Sawtche : La Vénus Africaine

Print Friendly, PDF & Email

Cela fait une dizaine d’années que nous assistons à une mise en lumière de la « Venus Hottentote ». Une Vénus Noire dont l’histoire était perdue dans les marasmes de l’oubli : un oubli choisi car gênant. Des artistes, écrivains, chercheurs, critiques, cinéastes s’évertuent à l’extirper vigoureusement de l’oubli. À l’occasion de la sortie du film très attendu d’Abdellatif Kechiche, nous avons souhaité approfondir le sujet. Qui est la « Vénus Hottentote » ? En quoi est-il nécessaire de raconter son histoire aujourd’hui ? L’histoire tragique d’une jeune femme sud-africaine que les colons européens ont exploité, humilié, abîmé et oublié.

Ainsi la colonisation des corps et des esprits achevait-elle celle des territoires (1)
Gérard Badou

Depuis les années 1970, début de la décolonisation, de l’accession à l’indépendance et aux droits des pays colonisés, nous avons assisté à une vague de demandes de restitution des dépouilles mortelles (totales ou partielles) par des pays ou des tribus autochtones souhaitant les inhumer dans leur terre natale. Des corps ayant une histoire brutale et inhumaine. En 2007, la restitution par le Muséum de Rouen d’une tête coupée et tatouée d’un guerrier Maori à la Nouvelle-Zélande a suscité de vifs débats (2). Elle fut exposée jusqu’en 1996 dans les collections du muséum, puis réclamée par la Nouvelle-Zélande souhaitant mettre un point final à la tragique histoire du commerce de têtes coupées commencé au XVIIIe siècle et achevée en 1931 grâce à un arrêté britannique. La date de 1931 marque en France, le début de l’exposition coloniale au sein de laquelle sont exhibées des tribus autochtones venant des diverses colonies françaises. Des groupes de personnes qui ont été arrachés à leur pays pour venir à Paris et s’installer dans les bois de Vincennes, derrière des grillages. Leurs « milieux familiers » furent reconstitués afin qu’ils puissent s’adonner à leurs occupations quotidiennes sous les yeux des spectateurs. Ces derniers leur demandant de pousser des cris sauvages ou leur jetant de la nourriture comme à des animaux. Les tribus importées de force étaient d’ailleurs présentées entre les alligators, les lions et autres animaux exotiques. Une telle exhibition humaine montre à quel point la France a très vite oublié l’aide et le courage des soldats venus des colonies pour renforcer l’armée française lors de la première guerre mondiale (3). C’est dans ce contexte singulier de la colonisation et de ce qui en découle, cette quête sans fin d’exotisme, qu’est apparue la « Vénus Hottentote ». L’histoire de la « Vénus Hottentote », de son véritable prénom : Sawtche, remonte en effet aux origines de ces exhibitions grotesques. Elle fut un cas parmi tant d’autres au sein d’une « mode » dans les capitales européennes. Sawtche fut exploitée par les hommes à cause de son physique hors norme, en cela Bernth Lindfors écrit qu’elle « a donné corps à la théorie raciste (4). » Une étrange mode des spectacles et présentations publiques de « monstres » en cage, des personnes non européennes ramenées par les colons pour les exhiber. Anne Fausto-Sterling écrit : « Le spectacle londonien (et européen dans son ensemble) durant le dix-neuvième siècle est devenu un instrument pour créer des visions du monde non-blanc (5). » Ces « visions » vont atteindre leur paroxysme en 1931 lors de l’exposition coloniale à Paris. L’histoire de Sawtche est désormais célèbre car elle fut la première Hottentote importée par les colons en Europe. Le public londonien va ensuite assister à l’arrivée en 1846 de deux hommes, deux femmes et un enfant Bochimans. En 1853 ont été présentés deux enfants (un garçon et une fille) « éduqués » depuis deux ans en Angleterre afin de montrer leur capacité d’apprentissage. La même année arrivent onze hommes, une femme et un enfant Zoulous (6). Le parcours de la jeune sud-africaine est emblématique de nombreux points cruciaux : Les zoos humains inventés par les Occidentaux pour satisfaire leur curiosité exotique, l’appropriation, voire le vol, d’un corps qui va être analysé, découpé, vidé, moulé et exposé aux yeux de tous dans une institution tout à fait respectable et enfin la restitution souvent difficile de ce « patrimoine » si particulier et controversé. Jean-Loup Amselle écrit : « L’Afrique n’est pas un musée, fût-il celui des horreurs. Pas plus que l’on ne peut réduire ce continent à des expositions artistiques, on ne put pas en faire le symbole d’un « état de nature » au sein duquel s’exprimerait une violence originaire et anté-coloniale (7). »
