leur ai pas dit grand-chose car c’était une évidence qu’ils soient en représentation. J’ai évité qu’ils se posent trop de questions. Ils se sont jetés à corps perdu, ils ont travaillé au niveau des gestes, des accessoires, le fait d’avoir un fouet à la main et d’agir avec cet instrument, les obligeait à une attitude particulière. Tout comme les costumes qui leur donnaient une ampleur. Ils se sont laissés aller. Je voulais que nous nous surprenions tous.
Dans votre filmographie, ce qui donne une certaine force, c’est la manière avec laquelle vous retranscriviez l’instantanéité du présent, comme chez votre collègue Arnaud Desplechin où le spectateur a cette sensation de traverser en direct un moment privilégié des personnages. Avec Vénus Noire, j’ai l’impression que ce présent est plus cadenassé comme si vous vouliez que le spectateur suffoque. Est-ce une impression ?
Moi-même, je suis encore dans cet état de transpiration, de suffocation que vous évoquez. Et sans chercher de façon consciente à le provoquer, il y avait une volonté que cet état existe chez le spectateur. Cette interrogation, ce malaise… J’aime bien ce mot de suffocation. J’aime bien l’idée d’une chose qui ne passe pas, telle des images qu’on avait vues et auxquelles nous ne voulons plus songer.
Quand on revoit l’ensemble de votre filmographie, on est frappé par la place importante que vous accordez à l’artiste, à ses réflexions mais aussi à son instabilité dans une société qui ne peut l’accepter. Vénus Noire, en dehors du sujet, prend parfois la route du questionnement autour du rôle véritable de l’artiste. C’est une thématique qui vous travaille continuellement ?
Oui, je crois que c’est une question sans réponse. Je m’interroge sur ma propre place. Se définir comme artiste est déjà un exercice périlleux. Le dire, le sentir puis agir, tout cela passe par beaucoup de choses qui remuent.
Il faut se mettre en danger ?
Peut-être… Mais je ne sais pas si la création doit passer… au stade où je suis, sans doute… pour mieux comprendre, mais déjà il est difficile d’aborder le cinéma comme un art.. en règle générale et plus particulièrement aujourd’hui. Il y a tellement d’enjeux, de conditions…parfois cela devient pompeux. Où trouver notre part de liberté dans tout cela ? Je n’ai pas encore trouvé de réponse…Vénus Noire interroge tout cela en quelque sorte.
En revoyant l’un de vos premiers films en tant que comédien, Le Thé à la menthe d’Abdelkrim Bahloul, j’ai eu cette surprise de constater que vous adoptiez déjà un jeu vif, dynamique et ce comme si votre vie en dépendait. Surtout au niveau de vos yeux qui brillaient continuellement et qui ne s’adaptaient pas à la mise en scène assez classique de Bahloul. J’ai cette impression que La Faute à Voltaire est une sorte de suite au Thé à la menthe comme si inconsciemment vous repreniez cette folie en l’assemblant à une mise en scène plus forte.
Pour un tas de raisons, j’ai un très mauvais souvenir du travail d’acteur dans les films que j’ai tourné. Le dernier que j’ai fait en France remonte à 1986, cela fait peu. Mais je me suis toujours mal senti sur un plateau de cinéma en tant qu’acteur. Je n’ai jamais été dans un rapport de complicité avec mes personnages. Ce processus d’identification ne m’a jamais convaincu. Cela ressemble à Saartjie qui détestait le personnage qu’elle jouait. Me concernant, je n’ai pas trouvé ma place dans les années 80…très difficile, cette représentation du « beur ». J’avais du mal ! J’avais cherché à quitter mon milieu social via les grands textes, la littérature…et finalement le cinéma par le jeu d’acteur m’y ramenait. Je me sentais enfermé et c’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles j’ai voulu arrêter ce métier. Et puis les contraintes techniques liées à la lumière, aux rails, tout cela prenait trop de place par rapport à la vie… cette chose qui pouvait jaillir d’un plan. Là, j’ai pensé au métier de metteur en scène… il fallait que je trouve mon équilibre. Mais, ce n’était pas une revanche que je prenais, juste une libération. D’ailleurs, je ne pense pas être libéré… bientôt sans doute !
Qu’est-ce qui vous attire dans le cinéma aujourd’hui ? Y a-t-il des cinéastes avec lesquels vous sentez une certaine proximité entre vos univers ?
Je vais être très arrogant car je ne vois pratiquement plus rien au cinéma… parfois en DVD et tout cela à cause du temps que je n’ai plus. Par exemple, j’ai du mal à voir Un Prophète…s ans doute en raison de sa longueur (rire)… il veut sortir des règles (rire) ! Sérieusement, je n’ai pas suffisamment de temps pour respecter le ou les films. Sinon, il y a toujours cette réalisatrice qui m’a continuellement bousculé, mis mal à l’aise et dont je vois tous les films, c’est Catherine Breillat. Mais il est vrai que cela fait longtemps que je n’ai pas mis les pieds dans une salle de cinéma !

///Article N° : 9783

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Les images de l'article
© Hassouna Mansouri, 2010, Venezia 67




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