L’histoire de Sawtche
Au XVIIIe siècle, l’Afrique Australe comptait de nombreuses tribus en fonction des différentes zones géographiques. Les trois plus grandes tribus étaient les Cafres, les Hottentots et les Bochimans. Elles étaient très proches par leur physique (une petite taille, la peau de couleur jaune foncé et les yeux bridés) et leur langage, le khoï-khoï, seules leurs habitudes de vie les séparaient. Il est intéressant de souligner un premier souci étymologique puisque les noms de deux tribus ont été attribués par les colons Hollandais. Hottentot fut choisi à cause de leur manière de s’exprimer : les cliquetis avec la langue, faisant penser à un bégaiement pour les Hollandais, ho-tten-tot. Le mot Boshiman vient de bushmen, les hommes de la brousse. Des appellations coloniales impliquant une forte connotation péjorative. En réalité les deux tribus se nommaient entre elles les Khoi (Hottentots) et les San (Bochimans). Les Khoi étaient des éleveurs tandis que les San chassaient et cueillaient pour se nourrir. Les ethnologues, toujours soucieux de classifier pour identifier, ont regroupé ces deux tribus sous l’appellation Khoisan. La jeune Sawtche est née en 1789 d’un père berger Khoi et d’une mère San. Coïncidence historique, Sawtche est née l’année durant laquelle en France la révolution prend fin et donne naissance à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, dont, Sawtche ne va jamais bénéficier.
Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression (8).
Au XVIIIe siècle l’Afrique Australe était dominée par les Bœrs (qui signifie « paysans » en afrikaans), des colons hollandais débarqués un siècle plus tôt en 1652. Ils devaient initialement établir un comptoir commercial maritime, ils vont pourtant s’installer durablement et devenir de riches fermiers et propriétaires. Les Bœrs faisaient travailler les autochtones dans leurs fermes et leurs maisons. Sawtche travaillait pour un fermier hollandais, Peter Cezar, près de Cape Town. Elle fut rapidement remarquée par les colons pour son physique hors du commun. Le frère de Peter, Hendrik Cezar, accompagné d’un chirurgien de la marine anglaise, Alexander Dunlop, ont décidé d’emmener Sawtche en Angleterre afin de l’exhiber, tout en promettant à l’intéressée un avenir radieux et prospère. Hendrik lui attribua un nouveau nom : Saartje Baartman, autrement dit « Sarah la Barbue ». Un sobriquet rendant un curieux hommage aux barbes des colons hollandais. Sawtche a été dépersonnalisé et dépossédée de son identité propre. Elle est rapidement devenue un bien colonial. Elle reçu des papiers de Lord Caledon, alors gouverneur du Cap, ainsi qu’une autorisation pour réaliser le long voyage séparant l’Afrique du Sud du Royaume Britannique. L’équipe et les voyageurs ont pris place à bord de l’Exeter. Après trois mois et demi en mer, ils ont atteint l’escale finale en 1810 : l’Angleterre. Le voyage s’est poursuivi jusqu’à Londres, où Dunlop et Cezar ont rencontré de grandes difficultés pour trouver un lieu dans Piccadilly afin d’y exhiber Sawtche. Dunlop a vite abandonné le projet pensant qu’il était vain et que Sawtche ne pouvait plus intéresser le public anglais. Hendrik Cezar s’est alors retrouvé seul et a loué une petite salle. Pour annoncer la venue de la jeune femme dans la ville, il a écrit ans le Morning Post du 20 septembre 1910 :
La Vénus Hottentote vient juste d’arriver. Elle peut être vue entre 1h et 5h de l’après-midi au n°225 de Piccadilly. […] Grâce à cet extraordinaire phénomène de la nature, le public aura l’occasion de juger à quel point elle dépasse toutes les descriptions des historiens concernant cette tribu de l’espèce humaine (9).
Qu’avait-elle de si particulier pour que des hommes s’acharnent à la présenter au public anglais ? C’est bien là le drame de son histoire, elle a été choisie par Hendrik et Dunlop pour son physique envisagé comme hors normes aux yeux des Occidentaux. Sawtche était atteinte de ce que nous pouvons aujourd’hui appeler une stéatopygie (le recouvrement des muscles des fesses et des cuisses par une épaisse couche de graisse) et d’une macronymphie (une anomalie sexuelle courante chez les San). Elle possédait une poitrine surdéveloppée, des cuisses et des fesses bien en chair et un « tablier » paraissant recouvrir son sexe. C’est ce fameux « tablier » naturel qui a émoustillé les anatomistes. Il s’agissait d’une hypertrophie des lèvres, qui fut interprétée à tort comme un témoin d’hypersexualité. Les anatomistes cherchaient à tout prix à examiner son sexe, qu’elle a tout de même réussi, de son vivant, à cacher partiellement. Une fois sa dépouille mortelle remise à la science, son sexe a fait l’objet de nombreux comptes rendus et fausses vérités. Cette anomalie l’a amené contre sa volonté à se prostituer afin de satisfaire la curiosité malsaine des hommes des capitales anglaise et française. Savarese écrit que : « Dans l’imaginaire occidental, le corps emblématique de la vénus hottentote est un corps dé-érotisé qui associe la sexualité primitive à la monstruosité (10). » Son physique a conduit Hendrik à la surnommer la « Vénus Hottentote ». Hendrik a certainement voulu faire référence aux statuettes préhistoriques appelées les vénus callipyges, représentant les déesses de la fécondité aux formes généreuses. Ce surnom, d’une ironie absolue, renvoie à la fois à son physique mais aussi à son étiquette de femme sauvage issue d’une culture ancestrale africaine. Eric Savarese et Gilles Boëtsch écrivent que :
La femme exotique a toujours été l’un des thèmes importants de l’ethnologie et même de l’anthropologie qui en faisait le stade le plus bas de la diversité humaine, celle qui était toujours réduite, dans les regards des Occidentaux, à l’état de marchandise (11).
Sawtche représentait une véritable marchandise pour ses « maîtres » qui la considéraient à la fois comme une bête de foire attisant la curiosité du public, mais aussi comme un objet sexuel. Une fois sortie de sa cage (dans laquelle elle pouvait rester jusqu’à dix heures dans une journée), elle devait livrer son corps dans les bordels londoniens puis parisiens. Au sujet de la femme africaine et de sa représentation en Occident lors de la période coloniale, Savarese écrit qu’elle serait une « métaphore d’un continent qui ne demanderait qu’à être possédé et pénétré par l’homme blanc (12) ». Anne Fausto-Sterling ajoute que les colons et scientifiques associaient « la femme à la nature, un territoire devant être exploré, exploité et contrôlé. […] Identifier les terres étrangères à des femmes a facilité la justification naturelle de leurs viols et exploitation (13). » La femme noire est constamment ramenée à l’idée de nature, un être sauvage plus proche du genre animal que du genre humain. Telle était la réalité de Sawtche traités comme un animal et un témoin exotique des lointaines colonies.
Hendrik enivrait Sawtche, l’enfermait dans une cage et lui sommait de danser, de jouer de son instrument traditionnel (le goura), dénudée, humiliée et moquée. Habillée d’une robe moulant son corps pour faire apparaître au mieux ses formes. Une nudité accentuée par le fait qu’elle était nue sous le tissu dont la couleur était la même que celle de la peau de la jeune femme. Hendrik exigeait d’elle qu’elle paraisse festive, naïve, sauvage, dangereuse. Elle devait donc se conformer à l’image de ce que les Occidentaux se faisaient de l’Afrique. Le public pouvait la toucher afin de vérifier l’authenticité de ses formes, « quelques sceptiques insistaient pour tester en tapotant, pinçant ou en piquant avec une cane ou un parapluie (14). » Fort heureusement, l’exposition particulière n’était pas au goût de tous les Anglais, puisque l’African Association a réussi à intenter un procès contre Cezar. Ce procès n’a pas abouti de manière positive puisque Sawtche était pensée comme consentante et consciente de son sort et de son comportement. S’en est suivie une longue et pénible « tournée » dans les divers comtés anglais. Elle a même été baptisée à Manchester en 1811 certainement pour des raisons morales ou administratives. Par la suite, Hendrik et Sawtche ont été contraints de quitter Londres car l’exhibition humaine n’y était plus vraiment au goût des Anglais étant donnée la situation économique et sociale. Hendrik a voulu la présenter en France, mais avant leur départ, il s’est rétracté et a vendu Sawtche à un certain Henry Taylor. Ils sont partis pour Paris en 1814, où Taylor, a appliqué le concept de Cezar. Il a fait paraître une annonce dans le Journal de Paris daté du 18 septembre 1814 et le succès parisien fut immédiat. Sawtche a été examiné pendant trois jours par des zoologues, des anatomistes et des artistes, dans le Jardin du Roi. C’est durant ces séances de pose que les peintres et graveurs ont réalisé divers portraits de la jeune femme. Des peintures et dessins ensuite repris dans les manuels scientifiques. Pour des raisons inconnues, Taylor a subitement abandonné Sawtche, cette dernière, alors âgée de vingt-cinq ans, s’est retrouvée entre les mains d’un nouveau « maître ». Un Français nommé Réaux dont la profession initiale était montreur et dresseur d’animaux. L’état de santé de la jeune femme s’est rapidement dégradé, Gérard Badou relate que Réaux lui fournissait une grande quantité d’alcool. Badou écrit :
L’alcool avait fait le reste, dilatant ses chairs, liquéfiant son esprit, délayant sa détresse. Son corps résistait de plus en plus difficilement aux ravages associés de l’eau-de-vie, du froid, des frustrations. C’est à partir de cette époque qu’elle commença à souffrir d’une affection pulmonaire et d’éruptions cutanées (15).
Sawtche est morte le 29 décembre 1815 dans la misère et la maladie.
Une vie post-mortem
Lors d’une visite des caves du Musée de l’Homme à Paris, Stephen Jay Gould (professeur de biologie, géologie et histoire des sciences à l’université de Harvard) a fait une découverte qui l’a amené à faire une description macabre :
Ces étagères contiennent un bric-à-brac indescriptible : des têtes coupées de Nouvelle-Calédonie, un exemple de ce que l’on faisait subir aux pieds des femmes chinoises _ oui, vous avez bien lu, un morceau de jambe, sectionnée juste au-dessous du genou, et se terminant par un pied bandé. Et, sur l’étagère qui surplombait celle des cerveaux, je vis quelques-unes des pièces à conviction de l’histoire du racisme qui me plongèrent dans le bain de la mentalité du XIXe siècle et me procurèrent un frisson d’horreur : trois bocaux de plus petite taille contenant les organes sexuels disséqués de trois femmes du Tiers-monde (16).
L’un des trois bocaux portait une étiquette avec la mention « Vénus Hottentote ». En effet, la vie de Sawtche ne s’est pas arrêtée en 1815, car une fois morte, elle est devenue un objet scientifique. Un sujet d’étude formidable pour les anatomistes pressés de confirmer leurs théories fumeuses et racistes. Son corps a été réclamé et récupéré par Georges Cuvier (1769-1832), le célèbre anatomiste et biologiste français, dont le savoir et les théories n’étaient jamais remis en cause par ses confrères. Il était passionné par les « curiosités » de la nature humaine et se servait des différences corporelles afin d’alimenter sa classification animale et humaine. Cuvier a entièrement disséqué la dépouille de Sawtche afin de prouver à la communauté scientifique la sous-humanité de son peuple (et parallèlement la supériorité de l’homme blanc). Selon lui les khoisans étaient plus proches de la race des orangs-outans que de la race humaine. Avec son collège Geoffroy de Saint-Hilaire, Cuvier a d’ailleurs publié en 1824 une Histoire Naturelle des Mammifères, un manuel regroupant uniquement les espèces animales (17). Pourtant les deux hommes ont choisi d’y inclure le peuple Khoi comme faisant partie intégrante du règne animal.
Sous l’égide de la communauté scientifique, les sociétés européennes du XIXème siècle assistent peu à peu à la naissance de théories racistes étant à l’origine des plus grands drames et génocides du XXème siècle. Plusieurs auteurs comme Donna Haraway ou Sander Gilman s’attachent à penser que la passion morbide des anatomistes pour les différences physiques de l’Autre cachait en fait leurs peurs les plus profondes envers cet Autre qu’ils ne connaissaient pas et qu’ils souhaitaient dominer. La dissection, la classification et l’élaboration de théories amenant les Occidentaux à dire qu’ils étaient d’une race supérieure à toute autre, était une manière de contrôler à la fois leurs peurs et l’Autre (18) Anne Fausto-Sertling écrit : « Allongée sur sa [en parlant de G. Cuvier]table de dissection, Baartmann la sauvage devient la docile, la sauvage civilisée (19) ». L’auteur ajoute que la « différence raciale humaine est une autre fabrication pure, une histoire écrite sur les relations sociales d’une époque historique particulière puis cartographiée sur les corps disponibles (20). » Les scientifiques de l’époque examinaient les corps ou des parties de corps provenant des colonies afin de confirmer la construction de la grande chaîne des races. Et tout cela avant les découvertes évolutionnistes de Charles Darwin (1809-1882). Les anatomistes Français, comme Georges Cuvier, affectionnaient particulièrement les crânes humains, qui représentaient à leurs yeux le meilleur critère de classification des races. Le poids et la taille des crânes déterminaient leurs rangs au sein de la chaîne raciale. Les comptes rendus de Cuvier à propos de Sawtche sont édifiants par l’horreur qu’ils dégagent, Cuvier lui a ôté toute forme d’humanité et lui a conféré un statut de femme sous humaine. Sawtche était reléguée au dernier rang de la classification établie par Cuvier.
Cuvier fit d’elle la plus primitive de tous les humains – une femme exemplaire d’une race à peine humaine et dégénérée. Malgré son manque de croyance en l’évolution, il l’a construite comme étant le chaînon manquant entre les humains et les primates (21).
Son corps moulé, son squelette et les bocaux contenant ses organes sexuels ont ensuite été exposés en public dans les collections du Musée de l’Homme et ce jusqu’en 1974. Après cette date, probablement pour des raisons d’ordre moral, les restes de Sawtche ont été relégués aux caves de ce dernier. Le moulage de son corps et ses organes étaient certainement des pièces gênantes dans la collection du musée. D’où la description de Stephen Jay Gould, témoin de cette dissimulation honteuse. Le moulage sera pourtant exposé une dernière fois en 1994, au sein d’une exposition intitulée La Sculpture Ethnographique : De la Vénus Hottentote à la Tehura de Gauguin, au Musée d’Orsay (22).
C’est en 1995 que survient un nouveau bouleversement dans l’après vie de Sawtche, puisque, dès la fin de l’Apartheid en Afrique du Sud, le peuple Khoisan fait une demande de rapatriement de la dépouille de Sawtche auprès du gouvernement français. Le président sud-africain, Nelson Mandela, a donc fait une demande personnelle auprès de François Mitterrand, puis Jacques Chirac, car le rapatriement s’est avéré long et extrêmement pénible. Il a fallu attendre le mois d’avril 2002 pour que la décision finale soit prise et que le corps de Sawtche regagne sa terre natale. Elle y a reçu une inhumation lui rendant une partie de sa dignité et un repos auprès de ses ancêtres. Sept années de vifs débats entre les deux pays, la France ne souhaitant pas rendre la dépouille mortelle car cette dernière faisait partie du patrimoine scientifique français. Il s’agissait également du premier cas de restitution de restes humains à son pays d’origine, en faisant ce geste la France craignait de devoir « rendre » d’autres « pièces » sous l’effet de la demande sud-africaine. L’artiste franco-togolais, William Adjété Wilson, écrit sur le sujet :
Même les plus beaux objets pillés par les Occidentaux et accrochés dans de somptueux musées ne sont que des cadavres ayant perdu l’essentiel de leur signification. Le tissu de mémoire qu’ils représentent n’existe plus. Le paradoxe est qu’après avoir détruit cette mémoire, l’Occident dénie à l’Afrique son histoire, son passé et ses valeurs (23).
Un lourd héritage à transmettre
En 1962 l’auteur Noir Américain James Baldwin a écrit :
Le passé du Noir, de passé de corde, de feu, de torture, de castration, d’infanticide, de viol ; de mort et d’humiliation ; de peur, jour et nuit ; de peur qui le pénètre jusqu’à la moelle des os ; de doute qu’il soit digne de vivre puisque tous ceux qui l’entourent affirment le contraire […] ce passé, ce combat sans fin pour acquérir, révéler, confirmer une identité d’homme, une autorité d’homme, a en lui pourtant, au milieu de tant d’horreurs, quelque chose de très beau (24).
Depuis la décolonisation et l’arrivée des théories postcoloniales dans les années 1970-1980 nous avons assisté à une forte prise de conscience de la nécessité de défaire et reconstruire l’Histoire. Une Histoire qui compte de nombreux oubliés à l’image de Sawtche. Depuis une quinzaine d’années, les artistes, auteurs, cinéastes et autres créateurs, expriment le besoin de parler de Sawtche, dont l’histoire si bouleversante et horrifiante témoigne d’une page sombre de l’histoire coloniale occidentale. Sa réhabilitation dans l’Histoire collective et dans l’Histoire Noire est apparue comme essentielle pour la nouvelle génération. Le vidéaste Zola Maseko a réalisé un documentaire en 1998, intitulé On l’appelait la Vénus Hottentote, ainsi que Le Retour de Sara Baartman (2003). Né en 1967, le Sud-africain alors en exil va étudier en Swaziland, en Tanzanie, puis au Royaume-Uni. Maseko s’est attaché à raconter la pénible histoire de Sawtche en deux documentaires, le premier retraçant son histoire, le second faisant part de la difficile restitution de sa dépouille à l’Afrique du Sud. Le réalisateur tunisien, Abdellatif Kechiche, a entamé en 2009 un projet de réalisation d’un film traitant de la vie de Sawtche. Le film sobrement intitulé La Vénus Noire a récemment été présenté à la 67e Mostra de Venise et paraîtra sur les écrans en octobre 2010. Les arts plastiques ne sont pas en reste. L’artiste Sud-Africaine, Tracey Rose qui réalise en 2001 Venus Baartman (25). Une photographie faisant partie de la série intitulée Ciao Bella (2001) présentée au sein de l’exposition Plateau of Humankind lors de la 49ème Biennale de Venise en 2001, sous l’impulsion d’Harald Szeemann. Isabelle Ruf écrit :
On a voulu voir en Tracey une nouvelle Saartje Baartman, la Vénus hottentote stéatopyge, exhibée dans les musées européens au siècle dernier, symbole de l’exploitation colonialiste. Mais la jeune artiste ne se pose pas en victime. C’est une femme en colère et fragile, qui s’est fait violence en s’exposant ainsi. Ses œuvres s’inscrivent dans le débat sur l’amnésie, la reconstruction de la « nation arc-en-ciel », cette nouvelle Afrique du Sud annoncée par le président Thabo Mbeki (26).
Sawtche est devenue malgré elle, un symbole fort des différences raciales. Dans son texte « Black Bodies, White Bodies : Toward an Iconography of Female Sexuality in Late Nineteenth-Century Art, Medicine, and Literature » (1985), Sander Gilman écrit :
L’antithèse entre les mœurs sexuels européens et la beauté est incarnée par le Noir, et le Noir essentiel, le chaînon le plus bas de la grande chaîne des êtres, est le Hottentot. L’apparence physique du Hottentot est, en effet, l’icône centrale du dix-neuvième siècle pour la différence sexuelle entre l’Européen et le Noir (27).
On retrouve le corps noir comme objet scientifique dans le travail de l’artiste Noire Américaine Carrie Mae Weems. Dans son œuvre intitulée A Negroid Type / You Became a Scientific Profile / An Anthropological Debate / & A Photographic Subject (1995-1996), elle présente quatre portraits, deux hommes et deux femmes noirs. Ils sont nus, trois sont de face et une femme est montrée de profil. Ils regardent fixement le spectateur. Transformés en « échantillons » anthropologiques offerts aux yeux des Occidentaux, les corps nus et les visages des quatre individus sont appropriés par la science. Ils apparaissent sur un fond rouge, ce qui confère une atmosphère à la fois agressive et morbide à l’œuvre. Sur leurs corps sont inscrites quatre phrases en lettres majuscules de couleur grise : YOU BECAME A SCIENTIFIC PROFILE (« vous devenez un profil scientifique »), A NEGROID TYPE (« un type négroïde »), AN ANTHROPOLOGICAL DEBATE (« un débat anthropologique »), & A PHOTOGRAPHIC SUBJECT (« et un sujet photographique »). L’œuvre insiste sur la déshumanisation de ces personnes transformées en cas d’étude. Le dernier exemple que nous citerons est celui du travail de l’artiste soudanais, Hassan Musa, qui propose une double réflexion en juxtaposant dans son œuvre intitulée Worship Objects (2003) les figures de Sawtche et Joséphine Baker. Deux femmes qui symbolisent l’exotisme à travers le spectacle de leurs corps respectifs. Pourtant il existe une différence fondamentale entre les deux femmes : l’une a été forcée de s’exhiber dans une cage, l’autre a choisi de porter une jupe formée de bananes et de danser dans une cage dorée. Sawtche était prisonnière tandis que Baker était libre de son corps. Hassan Musa écrit sur son œuvre :
Pour Worship Objects, qu’on peut traduire par « objet de culte », le jour où j’ai trouvé le tissu avec des objets du XIXème siècle, ça m’a semblé un monde assez particulier, qui ressemblait au monde des objets de musée. À cette époque, j’étais préoccupé par l’image de Sarah Bartman, celle qu’on appelle « la Vénus hottentote ». Son destin et ce qu’elle représente dans l’imaginaire contemporain m’ont interpellé. [… ] Je l’ai donc insérée parmi les objets de musée qui sont imprimés sur le tissu. Puis, à un moment donné, j’ai introduit une figure d’ange gardien et j’ai décidé que ce serait mon autoportrait. Mon intention était de l’entourer d’une escorte d’autoportraits en anges gardiens. Ca me semblait être une manière de rendre hommage à cette femme (28).
Le professeur de sociologie Zine Magubane insiste sur le fait que :
Les façons dont la science, la littérature, et l’art ont collectivement travaillé pour faire de Baartman [Sawtche] un exemple de la différence raciale et sexuelle a offert une preuve exemplaire que l’altérité raciale et sexuelle sont des constructions sociales plutôt que des essences biologiques (29).
Nous voyons alors comment l’histoire de la jeune sud-africaine, une histoire non contrôlée et terrifiante, ne peut pas être oubliée car elle est aujourd’hui devenue emblématique de toute une période de l’histoire coloniale occidentale, de l’histoire du racisme. La nouvelle génération intellectuelle et artistique a trouvé en l’histoire de Sawtche une icône qu’ils se devaient et qu’ils se doivent de réhabiliter. Une histoire qu’il est nécessaire de transmettre pour ne jamais oublier les fondements d’un racisme puissant et de la différenciation des genres.

1. BADOU, Gérard, L’Enigme de la Vénus Hottentote, Paris : J.C. Lattès, 2000, p.62.
2. Christine Albanel, ministre de la Culture, fut à l’origine d’un colloque au Musée du Quai Branly, « Des collections anatomiques aux Objets de Culte : Conservation et Exposition des Restes Humains dans les Musées », du 22 au 23 février 2008.
3. Voir DAENINCKX, Didier, Cannibale, Lagrasse : Verdier, 1998.
4. LINDFORS, Bernth, « Hottentot, Bushman, Kaffir : Taxonomic Tendencies in Nineteenth-Century Racial Iconography », in Nordic Journal of African Studies, 1996, vol.5, n°2, p.10. Il est à noter que les auteurs féministes s’étant attachés à l’histoire de Sawtche, sont en désaccord avec les écrits de Bernth Lindfors considérés comme étant voyeuristes. Lindfors illustre abondamment ses articles, ces illustrations ne sont pas toujours justifiées.
5. FAUSTO-STERLING, Anne, « Gender, Race and Nation : The Comparative Anatomy of « Hottentot » women, 1815-1817, 1995. Article disponible sur le site Internet de l’auteur :[En ligne ici]
6. LINDFORS (1996).
7. AMSELLE, Jean-Loup, « Avant-Propos », in Cahiers d’Etudes Africaines, Vol.39, n°155, 1999, p.477.
8. Extrait de la Constitution Française.
9. BADOU (2000), p.85.
10. SAVARESE, Eric ; BOETSCH, Gilles, « Le Corps de l’Africaine : Erotisation et Inversion », in Cahiers d’Etudes Africaines, vol.39, n°153, 1999, p.125.
11. SAVARESE (1999), p.124-125.
12. SAVARESE (1999), p.130.
13. FAUSTO-STERLING (1995), p.22. L’auteur reprend l’idée de femme/nature dans l’ouvrage de Carolyn Merchant, The Death of Nature : Women, Ecology, and the Scientific Revolution, San Francisco : Harper and Row, 1980.
14. LINDFORS (1996), p.3.
15. BADOU, p.119.
16. GOULD, Stephen Jay, Le Sourire du Flamand Rose : Réflexions sur l’Histoire Naturelle, Paris : Seuil, 1985, p.267.
17. DE SAINT-HILAIRE, Geoffroy, Histoire Naturelle des Mammifères, Paris : Z. Belin, 1824.
18. Voir HARAWAY, Donna, Primate Visions : Gender, Race and Nature in the World of Modern Science, London : Routledge, 1989. GILMAN, Sander, « Black Bodies, White Bodies: Toward an Iconography of Female Sexuality », in Critical Inquiry, n°12, 1985, p.203-242.
19. FAUSTO-STERLING (1995), p.42.
20.FAUSTO-STERLING (1995) p.21.
21. FAUSTO-STERLING (1995), p.36.
22. LE NORMAND- ROMAIN, Antoinette ; ROQUEBERT, Anne, La Sculpture Ethnographique : De la Vénus Hottentote à la Tehura de Gauguin, Paris : Réunion des Musées Nationaux, 1994. [Exposition du 16 mars au 12 juin 1994, au Musée d’Orsay, Paris].
23. WILSON, William Adjété. L’Océan Noir. Paris : Gallimard Jeunesse, 2009, p.33.
24. BALDWIN, James. La Prochaine Fois, le feu. Paris : Gallimard (Folio), 1996, p.128-129. [1962].
25. Op. Cit. p., in Annexe Iconographique.
26. RUF, Isabelle. « La Colère des Artistes Noirs », Le Temps, 28 février 2001, URL : [En ligne ici]
27. GILMAN, Sander. « Black Bodies, White Bodies : Toward an Iconography of Female Sexuality in Late Nineteenth-Century Art, Medicine, and Literature ». In Race, Writing and Difference. Chicago : University of Chicago Press, 1987, p.231.
28. TOUYA, Lucie et KOUDEDJI, Thierry William. « Je Pars d’un Principe très Simple : les gens sont intelligents ! : Entretien avec Hassan Musa », Africultures, novembre 2005,, URL :[En ligne ici]
29. MAGUBANE, Zine, « Which Bodies Matter ? Feminism, Poststructuralism, Race, and the Curious Theoretical Odyssey of the « Hottentot Venus », in Gender and Society, vol.15, n°6, décembre 2001, p.817.
///Article N° : 9784

  • 4
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
Vénus Noire, d'Abdellatif Kechiche




Un commentaire

  1. Elle était bonne chez Peter César, le frère de Henri César. Pauvre et probablement exploitée de toutes les façons. Elle a d’abord refusé puis accepté la proposition de Dunlop à condition que le Henri l’accompagnât. Précisons que les César sont des hommes noirs… Cela permet de comprendre pourquoi l’esclavage s est concentré sur le continent africain

Laisser un commentaire